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Johnson veut remettre les Britanniques sur de bons rails

La gare de King's Cross à Londres. ©AFP

Le gouvernement a lancé un vaste programme de renationalisation des lignes de trains. La Great British Railways est vouée à devenir un symbole du Royaume-Uni post-Brexit.

David Ellis n'en revient pas. En parcourant des photos de la Seconde Guerre mondiale prises par son père, il est tombé sur une image qui évoque la passerelle de la gare de Lancaster. Après vérification, il s'agit bien de la même passerelle couverte que celle qui résiste aujourd'hui encore, au-dessus des voies principales, malgré la rouille qui grignote le fer année après année.

Au temps de son inauguration, dans l'entre-deux-guerres, cette passerelle incarnait un réel effort étatique pour rendre les gares à la fois modernes et fonctionnelles, à une époque où la voiture venait à peine de remplacer les véhicules hippomobiles. Aujourd'hui, elle résume la décrépitude de la gare de cette ville moyenne située au nord-ouest de l'Angleterre, la décrépitude de tant d'autres gares à travers le pays.

Le long programme de rénovation de cette plateforme, avec un nouveau toit, de nouvelles fenêtres et une nouvelle couche de peinture, pour un total de 1,3 million de livres, prendra fin au mois d'août. C'est un soulagement pour les passagers. Ceux-ci ne cessent de rapporter sur les réseaux sociaux le sentiment que leur point de passage quotidien est décidément oublié par Network Rail, la société d'infrastuctures qui entretient les gares et les chemins de fer pour les sociétés privées exploitatrices.

Durant les travaux, des ouvriers ont posté des photos d'emballages de biens de consommation trouvés dans les strates inexplorées de la gare, comme par exemple un paquet de cigarettes, un produit de nettoyage du sol et une tasse de café remontant à plusieurs décennies, sans doute plus qu'un demi-siècle.

Gares glauques et insécures

Les anecdotes sur les mauvaises expériences de passagers vécues dans cette gare sont racontées avec une ironie amusée, comme pour mettre à distance la réalité de ce sinistre endroit. Les petites histoires vont du distributeur de boissons qui ne donne ni le produit désiré, ni ne rend la monnaie introduite, à un homme qui s'est allongé sur les pieds d'une dame qui attendait son train.

La police locale communique beaucoup sur Twitter, rappelant régulièrement que des patrouilles sont déployées jusqu'à tard les week-ends, et n'hésitant pas à faire un follow-up des interventions passées, comme l'annonce du procès d'un homme qu'elle avait interpellé après des agressions sexuelles sur trois jeunes filles de 12 et 13 ans, puis d'une femme adulte.

"Mon fils est encore coincé à la gare de Lancaster, sans signe d'arrivée d'un train. Que se passe-t-il?"
Une mère de famille
S'exprimant sur Twitter

Cette gare glauque est aussi connue pour une autre raison, à l'échelle nationale cette fois: c'est celle où les trains arrivent le plus souvent en retard. D'après les données de Network Rail, près de deux trains sur trois (63,5%) arrivaient en retard dans les douze mois qui avaient précédé la pandémie.

Là aussi, les passagers alertent sur les réseaux sociaux, comme cette mère de famille, qui s'exprimait ainsi sur Twitter il y a quelques semaines : "Mon fils est encore coincé à la gare de Lancaster, sans signe d'arrivée d'un train. Que se passe-t-il? Le train de 21h09 devait finalement arriver à 22h24, mais il n'y a toujours aucun signe. Il est inquiet, je suis inquiète. Aucune boisson disponible, aucune information. Dois-je faire un long trajet pour aller le chercher, ou non?"

Litanie de plaintes

Malgré son triste record et sa litanie de plaintes, Lancaster est loin d'être un cas à part. La détérioration rapide de centaines de stations, la systématicité des retards sur certaines lignes, la complexité des tarifs, le mauvais maillage du territoire ont amené le gouvernement à opérer la transformation la plus radicale des réseaux ferroviaires depuis une trentaine d'années, précisément depuis la vague de privatisations entamée à la fin de l'ère Thatcher, sous John Major, et volontiers poursuivie par le gouvernement travailliste de Tony Blair. Même si Network Rail, qui gère l'infrastructure et les gares, est un organisme public, il ne s'occupait directement que de 20 gares sur l'ensemble du pays.

La pandémie a rendu inéluctable la quasi-renationalisation de l'ensemble des réseaux, après un plan de sauvetage de 12 milliards de livres, mais la réflexion existait depuis quelque temps déjà.

Attirer toujours plus de clients est contreproductif. Plus un wagon est bondé, plus les clients sont réticents à l'emprunter.

Les bénéfices de la privatisation dans un secteur aussi spécifique que les chemins de fer sont assez limités. Aussi limités que le nombre de chemins de fer et de rames possibles. Attirer toujours plus de clients est contreproductif. Plus un wagon est bondé, plus les clients sont réticents à l'emprunter. L'effet d'accordéon est inéluctable, la quadrature du cercle insoluble.

Les effets potentiels de la concurrence sur la réduction des prix sont très relatifs. Les opérateurs doivent alors trouver des marges ailleurs, souvent en sacrifiant la qualité et la sûreté du service. D'où les retards, voire les annulations de trains. À la gare de Victoria, par exemple, au sud-ouest de Londres, il n'est pas rare qu'un message automatique annonce qu'un train ne pourra pas partir... en raison de l'absence de conducteurs.

Des données de l'Office of Rail and Road établissent par ailleurs que 71% des passagers avaient un avis plus négatif sur la société exploitatrice de leur ligne habituelle après avoir porté une réclamation. Et seulement la moitié estimaient que leur plainte avait été prise au sérieux. Pour des compagnies comme Govia Thameslink ou Northern, cela tombe même à seulement un cinquième. Selon l'organisme de défense des consommateurs, les lignes de trains sont le secteur économique auquel les Britanniques font le moins confiance, derrière les concessionnaires automobiles.

Un coup réussi pour la droite populaire

Le 20 mai, le gouvernement a donc annoncé la création de Great British Railways, une nouvelle société étatique vouée à restructurer l'intégralité des chemins de fer, en reprenant notamment le contrôle direct sur les ventes de billets et l'exploitation des lignes. Les sociétés privées qui géraient ces lignes pourront toujours le faire, mais en tant que prestataires de services pour l'État, et sans liens directs avec les clients.

"Nos chemins de fer ont été construits pour le pays, pour forger des connexions plus fortes entre les communautés et les gens avec un service à bas prix, sûr et rapide", a indiqué le ministre des Transports, Grant Shapps. "Des années de fragmentation, de confusion et de complexité ont affaibli cette vision et trahi les passagers. Ce système compliqué et inopérant prend fin."

La première mesure annoncée a été un système d'abonnements annuels flexible, permettant aux passagers de ne prendre le train que deux à trois fois par semaine.
Mais la transition sera beaucoup plus longue, avec des contrats temporaires qui seront attribués pour une période de deux ans.

Slogan des Brexiters

Tous les services seront uniformisés sous une marque unique, celle de Great British Railways. Le nom a de l'allure, autant par exemple que Global Britain, l'un des slogans des Brexiters. Et si Boris Johnson avait saisi cette opportunité pour signifier aux Britanniques que la grandeur du Royaume-Uni est de retour, jusque dans leur quotidien le plus routinier?

En créant la marque Great British Railways, Boris Johnson fait ce qu'aucun gouvernement de gauche n'a fait ces dernières décennies.

Au-delà de la nécessité de réparer un modèle défaillant, les intérêts politiques sont évidents pour Boris Johnson, presque autant que la préservation des services de santé britanniques. Les services ferroviaires n'ont pas été autant au cœur des préoccupations des Britanniques ces dernières années, notamment pendant la campagne référendaire du Brexit. Mais Boris Johnson sait qu'ils peuvent représenter un grand coup de publicité pour l'action gouvernementale, pour un coût nettement moindre.

Cela peut aussi être l'opportunité pour réduire l'inégalité Nord-Sud, qui symbolise la fracture du pays depuis plusieurs décennies. 13 des 20 stations qui comptent le plus de retards sont ainsi situées dans la partie Nord, alors que la plupart des 20 stations où les trains sont les plus ponctuels se situent au Sud.

En prenant soin des lignes de train, et en créant la marque Great British Railways, Boris Johnson fait ce qu'aucun gouvernement de gauche n'a fait ces dernières décennies. Le coup politique est presque parfait pour la droite populaire qu'il entend incarner.

Le résumé

  • Le gouvernement a créé la Great British Railways, une nouvelle société étatique vouée à renationaliser les chemins de fer.
  • Les sociétés privées qui géraient ces lignes sont reléguées au rang de prestataires de services pour l'État.
  • Au-delà de la nécessité de réparer un modèle défaillant, l'intérêt politique pour Boris Johnson est évident.
  • Il s'agit de signifier aux Britanniques que la grandeur du Royaume-Uni est de retour, jusque dans leur quotidien le plus routinier.

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