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interview

Kenneth Clarke: "Les gens n'ont pas vu ce que le Brexit allait impliquer"

Kenneth Clarke est un vieux routier de la politique britannique. ©Reuters

Kenneth Clarke est un électron libre au sein du parti Tory. Il explique pourquoi les Britanniques vont se mordre les doigts d'avoir quitté l'Union européenne.

Député pendant près de cinquante ans, ministre sous quatre Premiers ministres différents, Kenneth Clarke est l'une des grandes figures de la vie politique contemporaine britannique. Depuis 2016, il a été le principal opposant au Brexit et à Boris Johnson au sein de la majorité conservatrice. Il a été le seul tory à voter contre l'article 50 du traité de Lisbonne, qui déclenchait le processus du Brexit. Il a également mené la révolte contre Boris Johnson au moment de la suspension illégale du Parlement, et a contribué à faire capoter la stratégie du no deal du Premier ministre. Désormais membre à vie de la Chambre des Lords, ce pro-européen de la première heure livre sa vision de l'après-Brexit.

"Le public commence seulement à comprendre ce que le Brexit signifie."

Comment les anciens Remainers vivent-ils l'après-Brexit ?

Le public a accepté ce changement et veut avancer désormais. Il commence seulement à comprendre ce que le Brexit signifie, particulièrement cette version dure du Brexit. Je suis sûr qu'il y aura des pressions pour le modifier, et je l'espère. Dans un an ou deux, peut-être plus tard, un gouvernement pourrait commencer à envisager le retour dans l'union douanière et le marché unique.

L'hypothèse d'un second référendum est-elle définitivement enterrée ?

La perspective d'un second référendum me semble très improbable. Cela ennuierait profondément les Britanniques. Sur le plus long terme, je reste un grand partisan du projet européen et de la présence britannique dans ce projet, mais il est impossible de prévoir quand le paysage va évoluer et permettre le retour de ce débat. Le public a été profondé irrité par la longue période de blocage qui a suivi le référendum, particulièrement au moment des multiples tentatives de faire adopter l'accord de retrait sous le gouvernement de Theresa May. Réouvrir cette question de la présence britannique dans l'UE susciterait en fait beaucoup de colère.

Vous n'avez pas accepté le résultat du référendum, en votant contre l'article 50, qui mettait officiellement en marche le processus de sortie britannique de l'Union européenne... Pourquoi une telle opposition ?

J'ai été clair dès le départ sur le fait que je n'allais pas changer mon opinion à propos de l'UE sur la base d'un référendum. C'est pour cette raison que j'ai été le seul député conservateur à voter contre l'article 50, face à une immense majorité. Avoir recours au référendum est une façon désastreuse de prendre de telles décisions. Un débat sérieux était nécessaire sur les problématiques complexes liées à la présence ou non au sein de l'Union européenne. Au moment de la suspension du Parlement, par Boris Johnson, en septembre 2019, la situation semblait encore plus bloquée et conflictuelle, avec un no deal qui semblait inévitable.

"J'étais plutôt favorable à un accord de type norvégien, permettant de rester dans le marché unique et l'union douanière."

Vous avez alors été présenté comme un recours potentiel pour être Premier ministre d'Union nationale. Qu'auriez-vous fait ?

À vrai dire, c'est dans les journaux que j'ai appris que j'étais potentiellement un recours, en tant qu'homme d'État le plus populaire. Il y a quelques années, j'avais déjà été souvent présenté comme le futur leader du parti, mais j'étais trop pro-européen pour le parti tory. Si une majorité avait pu être formée autour de moi à la Chambre des Communes, j'aurais été piégé car beaucoup de députés souhaitaient un second référendum. Pour ma part, j'étais plutôt favorable à un accord de type norvégien, permettant de rester dans le marché unique et l'union douanière. J'aurais négocié l'accord commercial le plus souple possible. Je ne pense pas que les gens ont vraiment visualisé, au moment du référendum, que le Brexit impliquait de quitter le marché unique et l'union douanière. Ils n'ont pas non plus anticipé les risques pour la frontière irlandaise.

Au moment du référendum, vous avez comparé Boris Johnson à Donald Trump. Avec du recul, était-ce excessif ?

Je n'ai pas été le seul à le comparer à Donald Trump. Il ne semblait pas prendre cela comme une offense, puisqu'il a lui-même dit des choses positives sur Donald Trump. Mais en tant qu'homme, Boris Johnson a beaucoup plus de valeur que Donald Trump, et beaucoup plus de qualités intellectuelles. Il est tout sauf un imbécile. Au-delà des similarités entre les deux hommes, Boris Johnson reste un conservateur plutôt modéré, avec un esprit libéral.

Est-il un vrai Brexiter, ou un simple opportuniste ?

Il n'a jamais vraiment été un Brexiter. C'est le populisme d'extrême droite qui lui a permis de devenir Premier ministre. Il a bénéficié de son exposition en tant que journaliste et que personnalité très charismatique à la télévision. Son principal atout a été de ne pas être un politicien conventionnel. Johnson ne s'est jamais comporté comme Trump a pu le faire depuis quatre ans, mais le vote du Brexit est similaire au vote Trump.

En mois de deux ans au pouvoir, Johnson est pourtant allé jusqu'à suspendre le Parlement, et a essayé d'enfreindre l'accord de retrait britannique de l'Union européenne, avec une loi très controversée sur le marché intérieur...

Comme je l'ai dit dans un récent discours à la Chambre des Lords, on n'a jamais vu un gouvernement produire une législation aussi outrancière. Cette loi n'avait aucune chance d'être votée par le Parlement, mais il est vrai que cette façon avec laquelle Boris Johnson a été tenté de revenir sur un accord international dont l'encre était encore humide, a rappelé Donald Trump.

Les limites du protocole nord-irlandais, qui a servi de base à l'accord de retrait, sont désormais patentes ?

À la différence de Boris Johnson, le plan de Theresa May ne prévoyait pas de frontière en mer d'Irlande. C'est la raison pour laquelle, dans l'hypothèse hautement improbable où j'aurais été désigné Premier ministre en septembre 2019, j'aurais délivré un Brexit doux, avec un maintien dans le marché unique et l'union douanière, ou bien une solution la plus proche possible. Il aurait fallu expliquer davantage aux citoyens qu'il était impossible de garder les mêmes facilités commerciales sans accepter des conditions réglementaires identiques des deux côtés de la Manche.

Cela ne risque-t-il pas d'entraîner d'ici cinq ou dix ans la séparation de l'Irlande du Nord et de la Grande-Bretagne ?

La période que nous traversons est particulièrement tendue. Les démocraties occidentales ne fonctionnent pas bien, des changements fondamentaux troublent le débat politique. Il faut donc rester prudent sur les prévisions, mais je pense que l'Irlande du Nord restera au sein du Royaume-Uni, à moins d'évolutions politiques spectaculaires. Je ne pense pas que la majorité de la population nord-irlandaise votera en faveur d'une sortie du Royaume-Uni.

La dynamique démographique est clairement en faveur des catholiques et des républicains en Irlande du Nord...

Oui, mais les politiciens de la République irlandaise me semblent prudents. Seul le Sinn Fein fait campagne, depuis cent ans, pour une Irlande unie. Les autres politiques ont conscience des difficultés que cela poserait. Voudraient-ils vraiment importer les visions sectaires qui ont cours en Ulster ? Comment géreraient-ils le nombre significatif d'unionistes et de protestants qui ne supporteraient pas d'être attachés à la République ? Il est vrai que les plus jeunes générations ne sont pas aussi sectaires, mais un tel processus prendra beaucoup de temps.

"La période que nous traversons est particulièrement tendue. Les démocraties occidentales ne fonctionnent pas bien, des changements fondamentaux troublent le débat politique."

Un second référendum pour l'indépendance en Ecosse pourrait aussi avoir lieu dans les prochaines années. Les Ecossais peuvent-ils franchir le pas ?

Je ne pense pas qu'ils voteront pour remettre une frontière le long du Mur d'Hadrien et revenir au temps des vieux royaumes médiévaux. Mes arguments en faveur d'une Ecosse demeurant au sein du Royaume-Uni sont les mêmes que ceux en faveur d'un Royaume-Uni au sein de l'Union européenne. Veulent-ils vraiment avoir des douanes le long de la frontière ? Que feront-ils de leur pays ? Aurons-nous deux armées séparées ? Ils peuvent déjà protéger leur identité écossaise, leur nationalité, et ils bénéficient de la dévolution des pouvoirs. Les Ecossais vont être très prudents au moment de jauger les risques d'une sortie, après une si longue période en commun.

Les phrases clés

  • "La perspective d'un second référendum me semble très improbable."
  • "J'aurais délivré un Brexit doux, avec un maintien dans le marché unique et l'union douanière."
  • "Je pense que l'Irlande du Nord restera au sein du Royaume-Uni, à moins d'évolutions politiques spectaculaires."
  • "Je ne pense pas que les Ecossais voteront pour remettre une frontière le long du Mur d'Hadrien."

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