La BCE prête à prolonger son dispositif anti-crise

Mario Draghi ©EPA

Le conseil des gouverneurs, n’ayant pas pu se mettre d’accord sur une baisse de taux, a trouvé un compromis en s’engageant sur une "période prolongée" de taux stables, voire inférieurs.

On vient d’assister à un changement historique dans la communication de la Banque centrale européenne (BCE). "Le conseil des gouverneurs (organe décisionnel de la BCE, ndlr) s’attend à ce que les taux d’intérêt directeurs restent aux niveaux actuels ou plus bas pour une période prolongée", a déclaré jeudi Mario Draghi, président de l’institution chargée de la politique monétaire de la zone euro. Jusqu’à présent, l’institution de Francfort s’était toujours gardée de formuler des promesses à moyen ou long terme, ses dirigeants répétant depuis des années qu’ils ne "s’engageaient jamais à l’avance" sur la politique monétaire à venir.

Pour la première fois, voilà donc les taux directeurs de la BCE assortis d’une perspective négative, à la manière des notes des agences d’évaluation financière. Ce "biais baissier", comme l’a qualifié Mario Draghi jeudi lors de la conférence de presse qui s’est tenue à Francfort dans la foulée de la réunion des banquiers centraux européens, a provoqué un spectaculaire retournement de tendance sur les marchés boursiers, lesquels déprimaient depuis mardi.

"Sortie lointaine"

Depuis que la Réserve fédérale, la banque centrale des Etats-Unis, prépare un retrait progressif de ses mesures exceptionnelles de soutien à l’économie, c’est-à-dire depuis la mi-mai, les investisseurs avaient anticipé une évolution comparable dans les autres régions du monde. Jeudi, la BCE s’est démarquée de ce scénario.

Pourquoi s’est-elle engagée à conserver une politique monétaire très accommodante? Mario Draghi a évoqué la perspective d’une inflation "contenue à moyen terme" et a souligné que le conseil des gouverneurs avait "observé un resserrement monétaire sur plusieurs parties de la courbe des taux", alors que les indicateurs économiques montrent que l’économie se contracte encore, même si cette contraction ralentit. Le patron de la BCE s’est en effet gardé d’évoquer une embellie conjoncturelle, préférant parler de "ralentissement de la détérioration économique". Par conséquent, une éventuelle "sortie" du régime de faveur actuel de la politique monétaire "reste lointaine", a martelé Mario Draghi.

Celui-ci a précisé que la question d’une baisse des taux directeurs avait été discutée mais que les gouverneurs de la zone euro s’étaient accordés "à l’unanimité" pour privilégier une promesse de maintenir les taux à un faible niveau pour une durée "prolongée". Combien de temps cela représente-t-il? Les journalistes ont cuisiné Mario Draghi sans succès à ce sujet. Pressé à plusieurs reprises de préciser si cette expression visait un terme de 6, 12 ou 18 mois, il a répondu: "Ce n’est pas six mois ou douze mois, c’est une période prolongée; ça dit bien ce que ça veut dire."

Portugal et OMT

Il a précisé que cet engagement "spécifique et précis" valait pour tous les taux directeurs de la BCE, c’est-à-dire aussi bien pour le taux de refinancement, principale référence des marchés européens, que pour le taux de dépôt, actuellement à 0%. Depuis des mois, les économistes débattent de l’éventualité de voir ce dernier passer en territoire négatif.

Mais la BCE dispose également d’autres instruments pour contrer un éventuel retour de la crise de la zone euro, comme le programme OMT ("outright monetary transactions" ou transactions monétaires illimitées), qui consiste à acheter des obligations à moyen terme des États qui éprouveraient des difficultés à refinancer leur dette. Interrogé sur la possibilité de voir la BCE activer pour la première fois cet outil tandis que le Portugal vient d’être confronté à une soudaine détérioration de ses conditions de refinancement, Mario Draghi est resté évasif, soulignant que les conditions d’une telle intervention étaient connues. Un État ne peut en bénéficier qu’en sollicitant l’aide européenne, ce qui implique pour lui de se soumettre à des conditions en matière de politique budgétaire.

Le président de la BCE a ajouté que le Portugal était "entre de bonnes mains", allusion aux récents changements ministériels survenus à Lisbonne, qui avaient conduit les investisseurs à craindre une instabilité politique. Des craintes largement dissipées jeudi après-midi…

D'un côté, les récents indicateurs de confiance ont montré des signes d'amélioration, a souligné M. Draghi. Mais l'économie réelle reste "faible" et la dynamique monétaire "modeste", a-t-il poursuivi pour justifier le maintien de cette politique.

"Au cours de la période à venir, nous allons étudier toutes les informations concernant les développements économiques et monétaires et évaluer tout effet sur la perspective de stabilité des prix", a-t-il déclaré.

L'institution monétaire européenne a décidé jeudi de laisser son principal taux directeur inchangé à 0,50%, soit le plus bas niveau de son histoire auquel il a été porté en mai.

Cette décision était attendue par les analystes, qui prévoyaient que M. Draghi tente de rassurer les marchés en paroles davantage qu'en actes ce mois-ci. Opération qui semblait réussie, les Bourses européennes prenant plus de 2% après ces propos.

Le Portugal entre des "mains sûres"

Interrogé sur la crise politique que traverse le pays, qui a provoqué un regain de tension sur les marchés financiers, Mario Draghi a déclaré que le Portugal était entre des "mains sûres".

Ce pays "a obtenu des résultats très remarquables, voire exceptionnels, on doit lui en faire crédit, et en particulier à son ministre des Finances Vitor Gaspar qui vient de démissionner", a-t-il dit. Quant à la nouvelle ministre des Finances, Maria Luis Albuquerque, il s'est dit "rassuré": "le Portugal est entre des mains sûres".

Sur fond de contestation de la politique d'austérité, le Portugal, sous plan d'aide internationale depuis 2010, est rentré dans une vive crise politique avec la démission d'abord de M. Gaspar, suivie de celle du ministre des Affaires étrangères Paulo Portas, pour l'heure refusée par le Premier ministre Pedro Passos Coelho.

Les tractations politiques se poursuivaient jeudi pour sauver le gouvernement, après avoir depuis le début de la semaine soufflé un vent d'inquiétude sur les marchés financiers et provoqué une hausse des taux d'emprunt du pays.

M. Draghi n'a pas répondu à une question sur une éventuelle participation du Portugal au programme de rachat de dettes d'Etat (OMT) de la BCE, dévoilé en septembre 2012 pour lutter contre la crise mais encore jamais utilisé. "Les conditions de l'OMT sont connues", s'est-il contenté de dire.

 

 

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