interview

"Je vais dire à Zuckerberg qu'il faut respecter les règles"

©Bloomberg

Quelques jours avant la comparution du fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, devant le Parlement européen, son président, Antonio Tajani nous a accordé un entretien exclusif. Celui qui a réussi à faire traverser l’Atlantique à l’un des patrons les plus puissants du monde nous révèle ce qu’il attend de la rencontre.

Comme souvent avec "il presidente", la discussion s’engage sur d’autres dossiers brûlants. De l’Italie, dont il fut pressenti comme le prochain Premier ministre, à Donald Trump en guerre commerciale contre l’Europe.

Comment avez-vous réussi à convaincre Mark Zuckerberg de venir à Bruxelles, face au Parlement européen?
Je lui ai envoyé une lettre au lendemain de son audition au Congrès. Il a d’abord proposé d’envoyer le numéro deux de Facebook. Mais j’ai dit non. Nous voulions un débat politique avec lui.

J’ai proposé une formule de deux rencontres, l’une politique avec lui et l’autre, plus technique, avec un haut responsable de Facebook. Il a accepté. C’est une bonne chose car en dehors du Congrès, Mark Zuckerberg n’a accepté de venir qu’au Parlement européen.

L'audition du patron de Facebook, Mark Zuckerberg, au parlement européen sera diffusée en direct sur internet. "J'ai discuté avec M. Zuckerberg de la possibilité d'une retransmission en direct sur internet de cette recontre. Je suis heureux d'annoncer qu'il a accepté cette nouvelle demande", a annoncé le président du Parlement européen, Antonio Tajani, sur son compte twitter. 

Comment se passera la comparution?

Il débattra mardi 22 mai devant la conférence de présidents de partis, élargie aux présidents d’autres commissions. Le débat technique aura lieu en commission LIBE (Libertés civiles, justice et affaire intérieures, NDLR).

Pourquoi avez-vous choisi de l’entendre à huis clos et non en plénière?
Ce ne sera pas un huis clos, comme le prétendent certains. Il parlera devant une quinzaine de députés, rien ne sera secret. Il n’y aura pas de télévisions, on ne le verra pas en direct, mais le compte rendu sera disponible. Ce n’est pas le même contexte qu’aux Etats-Unis, il n’est pas obligé de témoigner devant le Parlement européen.

Guy Verhofstadt a dit qu’il ne viendrait pas. Cela vous embête?
C’est la conférence des présidents qui décide et ils ont accepté ma proposition à la majorité. Selon moi, c’était la seule manière de convaincre Zuckerberg.

Qu’attendez-vous de lui?
Je veux savoir ce qui s’est passé avec Cambridge Analytica et obtenir des garanties pour l’avenir. Nous aurons des élections en 2019 et dans les États membres. En tant que président du Parlement européen, je ne veux pas que se reproduise l’affaire Cambridge Analytica. Nous voulons la transparence. Mais ce n’est pas une guerre contre Facebook, nous voulons défendre nos citoyens européens.

Les réseaux sociaux sont une chose positive, la liberté est essentielle, mais il faut des règles. J’espère que le patron de Facebook comprend la faute commise avec Cambridge Analytica et qu’il s’engagera avec nous pour défendre les droits des citoyens.

Si je donne mes informations personnelles à Facebook, ils n’ont pas le droit de les utiliser pour une campagne électorale. Je vais dire à Mark Zuckerberg qu’il faut respecter les règles et que la liberté à une limite: celle des autres.

Cela vous inquiète qu’on puisse manipuler les élections?
Oui, tant par l’utilisation illégale des données que par les fake news. Au moins une quinzaine de pays envoient des fake news vers l’Europe, il faut se tenir sur ses gardes. Informer est un droit, mais il y a aussi le devoir de dire la vérité. Tu es journaliste. Tu vérifies tes informations. Mais sur Google et Facebook, personne ne contrôle la véracité des faits.

Vous étiez pressenti comme Premier ministre d’Italie. L’arrivée d’une coalition populiste vous inquiète?
En tant que président du Parlement européen je suis avec une grande préoccupation ce qui se passe en Italie et j’écoute la préoccupation de tous les leaders. Ce serait une folie que l’Italie quitte la zone euro. Je ne dis pas ça pour l’euro, mais surtout pour les familles et les PME italiennes.

C’est vrai qu’on doit changer l’Union européenne d’aujourd’hui, mais changer l’Europe ne veut pas dire la détruire. J’envoie ce message. Mon parti politique en Italie (Forza Italia, NDLR) ne votera pas la confiance à ce gouvernement. Il sera dans l’opposition. Le chef de mon parti était hier à Sofia pour dire à quel point il est inquiet de ce qui se passe.

Vous craignez une crise de la dette en Italie? Comment cela va-t-il se terminer?
Je ne suis pas un devin… Je suis très préoccupé par ce qui se passe en Italie et en Europe.

Le populisme monte un peu partout en Europe. Comment le Parlement européen peut-il réagir?
J’ai déjà répondu à ta question il y a quelques années, quand j’étais vice-président de la Commission européenne. La seule façon de bloquer les populistes, c’est de donner des réponses concrètes aux citoyens.

Le Parlement peut jouer un rôle crucial parce que c’est la seule institution européenne élue directement par les citoyens. Voilà pourquoi je m’engage à réduire la distance qu’il y a aujourd’hui entre les institutions et les citoyens. Les résultats sont assez positifs. Les derniers sondages montrent que la confiance dans le Parlement européen a grimpé de plus de 8% en Europe. J’ai aussi reçu hier un document de ma DG Communication montrant une hausse de 14% des sujets consacrés au Parlement dans la presse ces dernières années. La venue de Mark Zuckerberg est aussi un message en faveur de la démocratie. Un des plus importants entrepreneurs du monde vient à Bruxelles s’expliquer au Parlement européen, devant toutes les familles politiques.

"Je suis très préoccupé par ce qui se passe en Italie et en Europe."
antonio tajani président du parlement européen

Suite au Brexit, l’Union est occupée à redéfinir son fonctionnement. Quel scénario privilégiez-vous pour l’Europe de demain?
L’Europe doit se réformer. Il faut une Europe politique qui s’engage sur des sujets importants, comme l’immigration illégale, le terrorisme et le chômage. Il faut une Europe qui s’intéresse à la politique industrielle et qui soutienne l’économie réelle. L’Union doit faire moins de choses et se concentrer sur les plus importantes.

Je veux aussi une Europe qui protège ses citoyens. Quand j’étais commissaire à l’industrie, je me suis battu pour défendre trois entreprises européennes, une italienne, une espagnole et une belge (Jan de Nul, NDLR), qui devaient agrandir le canal. Et nous avons gagné! Nous avons sauvé des emplois, grâce à la force de l’Europe et la coopération entre les pays.

Que pensez-vous du retrait des Etats-Unis de l’accord avec l’Iran et des menaces sur les entreprises européennes?
Je ne partage pas du tout ce que disent les Américains sur la politique commerciale. Il faut travailler pour la stabilité au Moyen- Orient. Il faut assurer la sécurité d’Israël et son indépendance. Mais il faut le faire d’une façon positive, comme réduire les expérimentations nucléaires de l’Iran, ce qui est prévu dans l’accord, et faire en sorte qu’il n’attaque jamais Israël.

Je ne comprends pas les Etats-Unis, et c’est valable aussi sur la question de l’acier. Pourquoi nous menacent-ils d’une guerre commerciale? Le problème pour les Etats-Unis, ce n’est pas l’acier belge, ni italien. C’est l’acier chinois. Nous avons les mêmes problèmes, les mêmes intérêts. Ce serait mieux pour Trump d’avoir l’Europe comme alliée. Pourquoi les Etats-Unis attaquent-ils l’Europe? C’est une faute politique et stratégique. Ce sont eux qui ont fait des choix d’aller contre nous, pas nous contre eux.

Comment comptez-vous réagir?
Je ne suis pas d’accord avec les Etats-Unis, mais nous devons travailler ensemble. Je vais m’y rendre bientôt pour voir ce qu’on peut faire. Les Américains sont nos amis, on peut s’expliquer. Nous sommes deux facettes de l’Occident, mais nous partageons les mêmes valeurs de démocratie, de transparence.

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