carte blanche

L’Europe à l’heure de la post-mondialisation

Economiste et consultant indépendant

Nous ne surmonterons le choc sanitaire et économique actuel que si nous parvenons rapidement à corriger nos errements passés et adapter notre modèle économique.

La deuxième vague de Covid-19 qui déferle sur l’Europe nous fait entrer dans une période de risques économiques, financiers, politiques et géopolitiques sans précédent depuis la dernière guerre mondiale. Les changements nécessaires pour surmonter ces défis s’inscrivent dans ce qu’il convient d’appeler la « post-mondialisation ».

Norbert Gaillard. ©doc

J’entends par cette notion une logique d’interdépendance élevée en matière économique, commerciale, migratoire et technologique entre des Etats (et leurs entreprises) dont les intérêts stratégiques et géopolitiques sont convergents, voire compatibles.

Cette post-globalisation implique, selon les secteurs, d’éliminer, réduire, choisir et/ou contrôler ses dépendances et interdépendances. Les objectifs sont multiples : protéger les fonctions régaliennes de nos démocraties et assurer leur pérennité ; restaurer un régime de croissance soutenable aussi bien pour les consommateurs que les épargnants ; et accepter une dose d’interventionnisme afin de sauver les règles du capitalisme libéral. Les moyens utilisés peuvent l’être à l’échelon national et/ou communautaire.

Le premier volet de cette post-mondialisation est de nature géopolitique. L’exploitation de la crise du coronavirus par Xi Jinping et Donald Trump, les rivalités internationales en vue de trouver un vaccin et le manque de coopération entre Etats pour limiter la propagation du virus ont montré que nous étions entrés dans l’ère de la défiance généralisée. Or, il est difficile d’approfondir le processus de globalisation avec des pays ou des gouvernants étrangers mus par des stratégies de prédation.

Lorsque les chaînes de valeur sont menacées par des politiques néo-mercantilistes ou nationalistes, comme on l’observe en Chine, des relocalisations sont à envisager mais elles doivent demeurer réalistes. Là où les investissements directs étrangers ont été motivés par des coûts salariaux bas, les unités de production ne peuvent être relocalisées que dans d’autres Etats émergents dont les systèmes politiques sont proches ou au moins restent compatibles avec les valeurs européennes, comme en Inde ou en Amérique latine.

"L’heure est venue de renforcer les fonctions régaliennes."
Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

Il faut également examiner les flux entrants. L’Europe doit s’assurer que les firmes étrangères investissant dans l’Union ne bénéficient pas d’aide ou de subvention indue de la part de leur État d’origine. La Commission européenne se penche déjà sur les distorsions de concurrence. Il faut réduire l’accès au marché unique aux entreprises qui violent les principes de base de la concurrence, les empêcher d’obtenir des aides communautaires, de candidater à des appels d’offre et de racheter des concurrentes européennes.

Le second volet de la post-mondialisation est de nature économique et financier. Tout d’abord, l’heure est venue de renforcer les fonctions régaliennes. Leur sacrifice a fait l’objet d’un consensus transpartisan implicite depuis trop longtemps.

Les gouvernants de gauche privilégiaient les dépenses sociales afin de capter l’électorat populaire tandis que ceux de droite optaient pour des baisses d’impôts en faveur des entreprises et classes moyennes supérieures. Dans tous les cas, les portefeuilles régaliens servaient de variables d’ajustement.

Ne pas hésiter à s'endetter

La pandémie de coronavirus a montré le danger de ces dérives. Les Etats européens ne doivent pas hésiter à s’endetter pour financer la sécurité, la justice, la défense, l’éducation et bien évidemment la santé. Une telle initiative permettra de lutter contre la pandémie et de réduire les risques politiques. Elle sera aussi créatrice d’emplois et vecteur de croissance.

Il y a ensuite la résilience économique et financière de l’Europe. Les deux vagues de Covid-19 vont terriblement peser sur la croissance du PIB. La récession en zone euro risque d’être bien supérieure aux 8% anticipés par le FMI. Le creusement des déficits budgétaires et la hausse vertigineuse des dettes publiques sont alarmants.

"Une aggravation de la crise économique pourrait exiger la création de bons de consommation destinés aux ménages."
Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

Certes, la BCE est toujours prête à poursuivre sa politique monétaire accommodante et les Etats sont encore capables d’emprunter à taux très bas, voire négatifs. Cependant, cette spirale de répression financière est dangereuse à moyen-long terme pour les épargnants et donc pour l’investissement.

Par conséquent, une aggravation de la crise économique pourrait exiger la création de bons de consommation destinés aux ménages. Dans le même temps, la politique monétaire devrait progressivement se normaliser.

Autre point crucial : le soutien aux entreprises en difficulté. Toutes les entreprises bénéficiant d’une aide – prêt garanti, exonération de charges, etc. – doivent suspendre tout versement de dividendes, réduire les plus hauts salaires et développer au maximum le télétravail. Mais d’autres mesures de soutien sont envisageables telles que la montée de l’Etat au capital des entreprises déjà très endettées mais disposant d’un vrai potentiel de croissance.

Nous ne surmonterons le choc sanitaire et économique actuel que si nous parvenons rapidement à corriger nos errements passés et adapter notre modèle économique.

Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

Lire également

Messages sponsorisés