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interview

Jean-Pascal van Ypersele: "Notre budget carbone sera bientôt derrière nous, ça va être un choc culturel"

Jean-Pascal van Ypersele. ©ID / Bob van Mol

La fuite d'un projet de rapport du Giec lance un nouvel avertissement alarmant sur la dégradation de la situation, à moins de six mois de la COP26.

L'humanité avance à grands pas vers le dépassement du budget carbone disponible pour espérer contenir le réchauffement à 1,5°C, et cette étape va marquer un choc culturel, estime le climatologue Jean-Pascal van Ypersele. La Belgique ne fait pas exception, malgré un plan de relance largement fléché climat, selon le professeur à l’UCLouvain et ancien vice-président du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

On l'interroge à l'occasion de la fuite dans la presse d'un projet de rapport du même Giec qui souligne que le monde va au-devant d’une aggravation potentiellement irréversible des effets du réchauffement climatique, et assure qu’il serait encore possible de l’éviter par des transformations structurelles radicales et une redéfinition de nos modes de vie et de consommation. Mais il s'agit d'un "brouillon de brouillon" vieux de six mois auquel l'expert appelle à ne pas faire grand cas.

Vous attendez-vous à ce que les grands messages du texte qui a fuité se retrouvent dans la version consolidée à paraitre en février 2022?

Chaque fois que le Giec a publié un nouveau rapport, il a d’abord confirmé les précédents, en augmentant un peu l’intensité et la précision de son diagnostic et de ses conclusions. C’est très probablement ce qui se passera aussi ici. Mais dire comme certains que le texte serait peu susceptible de changer, c’est à côté de la plaque. Les auteurs ont reçu des dizaines de milliers de commentaires sur ce texte-là.  

Il était initialement prévu que le cycle de rapports du Giec soit publié ces temps-ci. Le calendrier a été modifié en raison du Covid. Vous déplorez que ces rapports ne puissent pas peser sur la conférence de Glasgow sur le climat, la Cop26?

Oui, c’est tout à fait dommage. Ce dont il est question ici, c’est la contribution du Groupe II du Giec, sur les impacts, dont la publication interviendra en février 2022. Début août, on attend la nouvelle contribution du groupe I, sur les principes physiques du changement climatique, qui donnera matière à réflexion. Tout comme il y a matière à réflexion dans le rapport conjoint du Giec et de l'IPBES (son équivalent sur la biodiversité, NDLR) l’année dernière.

Ce dernier appelle à des "changements transformateurs". En Europe et aux États-Unis, la question climatique a été mise au cœur de l’agenda politique: est-ce à la hauteur?

Ça ne suffit pas: le système climatique ne connaît pas les intentions politiques. La reprise risque d’être forte et il semble que la décroissance des émissions mondiales ne soit pas encore là. Il faut que l’on aille vers des mesures qui ont des effets visibles sur le cycle du carbone.

Qu’est-ce que vous retenez de l’évolution des sciences climatiques depuis le dernier rapport du Giec?

"Cette évolution de la science climatique va avoir des conséquences juridiques importantes."
Jean-Pascal van Ypersele
Climatologue (UCLouvain)

On a, par exemple, fait beaucoup de progrès sur les diagnostics d’attribution, liant des événements extrêmes au changement climatique. Au passage, je pense que les acteurs économiques et politiques qui sont du côté de la responsabilité par rapport aux émissions devraient se faire du souci: cette évolution de la science climatique va avoir des conséquences juridiques importantes. Mais plus fondamentalement, ce qui évolue bien plus vite que les connaissances, c’est malheureusement le climat, et donc la gravité des événements associés.

Où en est notre "budget carbone", pour éviter de dépasser 1,5°C de réchauffement?

Je crains qu’on arrive très bientôt au-delà de cette limite des budgets carbone. D’ici à quelques années - cinq ou dix, on peut discuter du nombre - le budget carbone qu’on pouvait se permettre sera derrière nous et on sera en train de continuer de le dépasser de plus en plus. Ça va être un choc culturel je crois. C’est sans doute quelque chose qui va faire beaucoup plus réfléchir à la capture de carbone, qui a malheureusement ses limites.

Une semaine après la condamnation de la Belgique pour inaction climatique, la Commission européenne a validé un plan de relance dont la moitié "soutient les objectifs climatiques". Cela vous rassure sur la direction que prend notre pays?

"On a besoin de changements structurels, systémiques dans tous les secteurs: ce n'est pas avec trois ou quatre milliards d’euros sur plusieurs années qu’on va y arriver."
Jean-Pascal van Ypersele
Climatologue (UCLouvain)

Ce jugement d’abord se réfère au rapport du Giec mais aussi au rapport fait en 2019 à la demande des jeunes de Youth for Climate (co-orchestré par lui, NDLR). Donc la mobilisation des jeunes a eu des conséquences, je pense qu’ils ont créé un autre choc culturel. La Belgique va-t-elle dans la bonne direction? Oui, mais beaucoup trop lentement. Qu’est-ce que c'est quelques milliards d’euros sur l’ensemble du PIB belge pour tenter de réorienter les choses? Le Giec dit – dans son rapport de 2018 – qu’on a besoin de changements structurels, systémiques dans tous les secteurs: ce n'est pas avec trois ou quatre milliards d’euros sur plusieurs années qu’on va y arriver.

Les phrases-clés

  • "Les acteurs économiques et politiques qui sont du côté de la responsabilité par rapport aux émissions devraient se faire du souci: cette évolution de la science climatique va avoir des conséquences juridiques importantes."
  • "La reprise risque d’être forte et il semble que la décroissance des émissions mondiales ne soit pas encore là. Il faut que l’on aille vers des mesures qui ont des effets visibles sur le cycle du carbone."
  • "Est-ce que la Belgique va dans la bonne direction ? Oui, mais beaucoup trop lentement."

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