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L'Europe adopte ses 10 commandements et prépare l'ère post-Juncker

La traditionnelle photo de famille des leaders européens à Sibiu. ©REUTERS

Les dirigeants européens se retrouvent ce jeudi à Sibiu, en Roumanie, pour définir leur agenda stratégique jusque 2024 et, surtout, discuter en coulisses des postes clés à la tête des institutions européennes. Un sommet européen se tiendra d'ailleurs 28 mai pour lancer les nominations aux postes clés de l'UE. Michel Barnier est un des noms le plus cités pour la Commission européenne.

Sibiu s'est éveillée ce jeudi vidée de ses habitants, truffée de policiers et d'agents de la Securitate, survolée en permanence par un avion-AWACS de l'OTAN. La ville roumaine, une ancienne forteresse médiévale, accueille ce jeudi les dirigeants de 27 États européens venus discuter de l'avenir de l'Europe. 

©AFP

Jean-Claude Juncker a choisi cette ville de Transylvanie pour clore, lors d'un sommet informel, la législature européenne. "Je l'ai fait pour des raisons personnelles", dit-il. Le président de la Commission affectionne les racines allemandes de cette ville. Sibiu fut bâtie au 12e siècle par des colons saxons, envoyés dans cette place stratégique pour bloquer les invasions ottomanes. Lors de la réunification allemande, la plupart de leurs descendants retournèrent à la mère patrie. "Sibiu symbolise notre unité, notre diversité", ajoute le président Juncker, dont c'est un des derniers sommets européens.

La ville forteresse est aussi une mise en abîme d'une Europe qui choisit, lors de cette législature, de fermer ses frontières. Un repli symbolisé par le Brexit et la montée des populismes accrochés aux lambeaux de son passé, les nations du 19e siècle. Sibiu pourrait aussi être le départ, lors de cette rencontre des dirigeants, d'une Europe plus unie.

©BELGA

Le Premier ministre Charles Michel (MR), arrivé mercredi soir à Sibiu, espère que "cette réunion politique de haut niveau avant les élections permettra de mettre les choses en perspectives". "Nous voulons un nouvel élan, une nouvelle ambition pour l'Union européenne, sans être naïfs", a-t-il dit peu avant le début du sommet.

La rencontre porte sur l'agenda stratégique de l'Union européenne pour la période 2019-2024 et la définition de dix engagements pour l'avenir de l'Europe. Les 27 chefs d'État ou de gouvernement, sans le Royaume-Uni, discutent de la coopération accrue au sein de la zone euro, de la transition écologique, du développement de l'intelligence artificielle. Chaque dirigeant met en avant ses priorités. "L'agenda stratégique sera adopté lors du sommet de juin", précise un diplomate.

"L'idée, c'est de dire clairement que l'Europe doit être plus efficace pour quelques priorités, et non vouloir se préoccuper de tout, tout le temps et toujours", dit Charles Michel. 

Les "dix commandements"

"L'UE veut mettre la crise du Brexit de côté pour mieux regarder vers l'avenir"
Un diplomate

Les Vingt-sept ont adopté au début du sommet la déclaration de Sibiu, contenant les "dix engagements pour l'avenir de l'Union européenne", sans les Britanniques, et consacrant l'unité de l'Union européenne, son respect de la démocratie, des droits humains et de l'ordre international.

Ces engagements sont aussi connus sous le nom des "dix commandements" de l'Union européenne, comme l'a popularisé un diplomate.

• Nous défendrons une seule Europe - de l'est à l'ouest, du nord au sud.
• Nous resterons unis, envers et contre tout.
• Nous rechercherons toujours des solutions communes et serons à l'écoute les uns des autres dans un esprit d'entente et de respect.
• Nous continuerons à protéger notre mode de vie, la démocratie et l'état de droit.
• Nous nous attacherons à obtenir des résultats là où cela compte le plus.
• Nous respecterons toujours le principe d'équité, que ce soit sur le marché du travail, en matière de protection sociale, dans le domaine économique ou sur le plan de la transformation numérique.
• Nous nous donnerons les moyens de nos ambitions.
• Nous préserverons l'avenir pour les prochaines générations d'Européens.
 Nous protégerons nos citoyens et nous assurerons leur sécurité.
• L'Europe sera un acteur de premier plan responsable sur la scène mondiale.

"On peut les résumer en un nouvel élan pour le projet européen se concentrant sur l'essentiel" confie un dirigeant européen, "c'est une étape importante sur le chemin de l'après 26 mai"

Lors de ce sommet, il n'est pas question du Brexit, reporté au 31 octobre. Officiellement, du moins. "L'UE veut mettre cette crise de côté pour mieux regarder vers l'avenir", confie un diplomate. 

L'approfondissement de la zone euro, une nécessité pour beaucoup d'observateurs, est aussi mis au placard à Sibiu. Les Pays-Bas, l'Autriche et l'Allemagne rechignent à aller plus loin dans des réformes où ils devraient engager leur solidarité, comme le souhaite la France.

La succession de Juncker

Le sommet de Sibiu est surtout celui où se prépare l'après-Juncker. L'actuel président de la Commission ne sera pas de la prochaine législature. Le Luxembourgeois l'a dit à la Première ministre britannique Theresa May pour la presser à conclure le Brexit, il s'en va le 31 octobre à minuit.

Son remplacement, et la désignation des postes clés à la tête de l'UE, est le véritable enjeu de cette rencontre. Ce premier acte de la partie se joue en coulisses, lors de discussions informelles. "Il ne faut espérer aucun nom à la fin de la rencontre. C'est trop tôt, chacun conserve son jeu en main sans tout dévoiler, les équilibres sont trop complexes", dit une source diplomatique. Un sommet européen se tiendra d'ailleurs le 28 mai pour lancer les nominations aux postes clés de l'UE.

"Nous verrons après les élections européennes quelle légitimité existe au sein du Parlement européen"
Charles Michel
Premier Ministre belge

Les dirigeants iront dans le vif du sujet lors d'un sommet informel le 28 juin prochain, juste après les élections. "Nous verrons après les élections européennes quelle légitimité existe au sein du Parlement européen", indique Charles Michel.

Manfred Weber, candidat PPE à la présidence de la Commission européenne ©REUTERS

Le président de la Commission est choisi par les États membres, ensuite ce choix est validé par le Parlement européen. Depuis 2014, pour impliquer davantage le parlement, il est désigné selon la procédure informelle du "spitzenkandidat". Les groupes politiques choisissent leur champion, et celui de la première famille politique devient le président de la Commission. Selon ce processus, l'Allemand Manfred Weber (PPE, CSU) devrait l'emporter. Mais ça, c'est la théorie.

En coulisse, des tensions se font jour à Sibiu entre plusieurs Etats. L'Autrichien Sebastian Kurz défend le "spitzenkandidat". Le Français Emmanuel Macron et le Luxembourgeois Xavier Bettel s'y opposent. Pour Bettel, le spitzenkandidat est "une idée stupide".

Michel Barnier, chef négociateur du Brexit ©REUTERS

Manfred Weber est un inconnu en Europe. Il incarne la ligne dure de la démocratie chrétienne allemande. D'autres verraient bien à sa place le Français Michel Barnier, PPE aussi, mais plus populaire et éprouvé par son rôle de chef négociateur du Brexit, rempli avec brio. Certains citent la candidature de la chancelière allemande Angela Merkel. Mais l'Allemagne devrait alors abandonner la prochaine présidence de la BCE. La chancelière pourrait aussi choisir la présidence du Conseil. "Certains y croient, d'autres pas. Proposer un personnage trop fort à la présidence de la Commission pourrait rebuter certains Etats, comme ce fut le cas avec Tony Blair lorsqu'il briguait la présidence du Conseil", précise un diplomate européen.

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En tout cas, la procédure du "spitzenkandidat", inconnue de la grande majorité des Européens, a du plomb dans l'aile. A tel point que les libéraux n'ont présenté aucun candidat, mais une liste incluant plusieurs personnalités, dont le Belge Guy Verhofstadt et la Danoise Margrethe Vestager

"Plusieurs fonctions doivent être remplies. Des fonctions visibles, et d'autres moins visibles", résume un diplomate impliqué dans les négociations, "le 'spitzenkandidat' pourrait aller à des fonctions où on ne l'imagine pas maintenant, comme la présidence du Parlement".

Un bras de fer aura lieu au sein du Parlement européen et, singulièrement, de la famille démocrate chrétienne (PPE). ON l'a vu ces derniers jours, l'ambiance dans ce groupe hétéroclite, est électrique. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban (PPE) a retiré son soutien au candidat Manfred Weber. Une humiliation. 

"J'espère que cela ne se terminera pas en bagarre de chiffonniers", confie un Premier ministre. 

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