interview

"La distinction entre populisme de gauche et de droite est très floue"

©REUTERS

En 1979, George Soros créait Open Society. Aujourd’hui, la fondation philanthropique du milliardaire américain est présente dans une trentaine de pays, dont la Belgique, où se situe son importante antenne européenne, l’Open Society European Policy Institute. Partout le même souci: promouvoir la tolérance, le respect des droits de l’Homme, de l’État de droit.

A Bruxelles, Open Society va encore un peu plus loin que sa mission de promouvoir la tolérance, le respect des droits de l’Homme, de l’État de droit. "Nous rassemblons les travaux qui sont réalisés par nos antennes nationales, à l’image de ce que font des ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, et nous en faisons des recommandations et analyses à plus long terme à l’intention des institutions européennes et des gouvernements nationaux, un peu comme les think tanks", explique la Britannique Heather Grabbe, directrice de l’Open Society European Policy Institute.

La montée du populisme en Europe l’occupe pas mal depuis quelques années. Un sujet que son "patron" suit de près, lui qui, enfant, avait échappé de peu à la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale et avait ensuite fui la Hongrie communiste. "Ce qui se passe en Europe l’inquiète beaucoup", confirme Grabbe. Elle ne cache pas non plus son inquiétude par rapport à la montée du populisme et à l’avenir de l’Union européenne, même si elle refuse de sombrer dans le fatalisme.

Pensez-vous que la montée du populisme à laquelle nous assistons en Europe et aux Etats-Unis soit une sorte de révolution sociale?
Ce n’est pas tant une révolution sociale dans le sens politique. Je pense qu’il s’agit en grande partie d’une crise de la représentation démocratique. Les gens ne sont plus satisfaits de la manière dont les politiciens les représentent. Ils estiment ne pas avoir suffisamment voix au chapitre. Et ils ne s’y retrouvent plus trop dans le paysage politique actuel. La différence entre les politiques économiques de droite et de gauche s’est fortement réduite à mesure que les partis traditionnels se mouvaient vers le centre sur ces questions. Cette division entre droite et gauche est devenue une division entre haut et bas. Les populistes jouent là-dessus. Ils présentent l’élite, le haut, comme étant corrompue et se posent comme les seuls représentants du peuple, le bas.

"Les populistes ne font que pointer les problèmes et chercher des coupables en interne et en externe, sur les inégalités par exemple. Des économistes comme Thomas Piketty et Joseph Stiglitz proposent des solutions pour contrer les inégalités. Par contre, je n’en ai pas vu dans le programme électoral de Marine Le Pen ou de Bart De Wever."

Il n’y aurait donc, selon vous, pas de populistes de gauche et de droite?
Pas sur le plan économique. En France, lorsque vous comparez le programme économique de la candidate du FN, Marine Le Pen, et celui de Jean-Luc Mélenchon, le porte-drapeau de La France insoumise, il n’y a pas tant de différences. Ces programmes sont également vagues et ont tendance à se rejoindre au centre. Même d’un point de vue social, la distinction entre populisme de gauche ou de droite est très floue. Où sont d’ailleurs les programmes des populistes en matière de soins de santé, d’enseignement? Les populistes ne sont généralement pas intéressés par la politique. Ils font campagne à partir de slogans sur l’identité et l’immigration, pas à partir de programmes politiques. Ils ne font que pointer les problèmes et chercher des coupables en interne et en externe, sur les inégalités par exemple. Des économistes comme Thomas Piketty et Joseph Stiglitz proposent des solutions pour contrer les inégalités. Par contre, je n’en ai pas vu dans le programme électoral de Marine Le Pen ou de Bart De Wever.

Justement, comment situez-vous la N-VA dans cette vague populiste?
La N-VA s’est montrée très anti-immigration dans le passé, même si elle essaie aujourd’hui de se distancier du Vlaams Belang. Mais son nationalisme lié à la langue relève de la xénophobie classique. Les populistes essaient toujours de trouver des caractéristiques qui unissent une majorité de gens face à une minorité. La N-VA le fait par rapport à la langue. Aux Etats-Unis, le populisme repose davantage sur la couleur de peau. En France, sur la religion.

Quand vous voyez les dérives populistes auxquelles on assiste en Pologne et en Hongrie, et le rôle contre-productif que ces deux pays jouent parfois sur la scène européenne, avez-vous l’impression qu’il aurait fallu procéder différemment à l’élargissement de l’UE?

Je pense surtout que les trois critères d’accession à l’UE (respect des principes démocratiques et protection des minorités, économie de marché, adhésion aux principes d’union politique, économique et monétaire) auraient également dû être considérés comme des conditions de maintien dans l’Union. Pour les nouveaux membres, comme pour les anciens. On aurait également dû donner à la Commission la mission de s’assurer que ces critères soient respectés.

Vous ne croyez pas qu’il y a aussi une question d’histoire et de culture politique différente dans certains pays?
Non, je ne pense pas. Des Etats membres ayant connu la dictature il n’y a pas si longtemps que cela, comme l’Espagne, la Grèce ou le Portugal, se sont très bien intégrés. Le problème n’est pas qu’il y a des différences fondamentales entre pays. C’est plutôt qu’une fois qu’on a rejoint l’UE, il faut pouvoir se montrer à la hauteur de ses idéaux, ceux qui sont définis dans l’article 2 des traités (démocratie, État de droit, droits de l’Homme, NDLR). Il faut aussi être prêt à s’en tenir à ses propres lois nationales.

Êtes-vous inquiète pour l’Europe?
Je suis très inquiète pour son avenir. Le Brexit est une tragédie pour le Royaume-Uni comme pour l’UE. Mais il y aura d’autres problèmes à plus long terme que l’UE devra régler, notamment le fait de maintenir le respect des lois et les avantages de l’intégration européenne. Si un État membre peut violer la directive européenne sur le droit d’asile, comme le fait la Hongrie, sans que la Commission ne dise très clairement que c’est inacceptable, n’ait les moyens d’agir, ce genre de différenciation unilatérale par rapport au reste de l’Europe pourrait s’étendre à d’autres domaines, comme le marché unique.

Mais si la Commission vient taper sur les doigts de la Hongrie, cela pourrait renforcer les dérives nationalistes d’une partie de sa population et faire le jeu des populistes. C’est un cercle vicieux…
C’est un dilemme fondamental, oui. C’est ce qui fait que les arguments souverainistes des populistes sont très attractifs. Il faut donc bien dire aux gens que tout ce que la Commission demande aux Etats membres c’est de respecter les engagements qu’ils ont pris au Conseil de l’UE et leurs lois nationales. Ce sera alors plus difficile pour les populistes d’attaquer l’Europe. Mais pour cela, il faudrait qu’ils reconnaissent que des gouvernements démocratiquement élus dans leur pays ont pris ces engagements et qu’il faut s’y tenir ensuite.

Quid, au sein de nos sociétés, de la majorité silencieuse?
La question qui se pose pour cette majorité silencieuse est de savoir quels sont ses choix. Beaucoup de gens, y compris moi, ne savent pas vraiment pour qui voter. Les partis de gauche ne parlent pas assez des inégalités et de comment atteindre plus de justice sociale. Les partis de droite ne parlent pas assez de comment rendre les marchés plus efficaces. Cet effondrement de la gauche et de la droite fait que les gens n’ont plus envie de voter pour les partis traditionnels, ceux de leur enfance.

Rendre le vote obligatoire ne freinerait-il pas la montée du populisme dans le paysage politique de certains pays?
Je dirais plutôt que l’engagement citoyen est vital. Il faut que les gens s’intéressent à la politique, qu’ils s’impliquent et pas uniquement lorsqu’il y a des élections. Il faudrait plus de démocratie participative sur les grands thèmes transnationaux comme le changement climatique, le vieillissement de la population, par exemple. Il faudrait pouvoir expliquer ces enjeux en profondeur aux citoyens et leur demander ensuite leur opinion. On voit par ailleurs que si les affiliations aux partis politiques chutent fortement, dans le même temps, les citoyens trouvent d’autres manières de s’impliquer politiquement, à travers les ONG, les œuvres caritatives, etc. Cela étant, comment intégrer cela dans nos systèmes parlementaires? Il va falloir parvenir à combiner cet engagement citoyen et la politique.

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