analyse

L'icône roumaine de la lutte anticorruption bataille pour diriger le parquet européen

Laura Codruta Kovesi ©REUTERS

La Roumanie voudrait empêcher sa procureure Laura Kövesi de devenir la cheffe du parquet européen. Le gouvernement de ce pays gangrené par la corruption y parviendra-t-il? Lors des auditions au Parlement européen ce mardi, la candidate roumaine, icône de la lutte anti-corruption dans son pays, est apparue comme favorite des députés.

Vingt ans après les premiers projets, un parquet européen (EPPO) chargé de lutter contre les crimes financiers dans l'UE s'apprête à entrer en activité. Cette décision est le fruit d'un accord entre 22 des 28 États de l'UE.

Il reste à désigner le futur "chef du parquet européen", qui prendra la tête de cette nouvelle institution début 2021. Sa nomination fait l'objet d'une bataille intense entre les deux autorités chargées de la valider, en mars prochain, le Parlement et le Conseil européen. 

Trois candidats sont en lice. Le Français Jean-François Bohnert, la Roumaine Laura Codruta Kövesi et l'Allemand Andres Ritter, sélectionnés sur une liste de 28 noms triés sur le volet.

Le trio a été auditionné ce mardi durant trois heures par les députés européens de la Commission des Libertés civiles, de la Justice et des Affaires intérieures (LIBE). La candidate roumaine est apparue, une fois de plus, comme la favorite du Parlement européen.

Kövasi vs Bohnert

En coulisses, un jeu d'influence fait rage depuis plusieurs semaines autour de cette nomination. La France pousse son candidat à tout-va. La semaine dernière, Jean-François Bohnert a remporté 50 points lors d'un vote des ambassadeurs du Coreper. Les deux autres candidats sont sortis ex æquo avec 29 points. Le Français est désormais le champion des Etats.

La Roumanie, qui préside actuellement l'UE, multiplie les pressions pour empêcher Laura Kövesi d'emporter ce poste. En juillet dernier, le gouvernement roumain, socialiste, l'a écartée de la direction de la lutte anticorruption (DNA) alors qu'elle était devenue un symbole de ce combat dans un pays rongé par la corruption.

"Je n'ai rien à cacher" (Kövasi)

©EPA

Laura Kövesi s'est montrée la plus combative des trois candidats, à la mesure de l'opposition que son propre gouvernement lui manifeste. Cette ancienne championne de basket-ball déchaîne les passions dans son pays.

Lors de son arrivée à l'hémicycle, ce mardi à Bruxelles, elle a été accueillie par des dizaines de manifestants venus de Roumanie pour la soutenir. 

"J'ai voulu rétablir la justice quand le droit a été violé", a dit Laura Kövesi aux élus, "je suis habituée de travailler sous la pression publique. Pendant mon mandat, la DNA recouvrait des sommes jusqu'à deux milliards d'euros". La procureure roumaine a fait allusion aux pressions exercées sur elle."Vous avez été bombardé avec des informations négatives concernant mon travail. Je n'ai rien à cacher", a-t-elle dit aux élus.

"Je voudrais dire combien je suis fière que Laura Codruta soit là, malgré la campagne terrible menée par son gouvernement", a répondu l'eurodéputée française et ancienne juge d'instruction, Eva Joly (Verts/ALE).

Les députés socialistes roumains Catalin-Sorin Ivan (S&D) et Maria Grapini (S&D) lui ont posé des questions pour la déstabiliser, l'interrogeant sans ménagement sur sa destitution de la direction de la DNA et mettant en doute son indépendance. 

"Je n'ai jamais crains personne" (Bohnert)

Jean-François Bohnert ©EPA

"Le premier défi de cette institution sera d'être crédible", a lancé lors de son audition Jean-François Bohnert, alternant avec aisance le français, l'anglais et l'allemand. Ce brillant magistrat, un ancien d'Eurojust, a plaidé pour la coopération entre les institutions chargées de lutte contre la fraude et une large acceptation des compétences du procureur.

Le parquet devrait poursuivre "toutes les infractions de la criminalité sérieuse, la terrorisme, les infractions écologistes (...) personnellement je n'exclus aucune limite", a-t-il dit.

Les candidats français et allemand n'ont pas hésité à prendre la défense de leur rivale roumaine"La force du ministère public européen sera de respecter l'indépendance et de la rendre contagieuse vers d'autres pays", a ajouté Jean-François Bohnert, répondant à une question sur les pressions exercées par la Roumanie.

"En trente-deux ans de carrière, je n'ai jamais craint personne", a-t-il répondu à la députée néerlandaise Sophie in't Veld (ADLE) qui l'interrogeait sur sa capacité à résister aux pressions. 

Andres Ritter ©EPA

Andres Ritter a plaidé devant les députés pour "une autorité indépendante qui dispose des ressources nécessaires". "Cette indépendance est la base d'une politique de poursuite juste et efficace", a-t-il insisté. Ce juriste coutumier des enquêtes de longue haleine au niveau européen fait état d'une expérience internationale aussi longue qu'impressionnante. 

"C'est un honneur de se trouver aux côtés de Laura Codruta"
Andres Ritter

"C'est un honneur de se trouver aux côtés de Laura Kövesi", a-t-il conclu, répondant à une question sur les pressions exercées par le gouvernement roumain pour contrer la candidate.

L'enjeu de cette nomination est crucial. Le procureur européen sera chargé de lutte contre la fraude dans le secteur des finances européennes, en collaboration avec l'Office européen de lutte antifraude (Olaf), Eurojust et Europol. Il aura le pouvoir de mener des enquêtes et de poursuivre les crimes portant atteinte aux intérêts financiers de l'UE (de plus de 10.000 euros) et là la TVA (de plus de 10 millions d'euros).

Cette audition sera suivie d'un vote mercredi au sein de la commission LIBE.

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