interview

Jean Tirole: "Pour un bonus-malus sur le marché du travail"

©Debby Termonia

Le prix Nobel d’économie 2014, Jean Tirole, était à Bruxelles dans le cadre du congrès organisé par les Solvay Schools Alumni. En marge de cette conférence, le désormais célèbre économiste français évoque les défis du marché de l’emploi face à la digitalisation de l’économie. Avec des solutions à la clé…

Comment les économies peuvent-elles mieux faire face à la digitalisation? Les Anglo-Saxons parlent de "gig economy"", une économie collaborative faite de petits boulots et prestations. Certains gouvernements ont peur que beaucoup d’emplois disparaissent dans le même temps. Vous êtes pour la flexibilité du marché du travail?

Les contrats à durée déterminée sont des emplois précaires, coûtent cher à l’assurance-chômage et nuisent à l’avenir des jeunes; en même temps, ils ne sont que la conséquence de la rigidité des emplois à durée indéterminée, que les employeurs ne veulent plus créer. Les uns sont trop flexibles, les autres trop rigides, surtout à une époque de forts bouleversements industriels. En matière de flexibilité, Olivier Blanchard, ancien professeur au MIT et chef-économiste du FMI, et moi-même avons proposé que le marché du travail fonctionne avec un système de bonus-malus, c’est-à-dire que les entreprises qui licencient le moins soient récompensées et celles qui licencient le plus soient pénalisées. Par exemple, on peut baisser les charges sociales pour les sociétés qui ne licencient pas. Et augmenter les charges sociales pour celles qui licencient. Il faut donner de la flexibilité aux entreprises, mais en même temps, les responsabiliser. La flexibilité doit aller de pair avec la responsabilisation.

CV express
  • Jean Tirole est né le 9 août 1953 à Troyes.
  • Ingénieur des Ponts et Chaussées et docteur en mathématiques. Docteur en économie au MIT.
  • Il est le président de l’Ecole d’Economie de Toulouse.
  • En 2014, il a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.
  • Auteur du livre "Economie du bien commun" (Presses Universitaires de France).

L’enjeu va d’ailleurs devenir encore plus important avec la digitalisation. La révolution numérique nous ouvre des horizons excitants, elle peut même améliorer notre santé,… Mais elle est aussi porteuse de nombreux défis. Le digital va certes détruire de nombreux emplois, mais d’autres jobs seront créés. De tout temps, on a assisté à des destructions d’emplois. Je rappelle que l’on cassait les machines en Angleterre au début du XIXe siècle. Le phénomène n’est donc pas nouveau. L’agriculture américaine est passée en cent ans de 41% de la population à 2%. Mais ces 39% ne sont pas devenus des chômeurs. La différence est qu’aujourd’hui les mutations deviennent de plus en plus rapides. La vraie question est de savoir si les emplois créés seront des jobs que les gens veulent décrocher et s’ils seront suffisamment rémunérés. C’est une question de dignité et d’équité. Car même les emplois hautement qualifiés vont être menacés par l’intelligence artificielle. Un médecin peut voir son emploi menacé…

Les professeurs d’économie aussi…

Oui, c’est vrai (rires…). Même dans l’enseignement, cela va poser un problème. Les universités américaines sont en train de se positionner sur l’enseignement en ligne. Il est possible qu’à l’avenir trois ou quatre universités dominent l’enseignement dans le monde, avec des cours très bien faits, très standardisés, avec une grande réputation. Et puis, il y aura les autres. Même si au-delà de la qualité des cours, il restera la nécessité du contact humain, de la stimulation par le travail en groupe, du networking… sujets sur lesquels travaillent les grandes universités américaines.

Toutes les professions sont menacées aujourd’hui. Vous, journalistes, le savez d’ailleurs bien. Il va donc falloir une éducation très solide afin que les gens puissent se réorienter très rapidement. Car jusqu’ici, les mutations technologiques se sont avérées lentes. Mais, désormais, elles s’accélèrent. L’éducation devra être de très haut niveau, orientée un peu moins vers les connaissances, et davantage vers la flexibilité et la créativité. Et ce n’est pas facile à faire.

Et puis, il faudra résoudre les problèmes d’inégalité. Depuis 20 à 30 ans, on observe une polarisation: ceux qui sont extrêmement instruits et pour qui ça marche bien ont vu leur rémunération augmenter très fortement. Les autres ont vu leur rémunération stagner. Aux Etats-Unis, on les retrouve parmi les électeurs de Trump. La classe moyenne, elle, est en train de disparaître, c’est assez dramatique.

La technologie n’est pas seule responsable de cette polarisation. La globalisation joue aussi. Parce que maintenant, lorsque vous innovez, c’est le monde entier qui s’ouvre à vous. Celui qui réussit décroche le jackpot.

Un autre problème, c’est la mobilité des élites. Ceux qui réussissent à créer le nouveau Google ou le nouveau Facebook peuvent bouger d’un pays à l’autre, comme ils l’entendent. C’est une chose de vouloir taxer les riches pour redistribuer de l’argent vers les pauvres. Mais ceux qui réussissent peuvent rapidement disparaître d’un pays.

Comment alors redistribuer les richesses?

On parle toujours de la fiscalité internationale; à défaut d’harmonisation, il faudrait réduire les différences entre pays. Pour commencer à taxer les ménages les plus aisés, il faudrait aussi déjà supprimer les niches fiscales avant d’augmenter les taux d’imposition. Tous les candidats aux élections veulent supprimer ces niches, mais une fois qu’ils arrivent au pouvoir, c’est oublié et ils en créent de nouvelles.

©Debby Termonia

Et puis, les gens veulent de la dignité, pas seulement de l’argent. Il faut trouver un système économique qui leur donne cette dignité. On peut créer des postes de fonctionnaires fictifs, comme le fait l‘Arabie Saoudite avec les revenus du pétrole, mais ce n’est pas une bonne option pour une société…

Le prix Nobel d’économie 2016 attribué la semaine dernière porte sur la "théorie des contrats". Vous connaissez bien les deux gagnants et avez également étudié la question des bonus des dirigeants de société. Existe-t-il des excès en matière de bonus?

Le problème des bonus est qu’ils incitent les dirigeants à sacrifier le long terme, à prendre des risques quant à la soutenabilité de l’entreprise et à gonfler artificiellement la performance à court terme. Avant 2008, de telles incitations à très court terme ont poussé certains dirigeants à adopter des comportements très dangereux. Cette culture du court terme peut nuire aux entreprises elles-mêmes. Mais elle peut être nuisible aussi pour l’Etat, s’il doit renflouer des banques.

Ces bonus, focalisés sur le court terme, sont-ils aussi responsables du manque d’investissement des entreprises?

Ils n’en sont pas la raison. D’ailleurs il n’y a pas davantage de bonus qu’il y a 10 ou 15 ans. Il est vrai qu’en Europe, il y a actuellement beaucoup trop peu d’investissement. Une croissance économique faible liée à de mauvaises anticipations est pénalisante. Le problème actuel de l’investissement est donc plutôt un problème macroéconomique. Et ce manque d’investissement sacrifie l’avenir. La crise n’est malheureusement pas terminée en Europe; et nous vivons trop dans le court terme.

La BCE a fortement diminué les taux d’intérêt pour relancer l’économie. Les taux sont même devenus négatifs…

Au début, les taux d’intérêt bas étaient là pour aider les banques. Celles-ci empruntent à court terme pour prêter à long terme. Mais les taux longs ont aussi baissé. Du coup, les banques et les compagnies d’assurance se retrouvent coincées. Les taux bas sont un pis-aller, car ils posent des tas de problèmes. Si vous me demandez si j’aurais fait la même chose que la BCE ou la Réserve fédérale américaine, oui, je l’aurais fait, mais par la force des choses. Les banques centrales n’avaient pas le choix. Seulement, il faut bien comprendre que ce n’est pas ça qui va résoudre les problèmes économiques. Les taux d’intérêt bas permettent surtout de gagner du temps. Et cela fait huit ans qu’on gagne du temps…

La BCE insiste sur le besoin de réformes structurelles pour relancer l’activité économique en Europe.

Il faut assurer la soutenabilité des finances publiques. L’austérité, c’est compliqué, car cela peut très bien casser la croissance. Je dirais donc comme Mario Draghi qu’il faut davantage de réformes. Et il faut surtout que les pays s’approprient les réformes. Regardez la Grèce avec la troïka. On ne peut pas avoir des étrangers qui gouvernent un pays pendant trente ans. Ce n’est pas tenable.

Et une relance économique par les investissements?

C’est vrai, il y a trop peu d’investissements en Europe, ce serait donc une bonne idée. Mais qui va financer ces investissements? On en revient au problème de la dette publique et donc des réformes.

En Europe, on parle d’une taxe sur les transactions financières pour financer les investissements. Qu’en pensez-vous?

Je ne pense pas que cette taxe puisse rapporter les sommes escomptées. Parce qu’il existe des manières très simples de l’éviter. Il suffit pour les banques de faire du netting entre elles (c’est-à-dire de passer leurs transactions en interne, de façon non visible pour l’État). Ou alors, les transactions iront s’effectuer à Londres plutôt que dans un autre pays, une distorsion de la concurrence entre places financières.

C’est vrai, il y a parfois trop de transactions financières. Je pense au trading boursier à haute fréquence, dont je ne vois pas bien l’intérêt économique et social. Mais dès qu’une taxe sur les transactions financières existe, le risque de disparition de la base imposable est important.

Quel est au final le rôle des économistes face à la montée du populisme et à la tentation des solutions faciles?

Il faut absolument que les économistes expliquent leurs connaissances et fassent passer leurs idées. Mais même s’ils le font, la partie n’est pas gagnée. Regardez le Brexit. Une très grande majorité des économistes ont dit que le Brexit serait négatif pour l’économie britannique (et pour l’Europe bien sûr), mais quel impact avons-nous eu en définitive? Les médias ont également un rôle à jouer pour faire passer les messages des scientifiques-experts d’un sujet donné. La passerelle n’est pas toujours évidente. Comme vous le dites, le populisme et la facilité ont tendance à régner partout, et c’est inquiétant.

Dans ce contexte de populisme, faut-il être inquiet pour l’avenir de l’euro?

Il y a des problèmes considérables avec l’euro, mais en sortir serait très grave. Je ne veux pas imaginer la situation du peuple grec si la Grèce venait à sortir de l’euro…

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