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La Pologne, machine alimentaire de l'Europe

Moissons près du village de Korytniki, dans le sud-est de la Pologne. ©EPA

Saumon fumé, oignons, frites, nos produits de consommation parcourent parfois un long chemin jusqu'à nous. Avec un détour par la Pologne, qui caracole dans le top 3 des producteurs agricoles de l'UE.

Dans la région de "Grande Pologne" (l'ouest du pays), alors que les champs d'oignons défilent à perte de vue, le regard s'étonne de tomber à Orchowo sur un bâtiment d'usine flambant neuf. Du parking, des camions blancs s'élancent sur les routes polonaises et européennes plusieurs fois par jour.

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Les 250.000 tonnes de frites ou galettes de pomme de terre polonaises de Farm Frites Pologne, succursale polonaise d'une entreprise néerlandaise, sont exportées dans 11 pays de la région.

Snebo Onions, filiale d'une entreprise néerlandaise, implantée depuis huit ans en Pologne œuvre déjà à son agrandissement. D'ici 2022, le site polonais devrait compter son propre bâtiment de congélation, évitant à terme de recourir aux actuels intermédiaires dans la surgélation. Ardo ou Greenyard, géants belges de la surgélation de fruits et légumes, sont d'ailleurs de bons clients de Grant Saakian, directeur de Snebo Onions en Pologne.

Ce trentenaire en chemise blanche supervise sur place l'élaboration de 50.000 tonnes annuelles d'oignons épluchés sous diverses formes – entiers, en rondelles, en lamelles, en tranches, en cubes ou marinés. "Des agriculteurs de toute la Pologne travaillent pour nous et il arrive que nous importions aussi des oignons de certaines régions de Belgique ou d'ailleurs dans l'UE pour qu'ils soient transformés chez nous", annonce Grant Saakian. 

En l'occurrence lors de notre visite en en mars dernier, un camion entier d'oignons épluchés – soit 23 sacs d'une tonne chacun – s'apprêtait à quitter Orchowo pour la Belgique. À l'intérieur, le balai des tapis roulants acheminant les oignons de 6h à 22h rythme les journées de 200 employés qui changent de poste toutes les deux heures. Ces derniers trient, épluchent et transforment les oignons à l'aide de plusieurs machines, après un soigneux lavage. La mécanisation a beau être poussée, l'humain reste prépondérant lorsqu'il s'agit d'écarter les rondelles d'oignon endommagées.

Parmi les produits que la Belgique importe le plus de Pologne, on retrouve les cigarettes, le chocolat et les produits de boulangerie, la volaille, le saumon fumé: elle importe des saumons suédois ou norvégiens, fumés en Pologne puis réexportés.

"Si la Pologne est devenue numéro 1 en Europe des oignons épluchés, c'est le fait d'une matière première abondamment disponible sur place, mais cela s'explique aussi par la main d'œuvre, qui reste peu chère. Des entreprises en France ou aux Pays-Bas épluchent automatiquement. Elles génèrent environ 40% de déchets, pour un rendu de moins bonne qualité. Ici, on a moins de déperditions, tout en maintenant une bonne capacité de production et une qualité au rendez-vous. C'est pour ça qu'on est compétitif", poursuit ce manager multilingue, pas peu fier de son produit star: la rondelle d'oignon. Congelée, transformée puis exportée, celle-ci se retrouve frite aux quatre coins de la planète: chez Burger King, KFC et autres fast-foods, du Japon aux États-Unis.

Un peu comme les frites de Farm Frites Pologne, autre succursale polonaise d'une entreprise néerlandaise. Ce fournisseur de McDonalds dispose depuis 1994 d'un de ses cinq sites de production mondiaux en Pologne. Ses 250.000 tonnes de frites ou galettes de pomme de terre polonaises sont exportées dans 11 pays de la région, à l'instar de la Suède ou de l'Ukraine.

Un export de produits agroalimentaires multiplié par six en 15 ans

Car en l'espace d'une quinzaine d'années, marquées par son intégration à l'Union européenne en 2004, la Pologne est devenue un véritable champion agricole, se hissant dans le top 5 des exportateurs sur bien des marchés européens et mondiaux.

3ème
producteur
La Pologne est le troisième producteur d'oignons de l'UE, devançant ses concurrents sectoriels – l'Espagne et les Pays-Bas – à l'heure d'exporter.

Le pays d'Europe centre-orientale est ainsi le plus grand producteur de volaille de l'UE, mais également de fruits rouges ou de pommes (soit le 4e producteur mondial de pommes selon la FAO pour l'année 2017). Et l'énumération ne s'arrête pas là, la Pologne est également l'un des trois plus grands producteurs de l'UE de pommes de terre, de betteraves potagères, mais aussi sucrières, de choux, de tomates, de champignons blancs, de lait, d'œufs ou encore de fraises

Quant aux oignons, le pays est le troisième producteur de l'UE, devançant ses concurrents sectoriels – l'Espagne et les Pays-Bas – à l'heure d'exporter. La Pologne a ainsi multiplié ses exportations agroalimentaires par six entre 2004 et 2019. En 2019, elles atteignaient une valeur de 31,4 milliards d'euros selon le ministère des Finances, un record pour le pays. La balance commerciale agroalimentaire polonaise est désormais largement excédentaire alors qu'elle était légèrement déficitaire avant 2003.

Et la pandémie n'a rien gâché, au contraire: la balance positive s'est même accrue de 11% en 2020, selon des données du gouvernement polonais pour 2020. D'après cette même source, 80% de la production de bœufs polonais part à l'export, tout comme 45% de sa volaille et 30% de sa production laitière. À tel point que la Pologne est devenue le septième exportateur de la Belgique, supplantant le Brésil d'après les statistiques issues de la Banque Nationale de Belgique.

70%
2,1% du total des denrées importées dans le Royaume provenaient de Pologne en 2020. Soit une augmentation de près de 70% par rapport à l'année 2014.

2,1 % du total des denrées importées dans le Royaume provenaient de Pologne en 2020. Soit une augmentation de près de 70% par rapport à l'année 2014. Parmi les produits que la Belgique importe le plus, on retrouve les cigarettes (transformées en Pologne), mais aussi le chocolat et les produits de boulangerie et autres gâteaux; la volaille, ou encore, le saumon fumé.

La Pologne est effectivement le quatrième plus grand transformateur de poisson de l'UE: elle importe quantité de saumons suédois ou norvégiens, fumés en Pologne puis réexportés. Une curiosité qui s'explique par le coût de la main-d'œuvre (quatre foins moins élevée qu'en Belgique) et par un taux de change favorable du zloty face à l'euro, de quoi doper les exportations vers la zone euro.

Les agriculteurs polonais: d'eurosceptiques à europhiles

"Les exports agroalimentaires de la Pologne sont très diversifiés, et ce sont les pays de l'UE qui en sont les principaux importateurs, l'Allemagne en tête", analyse Janusz Rowiński, économiste spécialiste de l'agriculture, membre de la Société des économistes polonais. "Dans les années 90, on n'aurait jamais pu s'imaginer que la Pologne deviendrait l'un des leaders européens des exportations agroalimentaires!", se souvient-il. D'ailleurs, c'est bien simple, les agriculteurs polonais figuraient parmi les plus sceptiques envers l'Union européenne en 2004.

"Dans les années 90, on n'aurait jamais pu s'imaginer que la Pologne deviendrait l'un des leaders européens des exportations agroalimentaires!"
Janusz Rowiński
Économiste spécialiste de l'agriculture, membre de la Société des économistes polonais.

"Ils avaient peur de la concurrence des grandes puissances agricoles européennes, comme la France ou l'Allemagne", poursuit l'expert. Aujourd'hui, ils comptent parmi les plus enthousiastes. Janusz Rowiński estime ainsi que ce potentiel polonais révélé au grand jour s'explique "par une agriculture et une industrie de la transformation déjà développées, ainsi que par les aides de l'UE avant comme après l'accession", soit actuellement les fonds liés à la politique agricole commune ou le fonds de cohésion.

À cela s'ajoute un afflux de capitaux étrangers présents "même avant l'entrée dans l'UE", souligne l'expert, qui ajoute qu'"au-delà des aides européennes, ce qui a surtout joué dans cet essor agricole polonais, c'est l'accès au marché commun européen". La Pologne a donc su optimiser les 56% de son territoire dédiés à l'agriculture - ce qui fait du pays la troisième plus grande surface agricole de l'UE après la France et l’Espagne. Et ce même si la qualité des sols est loin d'être optimale à l'Est du pays, autant de contrées réservées à la production laitière.

Enfin, une bonne partie de l'outillage polonais a rejoint la norme ouest-européenne. Les deux robots contrôlables sur smartphone que possède Adam (prénom changé), en sont la preuve. Ce producteur de lait de Stawiski, commune rurale de l'est de la Pologne, a investi plusieurs milliers d'euros dans ces deux machines autonomes en 2019, bénéficiant d'un cofinancement de l'UE au titre de sa modernisation.

Dans son étable on aperçoit notamment un robot orange qui rassemble le fourrage vitaminé au sol, sans cesse éparpillé par les 120 vaches retenues de l'autre côté de la barrière. Cet exploitant europhile, qui vend ses 3.400 litres de lait quotidien à une coopérative, a fini par apprendre à naviguer entre les divers fonds européens qui, juge-t-il "facilitent le travail et augmente la production". Un jeu qui en vaut la chandelle: ce père de famille peut déjà s'enorgueillir de récolter 5% de lait supplémentaire grâce à ses robots.

Le résumé

  • Depuis 15 ans, la Pologne s'est imposée dans le top 5 des exportateurs sur bien des marchés européens et mondiaux.
  • Son entrée dans l'Union européenne en 2004 a accéléré ces changements, notamment en matière de subventions et d'aides diverses à la modernisation des équipements.
  • La Pologne a su optimiser les 56% de son territoire dédiés à l’agriculture, devenant la troisième plus grande surface agricole de l'UE, après la France et l'Espagne.
  • Les exports agroalimentaires de la Pologne sont très diversifiés, et ce sont les pays de l'UE qui en sont les principaux importateurs, l'Allemagne en tête. 

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