La "dolce vita" promise aux Italiens pourrait tourner à l'enfer européen

Giuseppe Conte ©EPA

Forte réduction des impôts, abaissement de l’âge de la retraite, revenu universel… Le programme économique et social du gouvernement Conte menace les finances italiennes déjà très fragiles.

Effrayant. Irréaliste. Tels sont les mots qui reviennent lorsqu’on évoque le programme économique et social de la coalition fragile entre le Mouvement 5 Étoiles (M5S, anti-système) et la Ligue (extrême droite). Un document de 58 pages qui, depuis sa publication le 20 mai, alarme les milieux politiques et financiers.

Mélange de mesures anti-austérité, de populisme et d’euroscepticisme, ce catalogue de promesses pèche par l’absence de crédibilité. Il inquiète aussi par les risques qu’il fait courir à l’Europe de voir déferler une nouvelle crise de la dette.

Quelle politique socio-économique le nouveau gouvernement italien veut-il appliquer?

Le M5S de Luigi Di Maio et la Ligue de Matteo Salvini ont un programme dont le coût pèsera sur les finances déjà fragiles de l'Italie. ©AFP

Le M5S et la Ligue veulent relancer la demande interne pour stimuler la croissance italienne, atone depuis la crise de 2008. Leur programme comporte quatre mesures dont le coût pèsera sur les finances déjà fragiles de l’Italie. Mettre en place une "allocation citoyenne" de 780 euros par mois, au profit de dix millions d’Italiens, contre la promesse de chercher un emploi. Cette fausse allocation universelle coûtera entre 17 et 30 milliards d’euros par an. Réduire l’impôt sur le revenu à 15 à 20%, ce qui devrait amputer les recettes de 50 à 70 milliards. Abaisser l’âge de la retraite, une marche arrière dont le coût est estimé à 8 milliards d’euros. Les deux partis veulent aussi renoncer à la hausse de la TVA, prévue par le gouvernement Renzi, ce qui coûterait 12 milliards. Au total, ces mesures devraient coûter plus de 100 milliards d’euros au budget, soit plus de 5% du PIB.

Ce programme est-il crédible?

Ces mesures pourraient, sur papier, relancer la consommation. Mais elles respirent l’amateurisme, car rien n’est prévu pour les financer. Et les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement italien sont des plus étroites. "L’Union européenne ne financera pas ce programme. Une réduction des dépenses n’est pas envisageable. Ces mesures de relance devront donc être financées par un déficit", dit Guntram B. Wolff, directeur du think tank économique Bruegel. Or la dette abyssale de l’Italie, de 2.300 milliards d’euros, est supérieure à 132% du PIB du pays, le ratio le plus élevé après la Grèce.

Pourquoi suscite-t-il des craintes?

"Un déficit structurel de 5% du PIB italien va aboutir à une crise de la dette souveraine."
Guntram B. Wolff
Directeur du think tank Bruegel

Ce programme se heurte de front aux règles budgétaires européennes du Pacte de stabilité et de croissance. Il ranime le spectre de la crise grecque. "Un déficit structurel de 5% du PIB italien va aboutir à une crise de la dette souveraine", poursuit Guntram B. Wolff. Le ministre des Finances pressenti, l’anti-euro Paolo Savona, n’est pas fait pour rassurer. "De plus, stimuler la demande est une fausse bonne idée, car 80% du problème italien, c’est l’offre. La faiblesse de la productivité", ajoute-t-il.

Que dit le Pacte de stabilité et de croissance européen?

Ce pacte, adopté au sommet d’Amsterdam de 1997, est la colonne vertébrale de la monnaie unique. Il fixe les critères que les États de la zone euro se sont engagés à respecter pour coordonner entre eux leurs politiques budgétaires et éviter les déficits publics excessifs. Il organise la surveillance des budgets étatiques et prévoit le déclenchement d’une procédure en déficit excessif quand le déficit public d’un État dépasse 3% du PIB. En outre, un pays dont la dette dépasse 60% du PIB fait également l’objet d’une procédure en déficit excessif s’il ne parvient pas à réduire l’écart d’un vingtième par an pendant trois ans. Un dérapage peut conduire à des sanctions, ce qui n’est jamais arrivé.

Quel est l’état de l’économie italienne?

Giuseppe Conte promet la "dolce vita" aux Italiens, au risque d’aggraver le déficit public. ©Photo News

Très atteinte par la crise de 2008, l’économie italienne s’est quelque peu redressée grâce aux efforts du gouvernement Renzi. Mais les fondamentaux ne sont toujours pas bons. La croissance tend à ralentir (1,4% en 2017 et 1,2% au premier trimestre 2018), la productivité est médiocre, le système bancaire est fragilisé, la population est vieillissante, les inégalités Nord-Sud criantes et le chômage est élevé (10,8% en 2017). Un cocktail explosif, contre lequel le remède traditionnel de l’Italie, dévaluer la lire, est impossible.

Faut-il craindre une nouvelle crise de la dette en zone euro?

Un nouvel alourdissement du déficit public italien, causé par ces mesures anti-austérité, pourrait provoquer une crise de la dette en Italie, susceptible de s’étendre à la zone euro. Le décrochage de la troisième économie européenne aurait des conséquences plus graves que celui de la Grèce. En outre, la plupart de la dette étant détenue par des Italiens, les citoyens de la péninsule sentiraient de plein fouet la crise. La "dolce vita" aura été de courte durée.

Les banques italiennes ont particulièrement souffert de l'incertitude qui plane autour du futur gouvernement et de son programme économique. ©REUTERS

Faut-il craindre des répercussions négatives pour les banques italiennes?

"Oui, car les banques italiennes détiennent 17% de la dette publique. Cela risque de déteindre sur les banques", répond Guntram B. Wolff. Pour l’agence de notation Fitch, le programme économique et social du gouvernement Conte "fera peser de lourdes incertitudes sur le secteur bancaire et se révèle incohérent avec les objectifs qu’il se fixe".

Dans quelles mesures les Bourses ont-elles accusé le coup ces derniers jours?

Entre le 7 mai, soit avant l’apparition des premiers indices d’une possible alliance entre le M5S et la Ligue, et aujourd’hui, la santé des actifs italiens s’est fortement dégradée en Bourse. Côté dette publique, le taux italien à dix ans, qui fluctuait autour de 1,75%, soit à peine 1,25 point de pourcentage de plus que le taux allemand à dix ans, référence du marché, flirte à présent avec un niveau de 2,5% (+ 0,75 point de pourcentage en trois semaines), l’écart avec le taux allemand à dix ans ayant lui aussi augmenté, à 2 points (+ 0,75 point également).

L'indice MIB de la Bourse de Milan, qui culminait à plus de 24.500 points, est tombé à moins de 22.500. ©AFP

Côté actions des entreprises italiennes, l’indice MIB de la Bourse de Milan, qui culminait à plus de 24.500 points, ce qui lui conférait une hausse de 12% en 2018, est tombé à moins de 22.500 points, soit 8% de moins que le 7 mai. Les banques italiennes ont particulièrement souffert. Par exemple, Unicredit a chuté de 13,5% durant cette période.

Enfin, le risque d’un défaut de l’État italien a quasiment doublé. Un investisseur détenant un million d’euros de dette italienne devait payer, le 7 mai, moins de 9.000 euros par an pour se couvrir pendant cinq ans alors qu’il doit payer plus de 16.000 euros aujourd’hui. Sur le marché des changes, les craintes vis-à-vis de l’Italie ont aussi pesé sur l’euro qui est passé de 1,19 dollar le 7 mai à moins de 1,17 dollar aujourd’hui (-2%).

Quid à l’avenir sur les marchés boursiers?

"Dans nos portefeuilles obligataires, nous sommes neutres sur l’Italie", indique Adrian Hilton, de Columbia Threadneedle Investments. Le courtier Nomura estime quant à lui que l’écart de rendement entre obligations italiennes et allemandes risque de s’agrandir car, selon lui, "les agences de notation émettront des avertissements, vu l’effet du stimulus budgétaire sur la dette italienne".

Que peuvent faire les partenaires européens de Rome? Va-t-on vers une confrontation?

"Une désescalade sera plus difficile avec l’Italie qu’avec la Grèce"
Guntram B. Wolff

Pour l’instant, les institutions européennes et les États de l’UE font le gros dos, dans l’attente de la formation du gouvernement. Mais le programme va à l’encontre des recommandations de la Commission européenne. S’il est mis en œuvre, le risque de conflit est réel. "Une désescalade sera plus difficile avec l’Italie qu’avec la Grèce", estime Guntram B. Wolff.

Pourrait-on assister à un "Italexit"?

Une réponse serait prématurée, sinon inutilement alarmiste. La Ligue prône une sortie de l’UE, pas le M5S. Leur programme initial prévoyait une sortie de l’euro, mais cette option a été retirée. Le futur gouvernement Conte pourrait exiger une renégociation des traités de l’UE. Mais il n’est guère en position de l’obtenir. Reste au gouvernement populiste la faculté de parasiter le fonctionnement des institutions européennes. Le premier test aura lieu au sommet européen des 28 et 29 juin prochain.

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