La Commission s'apprête à recaler la fusion Siemens-Alstom

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Selon nos informations, sauf surprise, la Commission européenne devrait bloquer, "au plus tard le 6 février", le rapprochement entre les deux champions européens Alstom et Siemens.

Sauf retournement de dernière minute, la Commission européenne devrait rendre dans une dizaine de jours un avis négatif concernant le rachat des activités ferroviaires du français Alstom par le conglomérat industriel allemand Siemens , a appris L’Echo.

La puissante DG Concurrence doit rendre sa décision pour la date limite du 18 février. Comme souvent dans les dossiers de concurrence, le verdict devrait tomber quelques jours avant la deadline, "au plus tard le 6 février", selon une source bien informée.

Le regroupement des activités ferroviaires d’Alstom et Siemens devait donner naissance à une entité pesant 15 milliards d’euros. Ce champion aurait été le numéro un de la signalisation et le deuxième constructeur ferroviaire au monde.

Cette fusion, soutenue à bout de bras par les gouvernements allemand et français, avait été baptisée l’"Airbus du ferroviaire". Un joli plan de communication. Mais cette analogie avec Airbus n’existe que sur papier.

"La fusion entre Alstom et Siemens risque de créer un quasi-monopole en Europe."

Dans les faits, Siemens et Alstom sont déjà des champions du ferroviaire en Europe et dans le monde. "La fusion entre Alstom et Siemens risque de créer un quasi-monopole en Europe, leur part de marché est supérieure à 90% dans la plupart des segments", dit une source européenne.

 

La menace chinoise

Margrethe Vestager, la commissaire chargée de la Concurrence, ne voit pas cette fusion d’un bon œil, les remèdes proposés paraissant insuffisants.

Le principal argument en faveur du rapprochement est la création d’un leader mondial capable de s’opposer au géant chinois China Railway Construction Corporation (CRCC). Tout comme la création d’Airbus a servi à tenir tête à l’américain Boeing pour éviter qu’il s’empare du marché européen. Ici encore, la comparaison ne tient pas. CRCC n’a pratiquement aucune assise en Europe.

"En réalité, les Chinois n’ont quasi pas vendu de trains en Europe. Ils n’ont aucune part de marché, ni en signalisation, ni en construction de trains, affirme cette source. La fusion entre Alstom et Siemens, plutôt que de nuire à CRCC, lui serait profitable car elle créerait un tel géant sur le marché européen que pour diversifier leurs achats, les opérateurs devraient se tourner vers le groupe chinois. Ce ne serait pas idéal pour le consommateur final."

CRCC, créé il y a une vingtaine d’années, mène une politique agressive avec des prix inférieurs de 20% à ceux du marché. Mais son matériel est généralement jugé moins performant que celui d’Alstom et de Siemens.

L’enjeu de l’entité Asltom-Siemens serait de prendre des parts sur un marché émergent comme l’Inde ou en Afrique. Mais vu la réputation et la taille déjà importantes des deux sociétés, le régulateur européen ne voit pas la plus-value.

L’avantage de CRCC sur les constructeurs européens tient en réalité dans la fermeture du marché chinois aux entreprises étrangères. Alstom et Siemens ne peuvent pas répondre aux appels sur le marché chinois. Une fusion entre les deux n’ouvrirait pas plus l’Empire du Milieu aux firmes occidentales. Par contre, l’entreprise chinoise peut répondre aux appels d’offres en Europe.

Pour la Commission Juncker, le problème relève davantage de la politique commerciale et du bras de fer avec la Chine que du domaine de la concurrence. L’Union européenne devrait inclure cette question épineuse entre les deux zones dans ses tractations avec Pékin.

Henri Poupart-Lafarge (Alstom) et Joe Kaeser (Siemens) lors de l'annonce de leur intention de fusion le 27 septembre 2017. ©REUTERS

Forte opposition au rapprochement

Cinq autorités nationales de la Concurrence, y compris la belge, ont fait valoir à la Commission européenne leurs objections à cette fusion. L’association des gestionnaires européens de réseau ferroviaire s’est elle-même opposée à l’opération. Infrabel, l’opérateur du réseau ferroviaire belge, a fait part de son opposition à la Commission dans une lettre individuelle dont L’Echo a eu connaissance.

Les syndicats se dressent aussi contre l’opération. Les deux entreprises prévoient des synergies de 500 millions d’euros, ce qui pourrait entraîner des suppressions d’emploi. Entre 5.000 et 7.000 postes seraient menacés, selon les syndicats, hors des sites nationaux français et allemands.

La Belgique, où Alstom est implanté sur plusieurs sites, serait aux premières loges d’un dégraissage.

Enquête approfondie

L’exécutif européen avait ouvert une enquête approfondie sur cette fusion en août dernier, avec la crainte de voir cette opération réduire la concurrence dans le secteur ferroviaire. Alstom et Siemens avaient ensuite proposé des remèdes sur 4% des activités.

Pour la Commission Juncker, les propositions sont insuffisantes. Margrethe Vestager a récemment fait état de son pessimisme lors d’une interview au quotidien allemand Die Zeit. La rumeur d’un blocage s’était faite de plus en plus pressante.

Quant à la France, elle avait annoncé par la voix de son ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire qu’elle ne ferait pas de concessions supplémentaires.

À moins un miracle, c’est-à-dire à moins "d’importantes concessions dans le secteur de la signalisation", dit cette source, la Commission rejettera cette fusion. À quelques jours de la date limite, il est rare que le gendarme de la Concurrence en Europe reçoive des propositions suffisantes pour le faire changer d’avis.

Pour rappel, la politique de la concurrence est une compétence exclusive de la Commission européenne, qui dispose de moyens étendus pour contrôler le degré de concurrence sur le marché européen et dans le monde. En 2017, elle s’est opposée à la fusion entre le London Stock Exchange et Deutsche Börse en raison du Brexit.

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