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reportage

L’Italie rurale des bourgades fantômes se réveille

Depuis le lancement de son projet "une maison à un euro", en 2017, la commune pittoresque de Mussomeli a vendu 170 habitations et connaît un réel essor. ©Â© Riccardo Lombardo

Maisons historiques vendues au prix d’un café, allégements fiscaux... La Péninsule sauve son histoire et s’ouvre aux amateurs étrangers.

Vaccarizzo di Montalto Uffugo est une toute petite bourgade calabraise qui s’étend au milieu de douces collines, forêts de châtaigniers, saules et oliviers. À peine cinq cents résidents, ayant résisté à la séduction de la modernité urbaine et aux opportunités de la migration, avaient accepté de continuer à habiter un village quasi désert, aux magasins fermés et privé de nombreux services publics essentiels.

Dépourvue de pôles d’attractivité touristique ou de joyaux artistiques significatifs, cette bourgade ne pouvait se prévaloir que d’une ancienne filature, emblème de traditions ancestrales et du lourd labeur des siècles passés. Les habitants étaient convaincus que rien n’aurait pu les sauver d’un inexorable déclin.

Mais c'était sans compter avec l'irrépressible vitalité insufflée, depuis 2019, par Brit. Cette jeune start-up italienne, spécialisée dans la revitalisation des biens historiques et des territoires à risque de dépeuplement, est venue inverser la tendance avec ses expertises et ses stratégies, en sauvant ainsi la bourgade de l’oubli.

Un euro symbolique

Une renaissance aux résultats quasiment immédiats: le bureau de poste a récemment rouvert ses portes, un magasin de produits alimentaires locaux vient d’être créé et un guichet automatique bancaire devrait y être installé prochainement. "Nous avons analysé les dynamiques comportementales à l’origine de l’exode qui étouffait Vaccarizzo. Et une alchimie spéciale s’est tout de suite créée avec ses habitants qui étaient prêts à se mobiliser pour ranimer leur territoire", explique Federica Benatti, co-fondatrice de Brit. "Une communauté, même déclinante, ressemble toujours à des braises cachées sous les cendres. Nous n’avons eu qu’à souffler sur celles-ci pour voir le feu repartir."

L’une des initiatives les plus innovantes pour sauver ces centres urbains agonisants a été le processus de vente, à un euro symbolique, d’anciennes habitations abandonnées dans les centres historiques.

Or, Vaccarizzo raconte l’histoire de centaines de bourgs italiens sauvés, par des acteurs privés aussi bien que par les pouvoirs publics, d’une impitoyable désertification rurale. Dans la Péninsule, ils sont appelés les "communes en poussière", environ six mille bourgades, autrefois frétillantes de vie, mises à genoux par le déclin démographique, l’essoufflement des vieilles activités économiques et le conséquent exode des jeunes. Des bourgs aux bâtiments dégradés, voire en ruines, entourés par des champs incultes et des pâturages à l’abandon. Un patrimoine humain, culturel et artistique confronté au risque d’extinction.

Ces dernières années, pour favoriser une sorte de "contre-exode" des métropoles vers les campagnes, les pouvoirs publics, notamment au niveau local, se sont révélés extrêmement imaginatifs et audacieux. L’une des initiatives les plus innovantes pour sauver ces centres urbains agonisants a été le processus de vente, à un euro symbolique, d’anciennes habitations abandonnées dans les centres historiques.

Des "pionniers belges"

Aujourd’hui, pas moins de millions de "maisons fantômes" à travers le territoire national – dont les propriétaires ont souvent disparu dans les plis de l’histoire ou des vagues migratoires vers l’étranger –, risquent la destruction. Le logement est ainsi offert alors que les travaux de rénovation sont complètement à la charge de l’acquéreur, italien ou étranger soit-il. Malgré d’innombrables obstacles bureaucratiques, cette "politique de sauvetage" a rencontré un vrai succès dans diverses localités de la Péninsule.

80%
Des acheteurs
80% des acheteurs sont étrangers, en provenance de 18 pays du monde entier.

C’est ainsi qu’à Ollolai, une petite commune dans le cœur montagneux de la Sardaigne, la vie a repris ses droits. En 2018, le maire décide de mettre en vente, pour le prix d’un café, une vingtaine d’anciennes maisons. Le succès de l’opération dépasse toutes les attentes: les aspirants citoyens sont plus de 2500. Depuis, cette bourgade est devenue un "personnage" à part entière dans une émission de téléréalité hollandaise et, au cours de la pandémie, des dizaines d’adeptes du télétravail en provenance du monde entier y ont trouvé refuge.

Mussomeli, une pittoresque commune dans le centre agricole de la Sicile a connu la même réussite. "Depuis le lancement, en 2017, du projet ‘Une maison à un euro’, nous avons vendu 170 habitations. Or, 80% des acheteurs sont étrangers, en provenance de 18 pays du monde entier. Les pionniers ont d’ailleurs été des Belges! Aujourd’hui nous en comptons une trentaine parmi nous", explique, avec enthousiasme, le maire Giuseppe Catania.  Un engouement international qui ne cesse d’augmenter. "Pour multiplier nos chances de réussite, nous avons bâti des partenariats avec des fonds d’investissements et des organismes publics étrangers. Chaque jour, je reçois jusqu’à 80 emails d’acquéreurs potentiels du monde entier", ajoute-t-il.  

Les acheteurs internationaux se bousculent pour acquérir un bien dans la commune pittoresque de Mussomeli. ©Â© Zoonar/gkuna

Des enjeux multiples

Des habitations offertes à des prix dérisoires mais aussi des avantages fiscaux et de significatives subventions à fonds perdus. Les autorités régionales de l’Émilie-Romagne ont récemment consacré jusqu’à dix millions d’euros de soutiens financiers aux familles ayant acheté une maison dans des communes dépeuplées adossées à la chaîne des Apennins. Alors qu’à Cabella Ligure, une bourgade piémontaise comptant un peu plus de 400 habitants, d’importantes déductions fiscales sont réservées aux courageux qui viennent s’y installer pour goûter aux joies des solitudes champêtres.

"Nous avons essayé de faire comprendre aux habitants, notamment aux jeunes, qu’il ne faut pas partir parce qu’il n’y a pas de travail! Le travail se crée justement grâce aux ressources offertes par le territoire"
Federica Benatti

L’ouverture de ces vieilles bourgades à de nouveaux habitants, arborant parfois nationalités et cultures différentes, présente de nombreux enjeux, en l’occurrence celui de la reconstruction du tissu social. "Afin de lancer un véritable dialogue au sein de la communauté de Vaccarizzo, nous avons organisé une série de rencontres dans les locaux de l’école abandonnée", raconte Federica Benatti. "Cet échange, entre diverses générations d’habitants, a représenté, pour cette grande famille, une occasion inédite de se confronter, sans préjudices ni autocensure, sur les vertus du vivre et, surtout, du changer ensemble."

Un dialogue, parfois laborieux, qui comporte toujours une redéfinition de l’identité communautaire, de ses traditions et équilibres économiques. "À Vaccarizzo la culture d’entreprise était totalement absente. Nous avons essayé de faire comprendre aux habitants, notamment aux jeunes, qu’il ne faut pas partir parce qu’il n’y a pas de travail! Le travail se crée justement grâce aux ressources offertes par le territoire", explique Benatti.

La pandémie, un catalyseur?

Une nouvelle éthique de la production et du profit se diffuse ainsi dans ces communes qui se croyaient destinées à une inexorable agonie. "Notre politique de revitalisation du territoire a généré une explosion du nombre de touristes à Mussomeli ! En 2015, nous avons compté 380 séjours. En 2018, ils étaient déjà 4000. Cela a revivifié le secteur de l’hôtellerie, de la restauration et de l’artisanat local", déclare, non sans fierté, le maire Catania. Une renaissance qui rime désormais avec modernité. Dans cette bourgade sicilienne – où bientôt, grâce à des fonds européens, la couverture wifi sera gratuite dans tous les espaces publics – une vingtaine d’immeubles vient d’être aménagée pour accueillir des startups italiennes et étrangères, actives dans les secteurs de l’agroalimentaire et du tourisme.

La recherche d’un refuge, d’une nature bienveillante, d’un style de vie professionnel hybride, qui privilégie le télétravail et l’autonomie, a accéléré cette tendance du contre-exode dans toute la Péninsule.

Lino Gentile, l’énergique maire de Castel del Giudice, a épousé la même stratégie de conservation et d’ouverture. Dans sa commune, dans le cœur rural de la région Molise, des terrains abandonnés ont été transformés en pommeraies, une petite brasserie a lancé la production d’une bière locale, et une centaine d’emplois vient d’être créée. "La relance des zones rurales, pleines de ressources sous-exploitées, voire abandonnées, contribue à la progression du taux de croissance à long terme du pays tout entier!", explique-t-il.

Or, la recherche d’un refuge, d’une nature bienveillante, d’un style de vie professionnel hybride, qui privilégie le télétravail et l’autonomie, a accéléré cette tendance du contre-exode dans toute la Péninsule. "La pandémie a représenté un indéniable drame sanitaire, mais elle a eu le mérite de mettre en valeur de magnifiques nouvelles opportunités existentielles", conclut Catania. L’ère des "néo-ruraux" en quête d’histoire, de silence et volupté vient ainsi de s’ouvrir.

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