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L’Irlande du Nord après les émeutes: "Je ne connaîtrai plus la paix de mon vivant"

Des émeutes ont secoué l'Irlande du Nord début avril. ©EPA

Le premier ministre britannique Boris Johnson avait promis un Brexit sans douleur à l’Irlande du Nord, mais les rayons des magasins à moitié vides et les récentes émeutes racontent une autre histoire. Balade dans les quartiers où la menace d’une nouvelle guerre civile entre catholiques et protestants n’est plus impensable.

Le verre craque sous nos chaussures. Un peu plus loin se trouve un abribus incendié. Le drapeau britannique flotte partout. "Normalement, on ne les sort que le 12 juillet, le jour où l’on commémore la révolution. Mais vous savez que les tensions montent lorsque les drapeaux sont déployés massivement les autres jours", explique Dominic Bryan, professeur d’anthropologie à la Queen’s University à Belfast.

Nous traversons Tigers Bay, un des quartiers protestants où des émeutes ont éclaté il y a une quinzaine de jours. Pendant deux semaines, de jeunes unionistes, partisans d’une réunification complète avec Londres, sont descendus dans les rues. Ils ont lancé des bombes incendiaires, mis le feu à des voitures et saccagé le quartier. Près de 90 agents de police ont été blessés pendant ces émeutes.

"Cette violence ne m’a pas vraiment surpris", poursuit Bryan, qui étudie depuis de longues années les tensions sectaires en Irlande. "Depuis le Brexit, les frustrations ont augmenté. Les raisons sont multiples. Une attaque contre un groupe paramilitaire protestant et l’impunité envers un rassemblement lors de funérailles catholiques de l’IRA contre les mesures de lutte contre le coronavirus ont mis le feu aux poudres. S’y ajoute le sentiment d’avoir été trahis par Boris Johnson après qu’il eût cassé sa promesse d’un Brexit qui n’affecterait pas l’Irlande du Nord."

Les restes d'un bus calciné lors des émeutes de début avril. ©Getty Images

Têtes brûlées

Sur North Queen Street, les habitants se gardent bien de tout commentaire. Une femme se précipite à l’intérieur de sa maison, une autre se contente de dire que les jeunes ont besoin d’évacuer leurs frustrations depuis le confinement. "Le terrain de football de l’autre côté de la rue est fermé. Où sont-ils censés aller?"

Les stigmates des "troubles" - la période de violence qui a marqué l’Irlande du Nord au cours de la seconde moitié du XXe siècle - sont encore visibles partout dans le quartier, qui est moins connu que la célèbre Shankill Road, fréquentée par les touristes. Mais ici aussi, on trouve sur les murs des fresques tape-à-l’œil avec des symboles des forces de libération, des monuments commémoratifs pour des militants tombés au combat, des fleurs et une pancarte sur le mur en hommage à un voisin assassiné. "In loving memory of William Morgan (Big Willie), murdered by cowards, 11th July 2002" (A la mémoire de William Morgan (Big Willie), assassiné par des lâches le 11 juillet 2002).

Le fait qu’ici l’histoire ne soit pas de l’histoire redevient visible tous les soirs lorsque les portes qui séparent les quartiers catholiques et protestants sont à nouveau verrouillées, afin d’éviter toute confrontation directe entre les têtes brûlées.

"Je vis ici depuis 1999 et rien n’a changé. Il ne s’agit pas de religion, ni de politique, ni même du Brexit, mais d’économie. Ce quartier est un des plus pauvres de Belfast."

Du côté catholique de la porte, où les rues sont un peu plus propres et où pendent clairement moins de drapeaux - irlandais dans ce cas - le résident Michael ne voit pas les choses d’un bon œil. "Je vis ici depuis 1999 et rien n’a changé. Il ne s’agit pas de religion, ni de politique, ni même du Brexit, mais d’économie. Ce quartier est un des plus pauvres de Belfast et les gens espèrent se mettre en avant de cette manière pour attirer l’attention et obtenir du financement. Au même moment, les organisations paramilitaires exploitent le chaos pour défendre leurs intérêts criminels."

Dominic Bryan confirme: "L’amertume des protestants ne fait qu’augmenter. Du côté catholique, ils ont le vent en poupe. Leur retard économique par rapport aux protestants a été en grande partie comblé et ils se préparent à une éventuelle réunification avec la riche République d’Irlande. L’évolution démographique joue en leur faveur: à terme, ils pourraient obtenir la majorité au Parlement."

Le "mur de la paix" sur Lanark Way a été le théâtre des émeutes de début avril. ©EPA

Bryan explique qu’il existe traditionnellement trois grands domaines de ségrégation: logement, emploi et enseignement. "Depuis l’Accord de Paix de 1998, nous avons bien progressé dans les deux premiers domaines. Mais en matière d’enseignement, il reste beaucoup de pain sur la planche." La plupart des enfants fréquentent encore des écoles gérées par leur propre communauté religieuse.

"Il y a encore des grands-parents ou des parents qui déconseillent à leurs enfants de prendre un certain bus parce qu’il y a des enfants de l’autre communauté à bord."
Dominic Bryan
Professeur d’anthropologie à la Queen’s University à Belfast.

Mais Bryan ne veut pas dramatiser. "Les récentes émeutes ont attiré moins de monde qu’auparavant. La grande majorité des jeunes regardent vers l’avenir et ne s’intéressent pas au passé." Il désigne un garçon en uniforme rouge qui franchit une des portes d’entrée. "Vous pouvez voir à son uniforme qu’il vient de l’école protestante installée un peu plus loin. Pourtant, il a traversé le quartier catholique, ce qui eût été impensable dans le passé. On voit également de plus en plus de clubs de sports mixtes. Et les gens de la classe moyenne ne choisissent plus systématiquement une école de leur communauté religieuse."

Soulagement parce qu’un adolescent ose traverser le quartier de l’autre communauté? Bryan se rend compte de notre étonnement. "Nous revenons de loin. Il y a encore des grands-parents ou des parents qui déconseillent à leurs enfants de prendre un certain bus parce qu’il y a des enfants de l’autre communauté à bord. De nombreuses écoles choisissent délibérément des heures de classe différentes afin qu’elles ne coïncident pas avec celle de l’autre confession."

Aliments pour chiens

Le Brexit a rouvert d’anciennes blessures. Nous le constatons sur l’autoroute qui relie Belfast à la ville portuaire de Larne, dans le nord du pays. Sur le côté de la route, on découvre des affiches portant le message "Larne says no to the Irish Sea Border" et "Scrap Northern Ireland protocol".

"Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste de la logistique pour constater l’impact concret du Brexit."
Sarah Hards
Patronne de l’entreprise AM Nexday

Ce protocole, qui fait partie de l’accord sur le Brexit, est considéré par les loyalistes comme une trahison de Johnson, car les marchandises importées du Royaume-Uni sont aujourd’hui contrôlées avant de pénétrer sur le territoire nord-irlandais. Ce compromis a dû être trouvé parce que le rétablissement d’une frontière physique entre l’Irlande du Nord - qui fait partie du Royaume-Uni - et la République d’Irlande - qui fait partie de l’Union européenne - aurait représenté une menace pour la paix fragile, âprement négociée entre les deux parties.

Entre les camions, les chariots élévateurs et les palettes de papier toilette, de bouteilles de Coca-Cola, de pots de peinture et d’engrains dans le port de Larne, la patronne de l’entreprise AM Nexday, Sarah Hards, personnifie les conséquences pratiques de l’instauration d’une frontière maritime entre l’Irlande du Nord et le Royaume-Uni. "Hier, nous avons enfin pu recevoir un chargement d’aliments pour chiens en provenance du Royaume-Uni. Nous avons dû attendre trois semaines pour recevoir quatre palettes (...) Mais il n’est pas nécessaire d’être spécialiste de la logistique pour constater l’impact concret du Brexit. Les enfants en ont assez", explique-t-elle. Il y a trois semaines, elle a essayé de commander un toboggan pour son jardin auprès d’un distributeur britannique. Ce dernier s’est montré réticent à cause de la paperasserie. Elle attend toujours. "Par contre, mon voisin a commandé un trampoline en Finlande et il l’a reçu quelques jours plus tard."

Un contrôle douanier dans le port de Larne. ©Getty Images

Même si les livraisons à partir du Royaume-Uni sont aujourd’hui un peu plus faciles, de nombreux distributeurs ne font plus d’efforts. "C’est visible dans les rayons de fruits et de légumes au supermarché", poursuit Hards. "On ne trouve pas toujours du brocoli. Et ceux qui ont besoin d’une certaine variété d’oignons ou veulent acheter du bio peuvent l’oublier. Cela nous ramène 20 ans en arrière. Les gens y sont sensibles."

"Bien que nous ayons fait de nombreuses mises en garde contre les conséquences du Brexit, les gens se réveillent maintenant."
Seamus Leheny
Policy Manager de l’association professionnelle Logistics UK

"Bien que nous ayons fait de nombreuses mises en garde contre les conséquences du Brexit, les gens se réveillent maintenant", explique Seamus Leheny, Policy Manager de l’association professionnelle Logistics UK. Chaque année, 425.000 camions viennent de Grande-Bretagne, ce qui représente 10 milliards de livres sterling de marchandises. Plus de la moitié d’entre elles sont destinées à la vente en gros ou au détail. "Les procédures fonctionnent mieux qu’au début, mais le système informatique qui permet aux entreprises de se faire rembourser les droits de douane sur les biens importés qui ne repartent pas vers la République d’Irlande n’est toujours pas au point. Ils n’ont donc pas encore été remboursés."

Le surcoût peut atteindre de 50 à 400 livres sterling par palette. "Tous les produits d’origine animale ou végétale doivent être contrôlés séparément. De nombreuses entreprises ont donc dû recruter du personnel supplémentaire ou faire appel à des agences douanières. Et même si la plupart des produits sont les mêmes qu’auparavant, ils doivent être accompagnés d’une attestation confirmant qu’ils satisfont aux normes européennes."

Au début, les supermarchés irlandais ont souffert de problèmes d’approvisionnement. Certaines histoires ont circulé sur des marques de cigarettes impossibles à trouver parce qu’elles ne répondaient pas aux normes sanitaires européennes. Vu que les petites sociétés britanniques en particulier délaissent le marché irlandais, les importateurs se tournent de plus en plus vers l’Europe pour certains produits alimentaires. Le pâté britannique est ainsi devenu du pâté français.

Dans ce sens, le Brexit a eu l’effet inverse de ce qui était attendu, poussant l’Irlande du Nord dans les bras de l’Europe sur le plan économique. Cela apporte du grain à moudre au rêve républicain de réunifier l’île et représente le cauchemar ultime pour les unionistes.

Détails conflictuels

Sur l’île, chaque poste-frontière physique est devenu un point sensible. Il y a quelques semaines, les douaniers ont fait grève dans le port de Larne après que des menaces de mort aient été affichées sur les murs du quartier. Depuis lors, ils ont repris le travail, mais les tensions demeurent.

La situation est la même à Belfast. "Il est normal d’être contrôlé lorsque vous débarquez dans un port ou dans un aéroport en provenance d’un autre pays. Mais ici, vous avez besoin d’une carte pour trouver la douane. Elle est cachée dans un coin du port. C’est dire à quel point la situation est délicate", explique Nick McCullough, le manager nord-irlandais de la compagnie maritime danoise DFDS.

Un mur à la gloire des paramilitaires loyalistes, sur Newtownards Road, à Belfast. ©Getty Images

Il voit un lien direct entre les conséquences économiques du Brexit et les émeutes. "Une palette venant de Londres qui me coûtait auparavant 1.000 livres coûte aujourd’hui 1.200 livres. Cette hausse de prix est répercutée sur les consommateurs. Au final, un habitant de Belfast doit payer 70 pence pour son riz alors qu’il coûte 62 pence à Londres. La différence n’est pas énorme, mais pour les unionistes, chaque détail est une raison pour attiser le conflit."

La solution devra être trouvée au niveau politique. Mais ce ne sera pas facile. Le DUP, le principal parti protestant, a récemment été secoué par de mauvais résultats lors d’un sondage. C’est pourquoi il fait tout pour retrouver la confiance des électeurs unionistes, explique David Phinnemore, professeur de politique européenne à la Queen’s University de Belfast. "La classe ouvrière protestante ne se sent plus écoutée, ce qui rend le DUP de plus en plus nerveux."

En fin de compte, la paix dépend de l’évolution des relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, poursuit Phinnemore. "L’Irlande du Nord se trouve littéralement entre les deux. Au moment où je vous parle, la dynamique entre les deux puissances n’est pas bonne, en particulier avec le gouvernement actuel à Londres. Johnson doit prouver que son Brexit dur fonctionne. Mais que se passera-t-il lorsque les conséquences réelles de la rupture deviendront de plus en plus évidentes? Peut-être la dynamique changera-t-elle sous la pression du monde des affaires et un rapprochement sera-t-il possible?"

Richesse et paix

Il reste à savoir si les jeunes manifestants auront la patience d’attendre. Une nouvelle étincelle enflammera-t-elle à nouveau le pays ? "Le passé nous a appris que le risque d’escalade est réel", poursuit Phinnemore. "Mais après 23 ans, les habitants ont appris à apprécier la stabilité, à l’exception de quelques groupes paramilitaires. Il y a un lien direct entre notre richesse et la paix. C’est pourquoi il est tellement important que les Européens comprennent que cette frontière en Mer d’Irlande doit avoir le moins d’impact possible sur les gens qui vivent ici. Cette frontière n’est pas comme les autres. Au même moment, le gouvernement britannique doit cesser de se mentir sur les conséquences réelles du Brexit. Et c’est toujours un problème."

"Après 23 ans, les habitants ont appris à apprécier la stabilité, à l’exception de quelques groupes paramilitaires. Il y a un lien direct entre notre richesse et la paix."
David Phinnemore
Professeur de politique européenne à la Queen’s University de Belfast.

À Sandy Row, un autre quartier ouvrier pauvre de Belfast, qui fut pendant les "troubles" le berceau de la résistance antirépublicaine, les habitants ont peu de raisons d’être optimistes. Ici aussi, des drapeaux flottent partout - de la Grande-Bretagne, de l’Irlande du Nord et des "Ulster Freedom Fighters", les homologues protestants de l’IRA. Une bannière accrochée à une clôture derrière un terrain vague rempli de détritus clame "Sandy Row says No to Irish Sea Border". Et en dessous: "Les batailles que nous refusons de mener aujourd’hui deviendront les épreuves que nos enfants subiront demain."

Ici, la police est peu présente. En Irlande du Nord, la présence d’un uniforme agit comme un chiffon rouge sur un taureau. "Je ne connaîtrai plus la paix de mon vivant", explique Mary, qui a vécu toute sa vie dans le quartier. Ses enfants ont fréquenté une école protestante, se sont mariés avec des protestants et élèvent leurs enfants comme des protestants. "Toutes ces horribles histoires continuent à être racontées aux jeunes générations. J’espère que cette rancœur finira un jour par disparaître. Mais ce n’est pas pour demain."

Un peu d'Histoire

Le Brexit a relancé le conflit entre catholiques et protestants sur l’île d’Irlande qui dure depuis le XVIIe siècle.

L’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni, alors que la République Irlandaise, située dans le sud de l’île, fait partie de l’Union européenne. En théorie, le Brexit aurait dû rétablir une frontière physique entre les deux parties de l’île.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle ont eu lieu les "troubles", période de violence qui a marqué l’Irlande du Nord et qui opposait les protestants (favorable à la Couronne britannique) et les catholiques, fervents défenseurs de la réunification de l’île avec la République d’Irlande, également catholique. Le "Bloody Sunday" (28 manifestants tués par l'armée britannique le 30 janvier 1972) en est un des épisodes parmi les plus connus.

En 1998, les Accords du vendredi Saint ont mis fin au sanglant conflit irlandais. Depuis lors, la frontière physique a disparu. Les deux parties ont compris que sa réinstallation pourrait relancer la violence.

Contrairement à ce qu’il avait promis, le premier ministre britannique Boris Johnson a tout de même donné son accord au rétablissement d’une frontière douce en Mer d’Irlande, entre les îles britannique et irlandaise. L’Irlande du Nord sort de l’Union européenne, mais vu qu’aucune frontière n’a été rétablie avec la République Irlandaise, les marchandises sont susceptibles d’être contrôlées lorsqu’elles sont acheminées en Irlande du Nord à partir de la Grande-Bretagne.

Cette situation provoque le mécontentement de la population protestante d’Irlande du Nord. Il s’agit pour la plupart d’unionistes ou de loyalistes, qui aspirent à une union totale avec le reste de la Couronne britannique. Le fait que les marchandises britanniques ne puissent plus circuler librement entre les deux îles leur est insupportable.

Les catholiques espèrent que la nouvelle frontière maritime sera le prélude à la réunification de l’île.

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