Juncker, un tribun au service de l'euro, tire sa révérence

Jean-Claude Juncker (©afp) ©AFP

Ce lundi 21 janvier, Jean-Claude Juncker tiendra sa dernière réunion en tantque président de l’Eurogroupe. Le Premier ministre luxembourgeoisa passé huit années au service de la monnaie unique. Ses sorties médiatiques ont donné du relief à sa fonction… et certaines sueurs froides à ses partenaires.

"La zone euro est devenue plus stable après beaucoup d’efforts… dont les miens." Humour, arrogance déplacée, complexe de supériorité? Ou constat de victoire, tout simplement. Cette remarque, lancée cette semaine, est un peu de tout cela. Jean-Claude Juncker n’est pas à une provocation près. Après huit années de service, le président de l’Eurogroupe tire sa révérence.

La rhétorique, qu’il maîtrise à merveille, lui a souvent servi pour s’imposer. Elle lui a aussi joué des tours.

La zone euro est certes devenue plus stable. Alors qu’elle était moribonde. On s’inquiète même aujourd’hui de voir sa monnaie grimper. Jean-Claude Juncker peut-il pour autant se considérer comme son sauveur? L’affirmation mérite une certaine nuance.

Stabilisateur, Juncker l’est certainement. L’euro lui doit bien cela. En 1996, alors que Jacques Chirac et Helmut Kohl se déchiraient sur le Pacte de stabilité accompagnant l’union économique et monétaire, Jean-Claude Juncker est parvenu à les réconcilier. Ce fait d’arme lui vaudra le sobriquet de "héros de Dublin". C’est dans la capitale irlandaise que se tenaient les discussions.

L’Eurogroupe, il faut aussi le dire, c’est un peu son bébé. Il l’a instigué en 1997, alors qu’il occupait la présidence tournante du Conseil européen. La réunion informelle des ministres des Finances de l’Union économique et monétaire s’appelait alors "Euro 11". Il en deviendra le premier président en 2005, un poste qui sera formalisé par le traité de Lisbonne deux ans plus tard. Juncker sera réélu quatre fois.

Tous nos interlocuteurs nous le disent, grâce à sa formule de réunion mensuelle, l’Eurogroupe est un forum où tout le monde se connaît. Ce qui simplifie considérablement les discussions.

L’Allemagne "anti-européenne"

Cette apparente institutionnalisation cache mal la caducité de la position. La crise financière éclate en 2007, celle de la dette européenne en 2009. La Grèce s’effondre en octobre 2009. Il faut 6 mois, 3 sommets européens, plusieurs réunions de l’Eurogroupe pour enfin avancer une aide de 110 milliards d’euros. "J’ai failli perdre patience en cours de route", avoue Juncker.

Coincé entre une Allemagne intraitable et une France hautaine, ce Premier ministre d’un pays de 2.800 kilomètres carrés n’a pas voix au chapitre. Quelque jour après l’aide à la Grèce, il n’est pas concerté pour lancer le fameux sauvetage de l’euro en mai 2010 (l’hyper-président Sarkozy jouant les bons offices à sa place). Et Berlin l’a sèchement remis à sa place lorsque, la même année, il défendait la mutualisation de la dette européenne au sein d’euro-obligations. Juncker l’avait cherché: il avait traité l’Allemagne d’"antieuropéenne".

"Comment l’Allemagne peut-elle se payer le luxe de faire de la politique intérieure sur le dos de l’euro?", déclarait-il encore en juillet dernier dans les colonnes du "Figaro".

"Je ne suis pas un nain"

Juncker, animal blessé, ne manquera jamais d’écharper ses opposants. Sarkozy l’a empêché de devenir président de l’Union européenne en 2009. Il lui a préféré le Belge Herman Van Rompuy. "Trop passif", disait-on à l’Élysée. Lui, "Monsieur euro", le fils spirituel de Jacques Santer, trop passif! "Je ne suis pas un nain", déclare l’intéressé au "Monde".

Ce sera la guerre. Sarkozy voudrait diriger un Eurogroupe des chefs d’État et de gouvernement. Non catégorique de Juncker. "Contrairement au président de la République, rétorque-t-il, je suis à la fois à l’Eurogroupe des ministres des Finances et à celui des Premiers ministres."

Ces échanges virils mettent de l’huile sur le feu. Cette année-là, les marchés sont déjà sur des charbons ardents. La moindre désunion est très mal interprétée. "Juncker est un vrai désastre!", nous a un jour confié un observateur dépité. "Il devrait arrêter de parler!".

"Vous devez mentir"

Même quand il se tait, son silence peut devenir assourdissant. En mai 2011, un vent favorable apprend au "Spiegel Online" qu’il organise une réunion secrète dans un château au Luxembourg pour considérer une sortie de la Grèce de la zone euro. Démentis dans toutes les langues, avant l’aveu inévitable et les commentaires incendiaires. "Quand la situation devient difficile, vous devez mentir", avait prévenu Juncker peu de temps auparavant. On était prévenu…

Un an plus tard, en août 2012, la Grèce revient à nouveau sur le devant de la scène. Juncker indique qu’une sortie de la Grèce est "gérable", même si elle n’est pas "souhaitable". Vu la nervosité ambiante, les partenaires n’apprécient guère… Pourtant, et il l’a répété à plusieurs reprises, la Grèce doit pour lui rester dans la zone euro.

Car l’homme est profondément européen. C’est peut-être même cette idéologie défendue avec force qui le mettra en porte-à-faux avec ses collègues plus frileux.

Son père a été engagé de force dans la Wehrmacht, le fils voudra une Europe unie et pacifiée. Ce même père, sidérurgiste, tenait dans la cuisine ses réunions syndicales, le fils voudra une Europe sociale. Juncker aura une formation de juriste, l’Europe devra pouvoir donner de la voix.

En Europe, une voix fédérale n’est malheureusement pas une voix personnelle.

Le successeur de Juncker sera probablement désigné officiellement ce lundi. Le ministre néerlandais des Finances, Jeroen Dijsselbloem, semble avoir toutes les chances de remporter la mise. Il n’a que 11 semaines d’expérience en tant que ministre. Et il est discret. Peut-être est-ce là ce que ses partenaires désiraient finalement…

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