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interview

José Bové: "Il ne faut pas avoir peur d'agir et de désobéir"

©Reuters

Connu pour ses coups de gueule contre l’industrie agro-alimentaire et la "malbouffe", José Bové signe, avec Gilles Luneau, un nouvel opus au titre explicite: "L’alimentation en otage". Le député européen d’Europe Écologie Les Verts y dénonce ces "multinationales qui contrôlent nos assiettes".

Quinze ans après son combat contre le McDo de Millau qui l’a fait connaître, l’homme est toujours aussi incisif. Entre deux trains et mille rendez-vous, l’une des plus emblématiques figures de l’altermondialisme nous confie ses inquiétudes et ses espoirs.

Vous dénoncez dans votre ouvrage l’industrialisation de l’agriculture, la standardisation de l’alimentation… En quoi ces phénomènes sont-ils dangereux?

Les consommateurs maîtrisent de moins en moins ce qu’ils ont dans leur assiette puisque leur alimentation est le plus souvent industrielle, issue de produits de base transformés dont les composants ne sont pas toujours connus.

Quand la crainte de l’autre est telle qu’on préfère que les gens se noient plutôt que de les accueillir, ça signifie que nos principes politiques et moraux sont malades.
José Bové

Parallèlement, il y a la façon dont l’industrie agroalimentaire standardise, sélectionne et donc appauvrit la valeur alimentaire des produits en utilisant un certain nombre d’ingrédients pour modifier les goûts, augmenter la conservation, etc. Au final, on en arrive à perturber complètement l’aliment jusqu’à, parfois, chercher à s’affranchir des animaux, à créer de la viande sans animaux… avec l’alibi de consommer une viande non issue de la souffrance animale!

Mange-t-on trop de viande de nos jours?

La société de consommation nous incite à manger non seulement trop de viande mais surtout de très mauvaise qualité. La génétique a permis d’accroître la production de viande, on en voit les effets sur les poulets. La concentration des animaux dans les élevages industriels nécessite l’utilisation en permanence d’antibiotiques pour les soigner et activer leur croissance, entraînant de nouvelles pathologies (résistances aux antibiotiques et maladies chez les agriculteurs).

©BELGAIMAGE

Plusieurs études ont montré que plus la taille d’un élevage (cochons, poulets…) est importante, plus les salariés qui y travaillent, résistent aux antibiotiques. La situation est telle que dans certaines régions d’Allemagne, les agriculteurs qui vont à l’hôpital sont d’abord mis en quarantaine pour ne pas transmettre leurs bactéries résistantes!

Peut-on encore manger des pommes et des carottes? À vous lire, on a des doutes…

Aujourd’hui, une pomme ordinaire achetée en grande surface a été traitée entre cinq et dix fois. C’est ça la triste réalité. Le plus fou, c’est qu’on importe en Europe autant de pommes qu’on en exporte! On est dans la situation absurde où, pour parvenir jusqu’à nous, les pommes sont recouvertes de substances qui bloquent leur maturation. Donc, si l’on veut avoir une alimentation saine et gustative, il faut opter pour l’alimentation biologique, proche de chez soi. Celle-ci garantit, via son label et son mode de production, l’absence de produits chimiques, de synthèse et de pesticides. Aujourd’hui, seule une prise de conscience des consommateurs peut faire évoluer les choses et notamment améliorer la qualité des produits alimentaires européens.

Mais le bio pourrait-il nourrir toute la planète?

Il faut savoir que l’on produit beaucoup, beaucoup plus que ce dont la planète a réellement besoin. Avec la production agricole mondiale actuelle, on peut nourrir, selon les experts, entre 5 et 12 milliards d’habitants. Notre problème, c’est que l’on gaspille, entre ce qui est semé et consommé, environ 40% de cette production (du fait du producteur, du consommateur, faute de stockage, etc.). Mais la FAO a bien démontré qu’une agriculture biologique ou paysanne (sans engrais chimiques) pourrait nourrir les habitants d’aujourd’hui et de demain, même à l’horizon 2050. Mais pour cela, il faudrait que beaucoup de terres ne soient plus exploitées pour les biocarburants et que l’urbanisation cesse de grignoter les surfaces agricoles. Saviez-vous que près d’un tiers du maïs produit aux Etats-Unis est destiné aux agrocarburants?

Vous bannissez, à la fin de votre livre, une liste d’aliments dont les confiseries M & M’s, chewing-gum Hollywood, Freedent et Mentos… Pourquoi?

Tous ces produits et beaucoup d’autres ont un point commun, ils contiennent des nanoparticules de dioxyde de titane — colorant blanchissant et conservateur, étiqueté E171 sur les emballages — dont la dangerosité potentielle est connue. Il est probable que l’on soit assis là sur une bombe à retardement, exactement comme pour l’amiante il y a quelques années: on sait que cette matière peut être dangereuse mais faute d’étiquetage et d’analyses, on laisse faire.

En l’occurrence, ces dioxydes de titane sont en si petites quantités qu’il nous est impossible de les quantifier et d’en analyser les conséquences sanitaires ou même les effets à court, moyen ou long terme sur l’organisme ou le cerveau. Or, des tests in vivo et in vitro sur des souris et même in vitro sur des cellules humaines, montrent que le dioxyde de titane, sous forme nanométrique, a une activité pro-inflammatoire sur les poumons et le péritoine. D’où un possible effet cancérigène. Comme l’amiante et la silice! Bref, mieux vaut ne pas en faire manger aux enfants!

En quoi la fin des quotas laitiers en Europe depuis le 1er avril est-elle néfaste à vos yeux alors qu’elle est censée libérer le prix du lait?

Les quotas ont eu l’avantage depuis 1984 d’encadrer les volumes globaux de production du lait. On savait ce qui pouvait être produit et ce que le marché pouvait absorber. On ne produisait pas plus que ce dont on avait besoin. Et malgré tout, depuis un an, le prix du lait a chuté de 18% et il continue encore de baisser. Pour beaucoup de producteurs déjà, il leur est payé en dessous de leur coût de production. En réalité, seuls les plus gros producteurs peuvent augmenter leur production et vendre plus pour compenser la baisse des prix…

… Comme les fermes aux mille vaches en France ou en Allemagne?

Oui et encore! Il leur faut investir dans des usines à lait, dans des instruments de plus en plus coûteux, des robots de traite, etc. Ces coûts de production vont avoir un impact sur le prix du lait! On va arriver à un paradoxe avec les plus petits producteurs étranglés et les plus gros en faillite… L’abandon des quotas laitiers est une aberration en terme d’économie agricole.

Vous suivez de près les discussions autour du traité transatlantique de libre-échange… Où en sont les débats?

Les Américains souhaiteraient mettre en place une coordination réglementaire. Cette sorte de comité d’harmonisation serait spécialement chargée d’intégrer les normes européennes et américaines entre elles. C’est elle qui proposerait l’adoption de nouvelles règles communes à la Commission. Or, les hormones sont, par exemple, interdites dans les élevages européens depuis 1989 mais courantes aux Etats-Unis.

©RV DOC

Ma crainte serait qu’un tel comité incite à autoriser leur importation ou usage en Europe. De même pour les hormones dans le lait: outre-Atlantique, Monsanto traite les vaches afin qu’elles puissent produire du lait sans se reproduire. Doit-on accepter cela en Europe?

Comment interprétez-vous la défiance grandissante de populations vis-à-vis de l’Europe?

Au manque de courage des chefs d’État et de gouvernement comme des classes politiques dans ces pays! Ils ont tous l’Europe honteuse et leur seule vision politique est de se coucher devant les populistes locaux qui répètent "C’est la faute de l’Europe!". C’est trop facile de prendre Bruxelles comme bouc émissaire et cela ne règle rien. Au contraire, il faut plus d’Europe, sortir des égoïsmes nationaux pour construire une Europe crédible.

Sur la question des migrants, les égoïsmes nationaux l’emportent largement…

Cette situation est consternante et insupportable: des pays tergiversent pour accueillir des personnes qui fuient leur pays et qui se noient… Pourquoi? Par crainte de créer un appel d’air et favoriser le trafic des passeurs! Quand la crainte de l’autre est telle qu’on préfère que les gens se noient plutôt que de les accueillir, ça signifie que nos principes politiques et moraux sont malades. C’est d’autant plus triste que les grands flux migratoires ne concernent même pas l’Europe mais l’intérieur de l’Afrique et l’Asie! Si on avait une Europe fédérale forte, on pourrait mieux répartir les migrants et organiser tout cela… Notre drame, c’est de ne pas avoir assez d’Europe aujourd’hui!

Qu’attendez-vous de la COP21 en décembre à Paris?

Je suis inquiet car la pression des lobbies est très forte. Nous ne faisons face pour le moment qu’à des contributions creuses des pays riches, sans mesures claires. Par exemple, rien n’a été dit ou proposé pour limiter le soutien aux énergies fossiles (dont le charbon est une cause majeure de pollution). On assiste à beaucoup de discours mais malheureusement à très peu d’actes. Personnellement, je reste convaincu que seule la mobilisation des citoyens peut faire bouger les lignes. Il faut vraiment inciter les peuples à prendre leur avenir en mains, à faire pression pour que les choses évoluent positivement.

Que reste-t-il justement de votre désobéissance civile?

Il faut toujours se dire que l’on peut changer les choses. Moi, j’ai agi à un moment donné, lorsque j’ai compris que les pétitions et discours étaient vains. Il ne faut pas avoir peur d’agir sur le terrain et parfois de désobéir. Aujourd’hui, j’appelle à l’engagement citoyen. Gagner le combat en faveur du climat va dépendre de la capacité de mobilisation de chacun, à la fois collectivement et au quotidien.

L’alimentation en otage, José Bové et Gilles Luneau, Editions Autrement, 17 €.

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