analyse

Joe Biden force l'Europe à négocier la suspension des brevets vaccinaux

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en visite ici à l'usine Pfizer de Puurs, s'est dite "prête à discuter" d'une suspension des brevets sur les vaccins anti-covid. ©AFP

L'Europe s'est laissée doubler par Joe Biden, qui devient la figure de proue de la suspension des brevets sur les vaccins. Les Européens doivent prendre position ce vendredi soir à Porto avant d'entamer des négociations à l'OMC.

Sur l'échiquier mondial d'une bataille vaccinale en cours depuis le début de la pandémie, l'Europe a été prise de vitesse par Joe Biden. Le président des États-Unis a pris position mercredi soir en faveur de la suspension des droits de propriété intellectuelle pour les vaccins contre le Covid-19. L'annonce, inattendue, a obligé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à faire volte-face.

Jeudi matin, l'Allemande annonçait que l'Union européenne était "prête à discuter de toute proposition qui réponde à la crise de manière efficace et pragmatique", lors d'un discours devant l'Institut universitaire européen de Florence. Quelques jours avant, elle déclarait au New York Times "ne pas être du tout partisane d’une levée des brevets", estimant qu'il s'agit d'une affaire d'entreprises.

8%
Cinq mois après le début de la vaccination, à peine 8% de la population mondiale a reçu au moins une injection du vaccin contre le Covid-19.

Les chiffres démontrent les inégalités de la vaccination. Cinq mois après le début des injections, à peine 8% de la population mondiale a reçu au moins une dose, selon l'OMS. Trois quarts ont été injectés dans les dix pays les plus riches, principalement aux États-Unis et en Europe, le reste étant siphonné par la Chine. L'Afrique n'a reçu que 2% des vaccins.

L'Inde et le Brésil, saignés par la pandémie, sont à court de vaccins. En outre, pour parvenir à une immunité mondiale, les experts s'accordent sur le fait que 90% de la population doit être vaccinée. À ce rythme, il faudra des années.

Un séisme pour l'UE

L'annonce de Biden a provoqué un séisme. L'UE est désormais seule, aux côtés de la Suisse, de la Norvège et du Japon à s'opposer à la suspension des brevets. "Non seulement l'UE semble avoir perdu la course aux vaccins et sa stratégie paraît fragile, maintenant si elle empêche la suspension des brevets, elle aura le mauvais rôle", dit François Gemenne, politologue et chercheur à l'ULiège. "Il y a eu une sorte d'incapacité effrayante à anticiper la décision de Joe Biden. Mais la levée des brevets n'est pas la solution miracle, il restera des questions logistiques."

"Non seulement l'UE semble avoir perdu la course aux vaccins et sa stratégie paraît fragile, maintenant si elle empêche la suspension des brevets, elle aura le mauvais rôle."
François Gemenne
Politologue et chercheur à l'ULiège

Les tenants du maintien des brevets, industrie pharmaceutique en tête, soutiennent qu'une levée ne résoudra pas la crise dans l'immédiat, qu'il faudra au moins un an pour produire des vaccins dans les pays pauvres et que cela posera un problème de matières premières.

Les partisans de leur suspension affirment que la production augmentera très vite, de manière à couvrir toute la planète. Des pays, comme l'Afrique du Sud et l'Inde, sont prêts à produire les vaccins.

Une faille dans la majorité européenne

Ursula von der Leyen a entrouvert la porte. Sans plus. La suite se négociera dans l'enceinte de l'OMC. "Cette négociation sera très ouverte, il faudra fournir des compensations financières aux firmes et aux chercheurs, ce sera l'enjeu des discussions entre Européens et Américains", dit François Gemenne.

"Cette négociation sera très ouverte, il faudra fournir des compensations financières aux firmes et aux chercheurs, ce sera l'enjeu des discussions entre Européens et Américains."
François Gemenne
"Cette négociation sera très ouverte, il faudra fournir des compensations financières aux firmes et aux chercheurs, ce sera l'enjeu des discussions entre Européens et Américains"

En attendant, la Commission défend sa stratégie d'exportation. "L'UE est le fer de lance de la livraison des vaccins dans le monde. Elle a exporté environ 200 millions de doses, autant que ce qu'elle a livré aux Européens", dit la porte-parole de la Commission, Dana Spinant. Elle rappelle que l'UE a soutenu une extension de l'usine de Pfizer à Puurs (Belgique) pour produire 1 milliard de doses en 2021.

Le timing de Biden embarrasse d'autant plus les 27 dirigeants européens qu'ils rencontrent le Premier ministre indien Narendra Modi, samedi lors d'un sommet informel à Porto. La veille, au dîner, ils tenteront d'adopter une position commune sous la présidence de Charles Michel.

"Nous sommes prêts à discuter du sujet avec un esprit d'ouverture."
Alexander De Croo
Premier ministre belge

La sortie de Biden a créé une faille dans la majorité européenne. La principale poche de résistance à la suspension des brevets se trouve au PPE, la démocratie chrétienne, cornaquée par la CDU allemande et la chancelière Angela Merkel.

Les libéraux (RE) sont un peu plus ouverts. Le président français, Emmanuel Macron, se dit "favorable" à la proposition de Biden, même si, pour lui, "la priorité repose avant tout sur le partage de doses et le transfert de savoir-faire". Le Premier ministre Alexander De Croo est sur la même ligne. "Nous sommes prêts à discuter du sujet avec un esprit d'ouverture", a-t-il dit jeudi à la Chambre.

"Les vaccins contre le Covid-19 doivent devenir un bien public accessible à tous, partout dans le monde."
Philippe Lamberts
Coprésident des Verts européens

Jeudi, les sociaux-démocrates (S&D) ont salué l'annonce de Biden. Pourtant, récemment, les députés européens S&D ont voté massivement contre un amendement qui proposait la suspension des brevets, à quelques exceptions près, dont les Belges Marie Arena et Marc Tarabella.

Les écologistes, proches de la majorité européenne, sont depuis toujours en faveur de la levée des brevets. "Les vaccins contre le Covid-19 doivent devenir un bien public accessible à tous, partout dans le monde", affirme le coprésident des Verts, Philippe Lamberts.

Le résumé

  • En prenant position en faveur de la suspension des brevets des vaccins contre le Covid-19, le président des États-Unis Joe Biden a forcé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a se dire "prête" à en discuter.
  • Les 27 dirigeants de l'UE prendront position sur cette question, ce vendredi lors d'un sommet informel à Porto. Le lendemain, ils rencontreront le Premier ministre indien, un pays frappé par la pandémie, favorable à la suspension des brevets et prêt à produire des vaccins.
  • La majorité européenne (démocrates chrétiens, socialistes et libéraux) paraît divisée sur la suspension des brevets.

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