La Pologne amorce sa sortie du charbon

Les "gueules noires" polonaises œuvrent principalement dans le bassin minier de haute-Silésie, au sud-est du pays, comme ici la mine de Belszowice ©Bloomberg

La Pologne s’est engagée à fermer 13 mines de charbon d’ici 2049. Ce qui pose la question de l'avenir des 80.000 mineurs et de l'approvisionnement en électricité, qui dépend du charbon pour 70%.

"Je ne sais pas ce qui m’attend après la fermeture de la mine où je travaille. À mon âge, c'est compliqué de se former. Ça sera catastrophique pour bien des familles", lâche Jarosław Stawowy, sur la grand-place de Ruda Śląska. Ce secouriste à la mine de 38 ans fait partie des quelque 80.000 mineurs professionnels que compte encore la Pologne, premier pays producteur de charbon de l’UE, et dans le top 10 mondial.

Employées dans une vingtaine de mines, ces "gueules noires" polonaises œuvrent principalement dans le bassin minier de haute-Silésie, au sud-est du pays, où se situe Ruda Śląska. La mine où est employé ce père de trois enfants ne fermera pas avant 2034, mais elle sera fusionnée dès 2023, avec sa voisine, la mine de Belszowice.

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mines
La Pologne s’engage à fermer 13 mines d’ici 2049, un an avant que l’UE n’atteigne la neutralité climatique en 2050.

Car c’est une première: la Pologne a annoncé fin septembre sa volonté de "sortir du charbon". Elle s’engage surtout à fermer 13 mines d’ici 2049, un an avant que l’UE n’atteigne la neutralité climatique en 2050.

"Je comprends dans une certaine mesure l’argument des écologistes: investir des millions dans l’éolien et le photovoltaïque, pourquoi pas, mais il ne faut pas exagérer, à l’échelle planétaire, la Chine et les Etats-Unis n’ont que faire du climat. En tant que Polonais, on fait partie de l'UE qui s'est fixé des objectifs climatiques, on doit donc s’y plier, mais on devrait nous laisser plus de temps", plaide ce mineur, passionné de football qui a découvert la mine sur le tas, attiré par la perspective d’un revenu stable.

70%
La Pologne tire 70% de son électricité du charbon.

"Surtout, on est en train de liquider l'industrie minière en Pologne, mais nos centrales électriques fonctionnent toujours au charbon: on va se mettre à importer encore plus de charbon de Russie, c’est ça?" Le mineur pointe effectivement vers l’un des grands casse-tête du mix énergétique de la Pologne: 70% de son électricité dérive encore du charbon (houille et lignite). Et pour alimenter ses centrales, en plus de l’or noir polonais, devenu cher à extraire et de plus en plus rare, elle importe de pays tiers.

Une sortie du charbon inéluctable

"Je pourrai aborder sereinement la transition à partir du moment où je saurai que l'État offrira des aides dédiées à ceux qui vont perdre leur emploi dans les mines bientôt liquidées. Les programmes doivent être pensés sur le long terme, et nous allons devoir embaucher plus de personnel, formé spécialement", argumente Krystian Morys, directeur du centre municipal d’aide sociale de Ruda Śląska, qui précise que, dans l’état actuel des choses, rien n’a été encore prévu par le gouvernement.

À vrai dire, en matière de fermeture de mine, Ruda Śląska n’est pas tout à fait novice. Cette localité de 130.000 habitants a déjà "enterré" ou fusionné huit mines depuis le passage de la Pologne à l’économie de marché au tout début des années 1990. Mais, d’ici 2034, lorsque la commune aura dit adieu à ses mines restantes, elle perdra des revenus conséquents et avec eux, plus de 7.000 emplois directs.

"Le seul hic, c’est que ces personnes auront du mal à accepter des salaires potentiellement moins élevés…"
Krzysztof Mejer
Adjoint au maire de Ruda Śląska

"On estime qu’il faut multiplier par trois ce chiffre pour avoir une idée des emplois réellement perdus", avance Krzysztof Mejer, l’adjoint au maire de Ruda Śląska. "Le problème, c’est que nous ne connaissons pas le niveau de formation de ces employés. Un ouvrier à la mine ne pourra pas travailler dans un bureau, mais d’autres emplois seraient envisageables, dans la logistique, par exemple. Le seul hic, c’est que ces personnes auront du mal à accepter des salaires potentiellement moins élevés…", continue cet homme en costume, qui a appris dans les journaux la fermeture de la première mine en lice, Pokój, à Ruda Śląska, prévue d’ici quelques mois.

"Ni les syndicats ni le gouvernement ne sentent le besoin de nous tenir informés", déplore ce Silésien d’adoption qui estime malgré tout qu’avec un plan concerté, une sortie du charbon dès 2030 serait non seulement opportune, mais également réaliste dans sa commune. "La vraie préoccupation désormais à Ruda Śląska, ce n’est pas la liquidation des mines, mais la qualité de l'air", argumente Krzysztof Mejer.

À une dizaine de kilomètres plus loin, les habitants du quartier de Bobrek à Bytom sont eux aussi en proie à la pollution atmosphérique l’hiver. En cause, ici comme ailleurs en Pologne: les vieilles chaudières au charbon des bâtisses de ce quartier de coron paupérisé. Responsables de la mort prématurée de plus de 45.000 personnes par an, la qualité de l’air en Pologne serait la pire d’ Europe d’après l’AQLI (Air Quality Life Index), un classement dressé en juillet 2020 par des chercheurs de l’Université de Chicago.

En 2018, le gouvernement polonais a mis au point des aides pour remplacer les quelque trois millions de chauffages obsolètes incriminés. Mais pour une population, au chômage depuis les années 1990, alors que Bytom amorçait sa désindustrialisation, la préoccupation est plutôt la survie. À Bobrek, des panaches noirs sortent des cheminées de brique centenaire. Dans les courettes, des résidents poussent des charriots exhibant leur modeste gagne-pain: de la ferraille glanée sur les sites post-industriels municipaux.

Une transition pour le moment épineuse

Pour illustrer ce à quoi pourrait ressembler l’après-charbon, Bobrek est souvent brandi en contre-exemple par les tenants de l’industrie minière dans le pays. Une rhétorique qui cherche avant tout "à effrayer la population", déplore Łukasz Trembaczowski, sociologue de l’université de Katowice, qui a grandi à Bytom.

L’universitaire, issu d’une famille de mineurs, souligne que les restructurations économiques ayant entrainé cette misère sociale, il y a trente ans, ont été mal-préparées. "Seuls 3% des mineurs ont utilisé le programme de formation alors offert, et ils ont rapidement dépensé l’enveloppe remise après leur licenciement." Or pour le chercheur, la sortie du charbon est inéluctable, la bonne nouvelle, pense-t-il "c’est que le pays est beaucoup mieux préparé pour y faire face: nos jeunes mineurs sont plus instruits qu’à l’époque, ce qui facilitera grandement leur reconversion".

Enfin, à condition tout de même que "cette transition implique les syndicats, les mineurs, les groupes énergétiques et l’État ainsi que la région, les municipalités et les ONG…". La Pologne pourra également compter sur les quelque 3,5 milliards d’euros de fonds de transition de la part de l’Union européenne.

"L’énergie dérivant du charbon va être neutralisée par des énergies renouvelables moins chères."
Izabela Zygmunt
Activiste écologiste au sein de Zielona Siec

"Personne aujourd’hui au gouvernement ou chez les syndicats ne parle de ce qui pourrait se passer si les mineurs devaient perdre leur employer avant leur retraite anticipée", s’inquiète Izabela Zygmunt, activiste écologiste au sein de Zielona Siec. En 2020, le mastodonte charbonnier, contrôlé par l’État, PGG, clôturait effectivement l’année avec 445 millions d’euros de pertes.

Au point que la spécialiste de la transformation énergétique en est convaincue: la Pologne sortira de facto du charbon avant 2049. "L’énergie dérivant du charbon va être neutralisée par des énergies renouvelables moins chères. La Pologne importe déjà de l’électricité verte produite en Lituanie ou en Suède", note-t-elle. Et puis, rien n’indique que la Commission européenne accepte de subventionner le charbon de la Pologne, le temps de la transition, ce qui obligera la Pologne à revoir sa copie.

Nucléaire envisagé, éolien prometteur

Mais vers quoi la Pologne pourra-t-elle s’orienter pour substituer son précieux or noir? L’option du nucléaire, brandie depuis des années par les gouvernements polonais successifs, y compris celui des conservateurs du PiS au pouvoir, semble avoir bien du mal à émerger malgré une date de lancement fixée à 2033 pour un premier réacteur (sur un total de six d’ici 2043).

500
kilomètres
On promet à l’éolien offshore un bel avenir en Pologne, qui dispose d'un littoral baltique de plus de 500 km.

"Je pense qu’au cœur du mix énergétique de la Pologne, on va retrouver l’éolien offshore. Et beaucoup de petites ressources dispersées d’énergies renouvelables", prévoit Izabela Zygmunt. Début février, le gouvernement a révélé sa feuille de route énergétique pour 2040, annonçant que 32% des énergies produites en Pologne seraient effectivement issues du renouvelable d'ici 2030. La part du charbon devrait quant à elle être réduite à 11% en 2040.

En plus du photovoltaïque, très en demande chez les particuliers, la Pologne compte plus de 500 km de littoral baltique. On promet à l’éolien offshore une belle croissance à la faveur d’une réglementation plus favorable, il ne représente aujourd’hui que 10% du mix énergétique du pays.

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