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"La politique espagnole est devenue pathétique"

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Ce dimanche, l’Espagne vote pour la quatrième fois en quatre ans. L’Echo s’est plongé durant une semaine dans la lutte fratricide entre indépendantistes et unionistes. Une crise montrant les limites de la démocratie espagnole. Les entrepreneurs belges en Catalogne, eux, ont le moral en berne.

"Que fais-tu là? Ne filme pas les visages! Tu es qui? Un policier espagnol?", peste une militante, les yeux écarquillés, cagoule vissée sur le crâne et le bas du visage masqué. Devant nous, un drapeau espagnol flambe comme une torche, encerclé par une foule scandant des chants d’indépendance. "Ne poste pas ta vidéo, la Guardia Civil scrute les visages et arrête les gens comme nous. Tu sais, ça coûte la prison de cramer un drapeau espagnol", dit-elle, à moitié calmée à la vue de ma carte de presse.

Sous les vociférations d’un meneur encagoulé, les manifestants ravivent le feu en y lançant un portrait du roi Felipe VI puis un panneau affichant une couronne barrée. À une dizaine de mètres, une colonne de policiers surplombée des flashs bleus de combis à l’arrêt contient la foule tandis que les flammes dansent au rythme des drapeaux catalans.

Nous sommes à Barcelone, en plein quartier universitaire. Des milliers d’indépendantistes manifestent contre la visite du roi d’Espagne, ce lundi, dans la capitale catalane. "La plupart des Catalans ne croient pas dans ce royaume. Un État dont le roi devrait être mis en examen parce qu’il s’enrichit avec des entreprises illégales de gaz et de pétrole. Nous préférons une démocratie totale, avec un Président", dit Xavier Figuerola, un manifestant.

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Hormis ce témoin hardi, la majorité se tait. À la moindre question, les visages se détournent, les écharpes se relèvent. Certains évoquent les lourdes peines de prison, comme celles venant de frapper les indépendantistes.

Tous brûlent de ferveur. Lorsqu’on aborde le sujet de la crise politique, un mot de travers et votre interlocuteur s’enflamme, qu’il soit indépendantiste catalan ou unioniste.

Le climat est oppressant. Bien plus que lors des premières heures d’un mouvement populaire tournant aujourd’hui, de part et d’autre, à la guerre d’ego.

Une campagne électorale atone

Le centre de Barcelone est à des années- lumière de la manifestation. Catalans, Espagnols, touristes déambulent dans la cité envoûtante. Barcelone, dit-on, vous accepte ou vous rejette au premier instant.

Le soleil d’automne est généreux. En journée, un vent chaud s’engouffre dans les ruelles étroites de la ville répandant un parfum de citrus et de miel. Rien ici n’évoque les élections imminentes.

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Dimanche 10 novembre, les Espagnols renouvelleront leur Parlement.

Ces élections anticipées ont été convoquées par le roi Felipe VI, cinq mois après les législatives d’avril. Les partis, jouant la surenchère, sont incapables de former un gouvernement. La campagne est invisible. Le scrutin laisse la plupart des Espagnols indifférents.

Pour les Catalans, c’est une autre histoire.

"Tout ça est confus. Ces élections n’étaient pas nécessaires. Jusqu’à la dernière minute, nous avons espéré qu’elles n’aient pas lieu", dit Josep Costa (PDeCAT, centre droit), le vice-président du Parlement catalan. Un des leaders du camp indépendantiste. "Cela ne changera pas l’équilibre du pouvoir. Le Parlement espagnol est divisé en deux grands blocs, socialiste et conservateur, affaibli par les petits partis."

Les derniers sondages donnent le parti du Premier ministre Pedro Sanchez (PSOE) gagnant avec une courte majorité. Le parti conservateur (PP) se redresserait après la gifle de 2018. La formation d’extrême droite Vox devrait doubler de sièges.

Les libéraux de Ciudadanos, après une montée en puissance en 2018 portée par leur macronisme, devraient payer leur flirt avec Vox pour diriger l’Andalousie. Le parti centriste, si prometteur, a perdu son centre de gravité.

Aucune majorité claire ne sortira des urnes. "Nous allons vers un gouvernement minoritaire", ajoute Josep Costa.

À qui la faute? "Sanchez a fait la même chose que son prédécesseur, Mariano Rajoy, répond-il. Ils ont voulu résoudre le problème catalan avec des juges. Mais le problème ne vient pas du gouvernement, ni de la Catalogne. Il vient de l’État espagnol lui-même."

Les sondages donnent 24 sièges aux indépendantistes. "Ces élections vont nous offrir le plus important résultat jamais remporté", prédit Josep Costa.

Ce sont les quatrièmes élections en quatre ans. La démocratie espagnole étale ses limites à dénouer la lutte fratricide, à tel point que la seule issue semble venir d’un changement des règles constitutionnelles.

Le réveil du volcan

Le volcan indépendantiste s’est réveillé le 14 octobre dernier, lorsque la Cour suprême a condamné les leaders catalans à des peines de prison allant de 9 à 13 ans. Un verdict d’airain, sorti d’un autre âge.

Des milliers de Catalans sont descendus dans la rue, poings levés. D’autres envahirent l’aéroport de Barcelone pour le paralyser. "Los Mossos", les policiers catalans, n’ont pas fait dans la dentelle. Depuis, grèves et manifestations se succèdent, auxquels se mêlent des casseurs étrangers à la cause.

Le feu couvait depuis des mois dans l’attente d’une issue politique. La déclaration d’indépendance du 10 octobre 2017, précédée d’un référendum, avait été déclarée illégale et la révolution matée par Madrid. Douze dirigeants catalans furent envoyés dans les geôles madrilènes.

Carles Puigdemont, leur chef, un pro de la communication politique et des réseaux sociaux, s’est exilé en Belgique avec ses lieutenants pour échapper à la prison et internationaliser le mouvement. Sous l’aile protectrice de la N-VA, il attend sont heure en pilotant le mouvement indépendantiste. Jusqu’ici, les juges belges refusent de l’extrader au vu des peines, inconnues dans notre ordre juridique, qu’il encourrait en Espagne.

L’Europe suit le feuilleton sans broncher. Hors de question pour la Commission Juncker de soutenir un "Brexit à l’espagnole" dans une Union déjà fragilisée par les velléités séparatrices de Londres.

Recomposition politique brutale

La scène politique du pays s’est recomposée brutalement ces dernières années. Le PPE de Mariano Rajoy a été balayé par la crise aux élections d’avril 2018. La droite décapitée, Ciudadanos, libéral et progressiste, fit le plein de voix. Il ne fut pas le seul. Un autre nouveau-né, l’obscur parti d’extrême droite Vox, dopé par la crise migratoire et la peur de voir l’Espagne éclater, se mit à grimper.

Un an durant, Pedro Sanchez tenta une sortie de crise avec son allié de gauche radicale Podemos. En vain.

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"Ce ne sera pas une élection normale. Les manifestations vont continuer, y compris samedi, la veille du vote, un jour où c’est interdit, dit Marcel Mauri, vice-président d’Omnium, la plus grande association indépendantiste. L’Espagne est une démocratie à l’arrêt."

Pour lui, cette situation est "l’héritage de la dictature de Franco". L’ombre du Caudillo n’est jamais loin, que ce soit dans la main lourde de juges ou certains réflexes de la Guardia Civil.

À ses côtés, le bureau du président Jordi Cuixart est vide. Le dirigeant a écopé de neuf ans de prison. "Il reste le Président. Nous allons le voir deux à trois fois par mois. Je lui parle au téléphone, mais on nous écoute", dit Marcel Mauri, la gorge nouée.

Son regard se durcit. "Il n’a le droit de téléphoner que huit minutes par jour à sa famille et ses collaborateurs. Heureusement, il est fort. Sa copine est forte. Sa famille est forte. Il sourit. Il est heureux."

Omnium et ses 180.000 membres ne désarment pas. "Samedi, nous manifesteront. Tout ce que nous voulons, c’est un dialogue bilatéral avec Madrid, dit-il. L’Espagne sera instable tant qu’il n’y aura pas de solution pour la Catalogne."

"Le poisson indépendantiste"

Ailleurs dans la péninsule, les avis des unionistes sont tout aussi tranchés. La peur, on le sent, durcit les esprits. La hantise d’une Espagne déchirée a fait fuir les électeurs du PP vers l’extrême droite. Lors des dernières législatives, Vox a envoyé 24 députés au Parlement espagnol. Une première depuis la mort de Franco.

Nous arrivons à Malaga, en Andalousie. Dans cette région, Vox a raflé 14% des électeurs. "Nous sommes fatigués de cette situation. La crise catalane a fait naître Vox, explique Miguel Navarro, professeur d’histoire à la Haute école IES Torre del Prado. C’est triste de voir un parti comme Vox arriver si haut."

Le nationalisme catalan a réveillé son équivalent espagnol et, au passage, les démons du franquisme. "Les indépendantistes vont trop loin, poursuit-il. Prenez le cas de la loi linguistique. En Catalogne, les cours se donnent en catalan. Très bien, c’est la loi. Mais dans les faits, cela va beaucoup trop loin. Des collègues catalans racontent qu’ils sont rappelés à l’ordre lorsqu’ils disent un mot en espagnol au cours. Ailleurs, des étudiants sont récriminés quand ils parlent espagnol à la pause."

L’éducation est, à ses yeux, un des vecteurs de l’indépendantisme. "Les nouvelles générations parlent catalan et ne parviennent même plus à écrire l’espagnol correctement, dit-il. Et c’est de la faute du gouvernement espagnol, qui a laissé passer ce régime linguistique."

Les crispations empêchent le dialogue. "L’obsession de l’indépendance bloque tout. Le gouvernement catalan n’a qu’un objectif, l’indépendance, sans s’occuper d’autres questions", ajoute Miguel Navarro.

Le professeur d’histoire décrit une crise qui s’éternise. Exaspéré, il hausse le ton lorsque je lui demande s’il a l’impression que la démocratie espagnole est dépassée et devrait muter. "Pas du tout. Nous sommes l’une des démocraties les plus abouties au monde. L’indépendance de nos communautés autonomes est au plus haut", dit-il, appuyant ses mots par des gestes assertifs. Ce qui, en Andalousie, passe pour une conversation normale.

"Le poison indépendantiste a été injecté petit à petit. La Catalogne finira par devenir indépendante. Je pense que c’est son droit si elle y parvient. Mais en attendant, ils doivent respecter la loi, affirme-t-il, validant le verdict de la Cour suprême. Le seul obstacle à l’indépendance catalane, c’est l’Union européenne. Sans elle, la Catalogne ne peut faire du commerce. Elle devra adhérer à l’Union, ce qui me paraît difficile."

Morosité économique

De retour à Barcelone, nous prenons le pouls de l’économie catalane. Pour l’instant, la crise n’a pas impacté l’économie réelle de la région la plus riche d’Espagne. Les grèves n’ont pas encore eu raison du dynamisme local. On est loin des 1.200 entreprises qui s’étaient délocalisées ailleurs en Espagne en 2017.

La Catalogne demeure le moteur de l’Espagne. Le tourisme et l’industrie y sont florissants. Le port de Barcelone tourne à plein régime, un atout que les indépendantistes catalans ont en commun avec leurs "frères d’armes" flamands de la N-VA et majoritaires à Anvers.

Des richesses qui pourraient aussi expliquer, de part et d’autre de l’Europe, les vapeurs autonomistes. La Catalogne est un des premiers pourvoyeurs du Trésor espagnol, mais elle se plaint d’être l’une des régions à recevoir le moins en retour.

Les récents événements pourraient changer la donne. Ces derniers mois, le climat s’est détérioré. La morosité n’est pas loin. Les patrons catalans ont tiré le signal d’alarme à plusieurs reprises.

Bridée par l’instabilité politique, la croissance espagnole ralentit. En octobre, la Commission européenne a corrigé à la baisse ses prévisions de croissance pour 2019 à 1,9% contre 2,3% avant.

Le climat délétère finit par agir sur le moral des entrepreneurs. Les grèves parasitent l’activité, les absences ne sont pas rares. Un entrepreneur désirant garder l’anonymat confie qu’il songe à quitter Barcelone. "J’en ai assez, l’été tout est à l’arrêt", rage-t-il.

Des CEO wallons bloqués

"Je suis là depuis deux mois et je sens déjà l’effet des grèves", dit Gilles Philippart, attaché économique et commercial de l’Awex, le 12 octobre. "Au soir du verdict, il y avait des échauffourées à l’aéroport. Des CEO de grosses boîtes wallonnes étaient venus au salon EANM sur la médecine nucléaire. Ils sont restés bloqués dans leurs stands et d’autres à l’aéroport."

"Je vois cela sans juger, ni prendre parti. Je suis là pour faire du business, poursuit-il. Au cœur de cette crise politique, il y a la question de la redistribution des impôts catalans entre Madrid et Barcelone."

Six jours plus tard, le vendredi 18 octobre, la grève a donné des sueurs froides à Gilles Philippart. "Mon épouse devait accoucher, les routes principales étaient fermées. Je me suis demandé si on arriverait à la maternité." Tout s’est bien passé. "Pour vous dire jusqu’où ça va… dans la salle d’accouchement, le gynécologue parlait des manifestations. On a fini par se demander si ma fille naîtrait catalane", lâche-t-il.

"Une fédération calquée sur le modèle allemand"

Le sentiment de ras-le-bol commence à percoler dans les entreprises belges. "La Catalogne est en hibernation, on commence à en avoir ras-le-bol", dit Patrick Genard, architecte belge de renom, actif en Catalogne depuis une quarantaine d’années et patron d’une quinzaine d’employés.

"Suis-je indépendantiste? Non. Je suis fédérateur. Mais je suis très fâché contre Madrid. Treize ans de prison pour les indépendantistes… C’est anti-démocratique. Ils ont tellement excité la haine contre la Catalogne que cela devient difficile d’entrevoir une solution."

"Je suis tout aussi fâché contre les Catalans. En 2017, ils ont fait les cons. Ils ont donné à Madrid le bâton pour les battre. Les Catalans se sont mis dans une impasse."

La solution viendra, pour lui, d’un changement de modèle politique. "L’Espagne est une proto-démocratie, sans expérience. La seule solution est une fédération à l’allemande, résume-t-il. Mais je ne vois pas d’issue à court terme. C’est triste, car j’aime cette ville. C’est le meilleur du sud et du nord de l’Europe."

Le Belge Emmanuel Verplancke, CEO du studio d’animation The Others, est actif depuis dix ans à Barcelone. Toujours amoureux de "Barna", il parle souvent de la question indépendantiste avec ses amis des deux camps. Mais elle évite qu’elle vienne perturber ses affaires. "On ne fait pas de politique au studio. Omnium nous a sollicités un jour, mais ce fut sans lendemain, on a dit non." Et il ressent, lui aussi, de la lassitude. "Ma femme et moi avons déjà envisagé de partir, car on sent que rien ne va s’améliorer. La politique espagnole est devenue pathétique, et ce n’est pas porteur."

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