"L'Europe a tendance à se sous-estimer" (Anthony Gardner)

©Mary Turner/ Panos Pictures

Américain et europhile, Anthony Gardner, ancien ambassadeur auprès de l'Union européenne, se penche sur son parcours, les élections américaines et l'avenir de l'Europe.

Peu d’Américains sont aussi europhiles qu’Anthony Gardner. "J’ai consacré près de 30 ans à m’occuper d’Europe", raconte-t-il. Gardner a été stagiaire à la Commission européenne et conseiller du président Bill Clinton. Avec comme point d’orgue de sa carrière son poste d’ambassadeur américain auprès de l’Union européenne au cours des deux mandats présidentiels de Barack Obama. "La collaboration entre les Etats-Unis et l’Europe joue un rôle essentiel dans l’ordre mondial. Nous devons renforcer ensemble l’ordre établi. Si nous ne le faisons pas, c’est très simple: d’autres définiront les règles à notre place et en profiteront. Commerce, climat, respect de la vie privée, sécurité, etc."

Les phrases clés

"L’administration Trump sous-estime l’Europe et fait le maximum pour l’affaiblir."

"l’Europe aurait tout intérêt à se concentrer sur les domaines où elle excelle, comme les échanges commerciaux, la politique de concurrence, les règles dans le domaine digital, etc."

"Lorsque le Royaume-Uni sortira de l’UE, il perdra de son influence."


Depuis que Donald Trump est au pouvoir, il y a pourtant de la friture sur la ligne…
L’administration Trump sous-estime l’Europe et fait le maximum pour l’affaiblir. C’est une erreur qui prend des proportions jamais vues. Trump soutient le Brexit et encourage même d’autres pays européens à sortir de l’Union. Il attaque régulièrement des pays comme l’Allemagne et semble traiter l’UE comme un ennemi et non comme un partenaire avec lequel les USA pourraient poursuivre des objectifs communs.

Devons-nous encore craindre que les Etats-Unis ouvrent les hostilités avec l’Europe sur le plan commercial?
Oui, c’est toujours d’actualité. Prenez la taxe sur les grandes entreprises technologiques que la France veut imposer et à laquelle Trump a répondu en taxant certains produits français. L’UE a indiqué qu’elle défendrait ses intérêts si les Etats-Unis prenaient des mesures de rétorsion. Entre-temps, Trump paralyse l’Organisation mondiale du commerce en bloquant la nomination de certains juges. Donc oui, je m’attends à d’autres frictions cette année. Peut-être dans le secteur automobile. Trump a conclu un premier accord (modeste) avec la Chine, ce qui pourrait l’encourager à s’attaquer à nouveau à l’Europe, qui est toujours considérée comme un problème majeur pour le déficit commercial américain.

Quel est le principal enseignement que vous avez tiré de vos trois ans passés à Bruxelles?
L’Union européenne sous-estime son pouvoir. Elle n’est pas une superpuissance au sens militaire du terme, mais ce n’est pas important. L’Europe est plutôt un ‘soft power’. Cela s’explique en partie par le pouvoir de représentation que lui ont délégué les États membres, mais aussi par l’importance de son marché intérieur et son attrait au plan commercial. De nombreux pays souhaitent rejoindre l’Europe et sont prêts à se réformer pour être admis dans le club. C’est la force de son pouvoir d’attraction. De nombreux pays s’inspirent de l’UE en matière de régulation. Et c’est un pouvoir que l’Europe sous-estime et n’utilise pas suffisamment.

Prenez le cas du respect de la vie privée. Lorsque l’Europe a annoncé la mise en place de la directive RGPD, elle a été beaucoup critiquée, notamment par les grandes entreprises technologiques qui estimaient que c’était un exemple typique d’abus de pouvoir de l’UE. Quelques années plus tard, Tim Cook s’est rendu à Bruxelles et a déclaré que les Etats-Unis auraient bien besoin d’une RGPD. Idem pour Mark Zuckerberg. Ils ont complètement retourné leur veste!

Il n’en reste pas moins que le mythe d’une Europe spectatrice du théâtre international – coincée entre les véritables puissances – a la vie dure.
C’est en partie fondé. Mais l’Europe aurait tout intérêt à se concentrer sur les domaines où elle excelle, comme les échanges commerciaux, la politique de concurrence, les règles dans le domaine digital, etc. Cela signifie aussi qu’elle devrait mettre de côté certaines idées improbables, comme la création d’une armée européenne. Je ne dis pas cela parce que je ne souhaite pas que l’Europe devienne plus autonome en matière de défense, car elle pourrait être un complément de l’OTAN, mais parce qu’il est presque impensable que cela se réalise un jour.

événement

 Anthony Gardner prononcera son discours "The Future of Europe, as seen through American eyes" au 13e New Year’s Event de "L’Echo" et du "Tijd" ce mardi 21 janvier à 18h30 sur le site de Tour & Taxis à Bruxelles.

 

Malgré tout, nous l’avons encore constaté récemment avec la crise iranienne: l’Europe tarde à prendre position, même si la nouvelle Commission, sous la direction d’Ursula von der Leyen a déclaré qu’elle souhaitait être "géopolitique".
Ce n’est pas nouveau. Dans les années 1990, pendant la crise des Balkans, tout le monde pensait que ce serait l’heure de l’Europe. Mais l’UE n’a pas réussi à réagir avec détermination. Cette situation s’est répétée lors des crises en Iran et en Libye. Mais je trouve ce n’est pas juste de l’évaluer sur base de ces situations particulières, car ces décisions sont les plus difficiles à prendre. Il est impensable d’arriver à une unanimité entre les 28 – bientôt 27 – États membres. Et cela ne changera pas. L’influence des pays européens s’est également évaporée avec la mort clinique de l’accord nucléaire avec l’Iran. Trump a été le premier à en sortir et aujourd’hui, après l’assassinat de Soleimani, l’Iran le renie également.

Cet accord était un des meilleurs exemples de la manière dont l’Europe peut apporter de la stabilité. Mais il montre également sa vulnérabilité lorsqu’elle se retrouve seule à la barre. À partir du moment où les Etats-Unis sont sortis de l’accord, il était très difficile pour l’Europe de le défendre seule. Idem avec l’accord de Paris sur le climat. Ou le commerce mondial. L’UE est très exposée dans ce monde de turbulences. Elle fait de son mieux pour garder le monde uni, mais il est difficile d’y arriver seul.

Des accords internationaux tombent à l’eau, la confiance dans les institutions s’effrite. Le multilatéralisme que vous défendez a-t-il vécu?
Ces institutions ne sont pas parfaites et pourraient être réformées. Lorsque les citoyens ne se sentent pas représentés, les grandes institutions bureaucratiques internationales, les pouvoirs dont ils pensent avoir perdu le contrôle et qu’ils estiment nuire à la souveraineté nationale, sont un bouc émissaire idéal. Mais ce que l’on oublie, et nous le voyons également avec le Brexit, c’est que nous sommes membres de ces organisations parce qu’elles augmentent la plupart du temps notre influence sur le monde. Ma grande frustration dans le débat sur le Brexit, c’est le discours sur la soi-disant perte de souveraineté du Royaume-Uni lorsqu’il a rejoint l’UE, ce qui est absurde. C’est le contraire qui est vrai. Lorsque le Royaume-Uni sortira de l’UE, il perdra de son influence.

Joe Biden est "the right person for the job".

Donc Boris Johnson se trompe quand il affirme que le Royaume Uni sera plus fort en dehors de l’UE?
C’est totalement fantaisiste. Ce discours passe bien à la télévision et dans les tabloïdes. Mais le Royaume-Uni constatera rapidement qu’il est un petit pays dans un monde impitoyable. Un pays important, certes, mais petit et avec peu d’influence lorsqu’il ne fera plus partie de l’Europe. Lorsque j’étais ambassadeur, nous avons analysé en profondeur toutes les facettes des relations entre les Etats-Unis et l’Europe, et dans presque tous les cas, le Brexit a un impact négatif pour les Etats-Unis, l’UE et le Royaume-Uni. Mais Johnson y a vu une opportunité de slogan fort. Les défenseurs du Brexit ont hélas diffusé de fausses informations à grande échelle, dont le message que Bruxelles décidait de la plupart des règles les concernant. C’est totalement faux. Dans la plupart des cas où des règles européennes s’appliquent au Royaume-Uni, c’est parce que le pays de Sa Majesté l’a décidé. Mais, hélas encore, nous vivons à une époque de désinformation généralisée.

Vous connaissez Boris Johnson depuis très longtemps. Vos chemins se sont croisés à Oxford, puis à Londres et à Bruxelles.
Je le connais depuis 34 ans. On peut le résumer en quelques mots: Johnson était un Trump avant Trump. En particulier à cause de sa relation avec la vérité et de sa vision de la politique qu’il considère comme un show. Il est rusé et éloquent, mais son passé parle pour lui. Il fut un des architectes du mouvement eurosceptique. Lorsqu’il était correspondant du Telegraph, ses articles envoyés de Bruxelles étaient amusants, mais relevaient le plus souvent de la fiction. C’est sur cette fiction qu’il a construit sa carrière. Johnson comprend très vite d’où vient le vent.

Au début, il trouvait Trump incompétent et tout d’un coup il l’a trouvé fantastique. Il est très doué pour sentir quand il doit changer de discours. Il a écrit deux versions de sa position envers le Brexit et a compris qu’il vaudrait mieux pour sa carrière de poursuivre en tant que défenseur de la sortie de l’UE. Et c’est ce qu’il a fait. Il prend les décisions qui sont bonnes pour ses ambitions personnelles.

Entre-temps, votre successeur au poste d’ambassadeur américain auprès de l’UE est devenu mondialement célèbre. Gordon Sondland a exécuté les ordres envoyés par Trump à partir de l’Ukraine et a témoigné lors du procès de destitution en parlant d’un "donnant-donnant".
La seule chose que je puisse dire, c’est que le rôle de tout ambassadeur américain est de servir son pays. Tout le pays. Rouge et bleu. Et pas uniquement les objectifs étriqués d’un seul parti.

"L'administration Trump sous-estime l'Europe et fait le maximum pour l'affaiblir." ©Mary Turner/ Panos Pictures

Trouvez-vous que c’est une bonne idée d’avoir lancé la procédure de destitution de Trump sur base de ce dossier?
La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, n’avait pas le choix. Vous devez prendre certaines décisions parce qu’elles sont justes. Les démocrates de la Chambre ont constaté, au vu de la gravité des transgressions de Trump, qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de lancer la procédure de destitution. Sinon, cela aurait créé un dangereux précédent. Bien entendu, nous savons que le Sénat ne votera pas contre Trump.

C’est très décevant de constater qu’aucun républicain n’ait voté à la Chambre en faveur de la destitution du Président. Pas un seul. Cela montre que le pays vit et respire différemment. Une partie lit certains journaux, regarde certaines chaînes de télévision et accepte certains faits qui sont totalement contradictoires par rapport à ce que les autres lisent et voient. C’est une nouvelle et très dangereuse réalité.

Dans la campagne électorale présidentielle, vous défendez Joe Biden. A-t-il une chance de l’emporter contre Trump?
Il est ‘the right person for the job’ et a plus d’expérience que tous les autres candidats démocrates réunis. Et plus important encore: il dispose des qualités humaines exigées pour ce poste.

Comment peut-on faire campagne contre un bulldozer comme Trump?
Les sondages réalisés à la sortie des urnes lors des élections de mi-mandat de 2018 ont révélé que de nombreux électeurs s’inquiétaient de la direction prise par le pays, malgré sa bonne santé économique. Nous sommes plus que jamais polarisés. Et le principal responsable, c’est celui qui occupe le Bureau ovale. Bon nombre d’Américains trouvent son langage haineux et son agressivité problématiques. Cela permet de penser que beaucoup souhaitent revenir à un langage plus mesuré et à une forme de consensus, même si c’est difficile. Et Biden est l’exemple même de quelqu’un qui a réussi pendant toute sa carrière à dialoguer avec la partie adverse. Mais il peut aussi se montrer dur, en particulier dans les débats, ce qui sera bien nécessaire.

Il est pourtant un éminent représentant de l’establishment.
Oui, mais il dispose aussi des qualités pour se connecter avec la population, ce qui est important pour gagner les élections présidentielles: je pense à la classe ouvrière des ‘swing states’ qui a été oubliée par le monde politique. Je pense que beaucoup d’entre eux voient Biden comme un allié.

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