carte blanche

L'Europe doit reprendre la main dans la géopolitique nucléaire civile

Auteure, consultante et conférencière en Europe, aux États-Unis, en Asie et en Afrique sur des sujets liés à l'énergie et au développement durable

L'Europe, longtemps à la pointe du développement de l'énergie nucléaire civile, est désormais ravalée au rang de sous-traitante de pays comme la Russie et la Chine. Or, cette énergie présente des atouts considérables pour la transition climatique.

Selon l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE), à la fin de 2019, le monde a installé pour 5,5 GW de nouvelles capacités nucléaires, la Chine et la Russie restant les premiers pays en termes de nouvelles connexions au réseau et de lancements de construction. Dans le même temps, 60,5 GW de nouvelles capacités nucléaires étaient en construction, dont 20 % des réacteurs nucléaires sous construction dans le monde se trouvent en Chine.

Le 23 avril, les États-Unis ont annoncé leur intention de prendre des mesures immédiates et audacieuses pour renforcer leurs industries d'extraction et de conversion de l'uranium et pour rétablir la viabilité de l'ensemble de la partie front-end de leur cycle de combustible nucléaire. En utilisant l'innovation technologique américaine et les investissements de pointe en R&D nucléaire, l'objectif des États-Unis est de consolider ses avancées techniques et de renforcer le leadership américain dans la prochaine génération de technologies de l'énergie nucléaire, empêchant ainsi les entreprises d'État chinoises et russes de régner en maître sur le marché mondial.

Déficit énergétique à combler

L'AIE affirme que le monde n'est pas en voie de satisfaire les besoins de composants liés à l'énergie pour un avenir durable. Son premier rapport consacré à l'énergie nucléaire depuis près de deux décennies repositionne cette importante source d'énergie dans le débat mondial sur l'énergie. Alors que de nombreuses régions s'efforçaient d'orienter leurs investissements en R&D, l'Union européenne (UE) s’était retirée de la course à la géopolitique du nucléaire civil. Elle cherche à nouveau désespérément à prendre place à table.

"Nous avons dû faire face à l'opposition des militants antinucléaires, que les médias ont massivement soutenue, et les politiciens ont suivi le mouvement."

Le Traité Euratom, signé en 1957, a été l'un des fondements de l'UE. Après la Seconde Guerre mondiale, les États européens avaient besoin d'une énergie abondante et bon marché, ce qui a conduit au développement de l'énergie nucléaire civile. "Deux décennies plus tard, cette industrie a été conçue et exploitée de manière experte", explique Samuele Furfari, professeur à l'Université libre de Bruxelles et président du conseil d'administration de la Société Européenne des Ingénieurs et des Industriels. "Ensuite, nous avons dû faire face à l'opposition des militants antinucléaires, que les médias ont massivement soutenue, et les politiciens ont suivi le mouvement."

Pendant ce temps, poursuivant leurs efforts d'innovation et convaincues d'un avenir prometteur pour l'énergie nucléaire, la Russie et la Chine ont commencé à contrôler l'approvisionnement en uranium et les processus d'assemblage. Ainsi, se liant à un fournisseur pendant toute la durée de la centrale (qui est de 50 à 80 ans). La France, qui dispose d'un savoir-faire nucléaire avancé, se trouve dès lors limitée au rôle de sous-traitante.

Pour Furfari, "le vrai problème en Europe est l'évolution constante de l'environnement, les affligeants débats publics et l'instabilité de la législation".

Clivage idéologique au sein de l'UE

Au sein de l'Europe, bien qu’avec une certaine discrétion, de nombreux pays de l'UE ont bénéficié du soutien énergétique tacite de la France, une nation qui dépend du nucléaire pour 60 % de ses besoins en énergie. L'Allemagne voisine s'étant engagée de tout cœur dans le démantèlement de ses centrales nucléaires, cela représente un clivage idéologique au cœur de l'UE. Toutefois, la question est importante, et non seulement pour la question pratique de la création d'une énergie suffisante pour la population européenne. Tant que ce clivage idéologique ne sera pas résolu, il continuera d'être une source de discorde et de désaccord pour les années à venir.

Mais tout n'est pas perdu. Ces dernières semaines, l'industrie a commencé à faire marche avant. Pour tenter de remettre le nucléaire sur la table, l'industrie nucléaire européenne a écrit le 3 juin dernier une lettre ouverte à la Commission européenne, déclarant qu'elle est prête à jouer un rôle important dans le soutien d'une relance économique à faible émission de carbone, ce qu'on appelle l'"European New Deal". Pour elle, le secteur de l'énergie dans toute l'UE, avec l'énergie nucléaire en son cœur, continue à jouer un rôle important dans cet effort.

Progrès considérables de la technologie

La technologie nucléaire a énormément progressé au cours des quelque 60 dernières années et son potentiel est énorme. Les experts affirment que la production d'énergie nucléaire a un grand avenir. De nombreuses entreprises travaillent à la conception de réacteurs nucléaires de nouvelle génération. L'un des objectifs est que ces réacteurs réutilisent le combustible usé produit par la technologie actuelle, ce qui rend l'investissement dans cette technologie prometteur.

"Les décideurs de l'UE doivent élaborer une vision ambitieuse de l'énergie en Europe, en reconnaissant au nucléaire les avantages évidents et indispensables qu'il peut apporter pour accompagner la transition énergétique de l'Europe."

L'industrie nucléaire doit d'abord résoudre deux problèmes majeurs : la sûreté inhérente et l'efficacité de conversion d'une part, et la gestion des déchets d'autre part. Les scientifiques y travaillent: de nouveaux réacteurs destinés à une utilisation plus durable et plus économique, à une sécurité accrue et à la résistance à la prolifération, sont soit déjà en place, soit en cours de construction. De nouvelles technologies comme le réacteur à haute température refroidi à l'hélium, le réacteur à thorium piloté par accélérateur ou le réacteur à onde progressive (promu par Bill Gates) sont en train d'émerger.

Le "combustible irradié" nucléaire, communément et faussement appelé "déchets nucléaires", qui représente moins de 1 % du total des déchets industriels toxiques, peut être stocké sur les sites des réacteurs ou sous terre, où il reste dangereusement radioactif pendant des dizaines de milliers d'années. Il existe encore une autre solution: en injectant des neutrons dans les noyaux des éléments radioactifs à longue durée de vie, ces déchets peuvent être transformés par transmutation nucléaire en éléments radioactifs à courte durée de vie - que l'on peut bien mieux contrôler.

À long terme, la fusion nucléaire semble être la voie à suivre: le deutérium, présent dans l'eau de mer à l'état de trace à 0,015%, peut nous fournir de l'énergie pendant des millions d'années. Mais la technologie n'est pas encore au point.

Inciter à investir dans le secteur

Alors que nous attendons que la fusion nucléaire se concrétise, les décideurs de l'UE doivent élaborer une vision ambitieuse de l'énergie en Europe, en reconnaissant au nucléaire les avantages évidents et indispensables qu'il peut apporter pour accompagner la transition énergétique de l'Europe et inciter à investir davantage dans le secteur.

En fin de compte, l'argent est la clé. Tant que les combustibles fossiles restent bon marché, il ne semble pas urgent d'investir dans d'autres sources d'énergie. À moins que l'Europe ne commence à se projeter dans l'avenir. L'énergie nucléaire est porteuse de la promesse d'un avenir meilleur; nous devons simplement l'aborder d'une manière sûre, éthique et responsable. C'est à nous qu'il incombe de prendre cette responsabilité.

Par Benita Dreesen, auteure, consultante et conférencière en Europe, aux États-Unis, en Asie et en Afrique sur des sujets liés à l'énergie et au développement durable. ©doc

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