interview

Jean-Pierre Jouyet: "La principale erreur de Macron est d'avoir tardé à réformer"

En tant que secrétaire général de l'Elysée, Jean-Pierre Jouyet était le plus proche conseiller de François Hollande. ©IMAGEGLOBE

Le mentor politique d'Emmanuel Macron publie ses Mémoires qui passent en revue vingt années passées dans les coulisses du pouvoir élyséen.

Jean-Pierre Jouyet a servi quatre présidents : directeur du Trésor sous Chirac, secrétaire d’Etat aux affaires européennes sous Nicolas Sarkozy, secrétaire général de l’Elysée sous François Hollande et, enfin, mentor d’Emmanuel Macron. Ce haut fonctionnaire étiqueté socialiste mais qui n’a jamais pris de carte de parti, a arpenté les coulisses du sommet du pouvoir pendant vingt ans. En grand pragmatique, il a su se glisser dans toutes les fonctions qui lui ont été proposées. Il aurait même pu prétendre à la présidence de la BCE. C’est aussi Jean-Pierre Jouyet qui avait repéré Emmanuel Macron en 2005 lorsqu’il était inspecteur des Finances. Jouyet n’imaginait pas que cette jeune pousse allait faire tomber de son piédestal son ami de toujours, François Hollande. A 66 ans, Jouyet publie aujourd’hui ses Mémoires.

On vous sent amer au sujet d’Emmanuel Macron dont vous avez appris dans les médias qu’il était candidat en 2016.

Je n’avais pas vu venir ses ambitions. Malgré notre proximité depuis tant d’années, il n’avait pas jugé utile de m’informer de ses intentions. Apparemment, le meilleur ami de Hollande n’avait pas sa place dans le roman-feuilleton d’une aventure personnelle. J’ai été surpris par l’écart qui existe chez lui entre la parole et les actes.

Entamée sur les chapeaux de roues, la présidence de Macron s’avère finalement beaucoup plus difficile que prévu. Quelles erreurs peut-on lui imputer?

Sa principale erreur est d’avoir tardé à réformer. Avec l’avènement du quinquennat, il est impératif de mettre en œuvre les réformes en tout début de mandat. Macron a d’abord tardé et ensuite il a dû affronter les gilets jaunes et le Covid. Résultat: la réforme des retraites et la réforme du droit du travail ont été remises aux calendes grecques.

"Avec l’avènement du quinquennat, il est impératif de mettre en œuvre les réformes en tout début de mandat."
Jean-Pierre Jouyet

Macron sera-t-il en mesure de se représenter en 2022?

Cela s’annonce comme un scrutin serré. Le plus probable est qu’il soit réélu, mais sans disposer d’une majorité. Il devra sans doute envisager un rapprochement avec les Républicains, qui seront alors en position de demander Matignon. Nicolas Sarkozy jouera de toute façon un rôle d'arbitre.

"Le plus probable est que Macron soit réélu, mais sans disposer d’une majorité."
Jean-Pierre Jouyet

Vous qui êtes issu de la gauche, comment avez-vous travaillé avec Nicolas Sarkozy?

J’ai toujours entretenu une bonne relation avec Nicolas Sarkozy, tant pendant son mandat à l’Élysée qu’après. Nous avons très bien travaillé ensemble. Lorsque j’étais au Trésor, en 2008, nous nous rendions régulièrement ensemble à Bruxelles pour tenter de juguler la crise financière. Indépendamment des développements judiciaires actuels, Nicolas Sarkozy demeure quelqu’un de respecté pour son autorité et son tempérament qui, en temps de crise, était impressionnant.

La proposition de Chirac de vous placer à la tête de la BCE était-elle sérieuse?

En tant que secrétaire au Trésor, je me suis dévoué pour la cause libanaise, notamment au niveau de l’allègement de la dette. Jacques Chirac a beaucoup apprécié et il m’a fait en juin 2003, en marge du Conseil européen de Thessalonique, cette proposition alléchante, mais insensée pour la présidence de la BCE. J’en ai été d’autant plus surpris que d’autres personnes, comme Jean-Claude Trichet par exemple, étaient bien plus qualifiées pour le poste. Certains collaborateurs de Jacques Chirac m’ont tout de suite fait comprendre qu’il ne fallait pas accorder trop de crédit à cette proposition.

Vous nourrissez un respect particulier pour Jean-Pierre Chevènement.

Malgré nos divergences politiques sur l’Europe et sur d’autres sujets, Jean-Pierre Chevènement demeure mon héros politique. Son courage, son indépendance, que ce soit comme ministre de la Défense sur l’Irak ou en tant que ministre de l’Intérieur sur la Corse, m’impressionnent. C’est pour moi le de Gaulle de la gauche. En dépit de sa critique sur le concept de l’Union européenne, il cultive une grande proximité avec les dirigeants européens et allemands en particulier. Lionel Jospin a eu tout le loisir de regretter son départ du gouvernement, après son échec au premier tour de la présidentielle en 2002. Chevènement avait alors recueilli 5% des suffrages…

"C’est Dominique Strauss-Kahn qui a mis sur papier les 35 heures, une mesure qui pouvait faire gagner des voix et qui ne mange pas de pain."
Jean-Pierre Jouyet

Vous êtes aussi très proche de Martine Aubry. Or quand on lit le chapitre que vous consacrez aux 35 heures, on ne peut s’empêcher de constater un immense malentendu.

On peut dire ça, oui. Après la dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac, le PS a dû bricoler un programme économique et social en toute hâte. C’est Dominique Strauss-Kahn qui a mis sur papier les 35 heures, une mesure qui pouvait faire gagner des voix et qui ne mange pas de pain, puisque les chances de succès du PS étaient assez faibles. Puis Jospin s’est retrouvé à Matignon et il entendait appliquer ses engagements de campagne. J’ai été chargé de préparer le discours de politique générale, qui contenait le dispositif des 35 heures auquel j’ai toujours été opposé à titre personnel, de même que Martine Aubry. Elle était venue me trouver juste avant de monter à la tribune de l’Assemblée: «Je te préviens, je ne vais pas lire ce truc». DSK s’est empressé de faire reposer la responsabilité de cette réforme sur Martine Aubry. Au final, elle va assumer les 35 heures en tant que levier pour son ambition politique.

Par la suite, Martine Aubry a joué contre Hollande lorsqu’il était président. Faut-il la blâmer plus que Hollande pour la déconfiture et la quasi disparition du parti socialiste ?

L’état dans lequel se trouve aujourd’hui le parti socialiste relève d’une responsabilité collective. Martine Aubry a sa part de responsabilité, n’étant pas parvenue à trouver un accord avec François Hollande pour entrer dans le gouvernement. C’est suite à cela qu’est né le mouvement des frondeurs au sein du PS. L’autre cause des déboires du PS, c’est l’instauration des primaires qui ont eu pour effet d’affaiblir le parti en interne. Au point que François Hollande, voyant qu’il ne remporterait pas les primaires, a dû renoncer à se présenter.

La fracture entre le nord et le sud de l’Europe, entre l’ouest et l’est de l’Europe: tout cela ne remet-il pas en cause le projet européen?

Il faut relativiser les choses. Les tensions entre le nord et le sud de l’Europe sont moins fortes qu’il y a dix ans lors de la crise grecque. La chancelière Angela Merkel a bien compris les problèmes des pays du sud. Beaucoup dépendra de l’après-Merkel: son héritage européen sera-t-il préservé ou pas? Le point le plus difficile, selon moi, c’est la coexistence avec des États membres qui n’ont pas les mêmes valeurs que nous. Cela pose question lorsqu’il sera question de nouveaux élargissements. Mon sentiment, c’est que l’Europe doit se recentrer sur une intégration plus forte au plan politique et économique afin de pouvoir affronter les géants chinois et américain.

Ayant officié en tant qu’ambassadeur à Londres, croyez-vous à l’idée d’un Brexit sans accord?

Si les Britanniques ne font aucun effort sur des sujets qui ne sont certes pas les plus déterminants, mais qui sont politiquement importants, comme la pêche par exemple, ce sera difficile d’aboutir à un accord. L’autre grand problème, c’est de savoir si les Britanniques accepteront les procédures de règlement des litiges qui résulteront d’un accord même a minima. Les Vingt-Sept se sont montrés intraitables sur ce point jusqu’ici.

"Si l’environnement international venait à se dégrader, l’Europe devra impérativement trouver un accord de défense avec Londres."
Jean-Pierre Jouyet

La Grande Bretagne se portera-t-elle mieux à terme en dehors du giron de l’UE ?

Rien n’est moins sûr. L’avenir du secteur financier est une question centrale, c’était un des grands atouts de la Grande-Bretagne jusqu’ici. Or on observe que de plus en plus d’entreprises ont quitté Londres pour aller s’installer à Dublin, Francfort, Luxembourg ou Amsterdam. N’oublions pas non plus la question de l’approvisionnement alimentaire du pays. Les pays du Commonwealth écoulent leurs produits principalement vers l’Asie. Et s’agissant de trouver un accord sur l’agriculture avec les États-Unis, je dis: bonne chance. La Grande-Bretagne conserve cependant un atout, c’est qu’avec la France, elle constitue la principale puissance militaire en Europe. Si l’environnement international venait à se dégrader, l’Europe devra impérativement trouver un accord de défense avec Londres. C’est ce dernier point qui me préoccupe le plus.

  • «L’envers du décor, dans l’intimité de nos présidents», Jean-Pierre Jouyet, éd. Albin Michel, 320 pages, 20,90 euros

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés