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L'Aquarius, un navire humanitaire pris dans la tempête populiste

©Photo News

Créé par le capitaine Klaus Vogel, l’Aquarius a secouru plus de 28.000 personnes depuis trois ans. Les ONG, accusées de "collusion avec les passeurs", nient et se disent "en lutte conte la traite d’être humains".

Alessandra Mussolini hurle. "Arrêtez d’insulter l’Italie." La députée européenne se lève, reprend de plus belle, la bouche tordue de colère. "N’insultez pas un pays qui s’est chargé du sale travail." C’était mercredi, au Parlement européen. La petite fille du dictateur prenait la défense du ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini. Le leader d’extrême droite venait d’essuyer les critiques des députés européens pour avoir fermé les ports italiens à l’Aquarius, le navire humanitaire chargé de 630 rescapés.

Mussolini est une ex-élue du parti fasciste ITS passée au PPE (démocrate-chrétien) sans renier son héritage. Son intervention résume le malaise de l’Europe, touchée par une vague d’extrême droite et de populisme distillant une confusion entre ONG, trafiquants d’êtres humains, réfugiés, migrants et criminels. Un cocktail servi à des électeurs fatigués de la gestion inique de la crise migratoire par une Union européenne dépassée et des États de plus en plus repliés derrière leurs frontières.

Le capitaine Klaus Vogel, père de l’Aquarius

L’Aquarius, en route vers Valence, n’a rien d’un navire de trafiquants d’êtres humains. Ce bateau, c’est le rêve de Klaus Vogel, un capitaine allemand de marine marchande qui décida de raccrocher ses galons en 2014 pour secourir les migrants en difficulté dans les eaux de la Méditerranée.

L’Italie venait d’arrêter l’opération Mare Nostrum, le sauvetage d’hommes, femmes et enfants embarqués sur des bateaux pneumatiques pour fuir la misère et la guerre en Libye.

"Notre action de sauvetage en mer répond à un impératif moral et légal, alors qu’il est possible de sauver des vies."
Klaus Vogel
Capitaine de marine marchande et fondateur de l’Aquarius

Klaus Vogel a vite compris qu’une hécatombe se profilait. Ce capitaine chez Hapag-Lloyd, un des plus grands armateurs mondiaux, connaît le droit de la mer et l’obligation légale de sauver toute personne en détresse en mer. Il y est d’autant plus sensible qu’un épisode de sa vie le tenaille. À l’âge de 18 ans, alors qu’il devenait marin et naviguait en mer de Chine, le capitaine lui ordonna de changer de cap pour ne pas croiser des "boat people" à la dérive, histoire de ne pas être obligé de les recueillir, comme l’impose le droit maritime.

En 2015, Klaus Vogel lance SOS Méditerranée avec Sophie Beau, une ancienne responsable de Médecins du Monde et de Médecins sans Frontières, les deux ONG qui soutiennent le projet. "Nous ne pouvons accepter que des milliers de personnes meurent en mer sous nos yeux, aux portes de l’Europe sans rien faire, dit-il. Notre action de sauvetage en mer répond à un impératif moral et légal, alors qu’il est possible de sauver des vies."

Le navire est opéré par 122 professionnels, dont 85 marins sauveteurs issus de la Marine ou de la sécurité civile. Son fonctionnement nécessite 4 millions d’euros par an. Son budget est couvert à 90% par des dons privés.

Entre 2014 et 2018, plus de 13.000 personnes ont péri, noyées lors de la traversée. En trois ans, l’Aquarius portera secours à plus de 28.689 personnes. "Mission accomplie" pour Klaus Vogel, retourné à son métier de capitaine, alors que son navire est devenu autonome.

La semaine éprouvante de l’Aquarius

Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, l’Aquarius secourt 639 migrants. Alors qu’il fait route vers l’Italie, Matteo Salvini, nouveau ministre de l’Intérieur, lui refuse l’accès aux ports. Malte fait de même. Après un calvaire de 36 heures, il peut se diriger vers le port de Valence, à l’invitation de Pedro Sanchez, le nouveau Premier ministre espagnol. Mais c’est à 1.300 km de là, une distance énorme pour un navire de cette taille, avec tant de monde à bord.

©REUTERS

L’Aquarius s’engage dans une traversée périlleuse de plusieurs jours, escorté par deux navires des garde-côtes italiens dans lesquels sont répartis cinq cents migrants.

Les heures d’attentes furent éprouvantes. Au plus fort de la crise, certains migrants ont menacé de se jeter à l’eau plutôt que de retourner en Libye où les attendent les geôles et l’esclavage. La suite ne fut pas plus agréable, le navire étant confronté à un manque de nourriture et, aux abords de la Sardaigne, à des vagues allant jusque quatre mètres.

Vendredi, c’était le calme après la tempête. "Ils ont repris des forces, ils sont plus solides qu’on peut l’imaginer", dit Antoine Laurent, responsable des opérations maritimes pour SOS Méditerranée (voir entretien ci-contre).

Accusations de collusion avec les passeurs

La coalition au pouvoir en Italie, le M5S (anti-système) et la Ligue (extrême droite), accuse l’ONG de sauvetage de "collusion avec les passeurs". L’accusation, surtout portée par l’extrême droite, n’est pas neuve. En 2017, un groupe de militants tenta de bloquer l’Aquarius dans le port de Catane. Un code de conduite fut imposé en 2017 à ces associations par le ministère italien de l’Intérieur.

"Il n’existe aucune étude sérieuse sur les passeurs, dit Pierre Verbeeren, directeur de Médecins du Monde Belgique. Pour nous, c’est une économie parallèle où l’être humain a un prix fixé, avec, au sommet, des trafiquants abusant de la souffrance". Il rejette toute collusion. "Au contraire, les ONG sont un instrument de lutte contre la traite des êtres humains. Nous préservons les personnes des trafiquants. Nous sommes aussi les partenaires de l’État et des services de sécurité dans la lutte contre les passeurs."

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