La "protection de notre mode de vie" en sursis après l'audition de Schinas

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Margaritis Schinas n’a pas annoncé de changement de titre de son portefeuille. Son audition aura été marquée par les objections des partis libéral, socialiste, vert et de gauche radicale à un titre de commissaire en charge de "protéger notre mode de vie", dont une des attributions est la politique migratoire.

C’est au porte-parole en chef de la Commission Juncker que revenait ce jeudi la tâche délicate d’éteindre le premier feu qui s’est déclaré dans la maison von der Leyen. Le chrétien-démocrate Margaritis Schinas s’est vu attribuer par la présidente-élue un large portefeuille, regroupant la Politique migratoire, la Sécurité, les Droits sociaux, l’éducation, la Culture, la Jeunesse, l’égalité et la Santé. Le tout sous le titre contesté de vice-président en charge de la "Protection de notre mode de vie". Un intitulé qui a suscité le malaise des partenaires libéraux et socialistes de la coalition – et le rejet des écologistes et de la gauche radicale. Communiquant professionnel, le candidat commissaire avait si bien compris le caractère "toxique" de l’intitulé, a lancé la libérale néerlandaise Sophie in’t Veld, qu’il n’avait dans la première demi-heure de l’exercice "même pas prononcé les mots du titre!" Détail piquant: dès sa nomination comme candidat par Ursula von der Leyen, Margaritis Schinas avait mis à jour son titre sur Twitter sans utiliser l’intitulé polémique.

"Le titre doit disparaître"

"Si on revient là-dessus, c’est Madame Le Pen qui va jubiler."
Margaritis Schinas Candidat vice-président de la Commission à la "Protection de notre mode de vie"

À la sociale-démocrate allemande Birgit Sippel, qui estime que l’intitulé de son portefeuille "fait le jeu de l’extrême droite", le Grec botte d’abord subtilement en touche. "Je n’ai jamais considéré" que cet intitulé "pouvait représenter une sorte d’affrontement entre notre culture et celle des autres." Il défend la protection d’un mode de vie qu’il définit par les valeurs inscrites dans les traités européens et dont les Européens peuvent être fiers – "L’UE est une lumière dans un monde qui s’assombrit de plus en plus, […] il faut sortir de l’autoflagellation." Et quand l’écologiste britannique Magid Magid estimera que son titre "est une concession aux fascistes, aux racistes, à l’extrême droite", Schinas répondra que ce sont précisément les extrémistes et les démagogues "qui doivent avoir peur de nos valeurs".

L’intitulé de son portefeuille va-t-il changer? "Je suis sûr que le temps nous donnera la réponse que vous demandez", répond-il à la libérale qui l’interroge et qui embraye: "Le titre doit disparaître!" L’ancien patron de Schinas, le président sortant de la Commission Jean-Claude Juncker (chrétien-démocrate lui aussi), a lui-même estimé que le titre allait devoir être modifié.

Quand un député de gauche radicale (GUE) souligne que quatre groupes s’opposent à son titre et estime que l’extrême droite jubile, Schinas lance son dernier argument en faveur du maintien du titre. "Vous me dites que Mme Le Pen jubile. Elle ne jubile pas: elle essaye d’instrumentaliser cette discussion à son avantage. Si on entre dans son jeu, si on revient là-dessus, c’est Madame Le Pen qui va jubiler."

Immigration choisie

Goulard doit encore s’expliquer

Le grand oral de la candidate française n’aura pas suffi à convaincre les eurodéputés lors de son audition de mercredi. Les groupes politiques du Parlement, à l’exception du sien (Renew Europe, libéral), ont convenu de lui poser de nouvelles questions par écrit. Elle les recevra ce vendredi et aura jusqu’à mardi pour y répondre. Citée dans une enquête de soupçon d’emplois fictifs, critiquée pour ses rémunérations comme consultante alors qu’elle était eurodéputée, elle a également été attaquée sur la taille du portefeuille qui lui est attribué.

Des trois partis de la coalition derrière Ursula von der Leyen, deux ont vu un de leurs candidats commissaires rejeté par le Parlement avant même la tenue des auditions. Seul le groupe libéral auquel est liée Sylvie Goulard est sorti indemne de la présélection. Si les réponses écrites de Sylvie Goulard ne suffisent pas à réunir une majorité des deux tiers sur son nom, l’audition pourrait être reconvoquée.

Au lendemain de l’audition, les Verts ont annoncé une proposition pour plafonner les revenus des élus. Elle est inspirée par les règles du Congrès américain, "où les revenus additionnels sont limités à 15% du revenu annuel des membres", indiquent-ils.

Sur le fond, la variété des points abordés par les eurodéputés aura reflété la diversité du portefeuille du Grec – de la santé des plus fragiles au programme Erasmus, en passant par la culture. Mais c’est la politique qu’il entend mener en matière migratoire qui est la plus sensible, dans une Europe qui se déchire sur ce sujet depuis quatre ans. C’est aussi celle qui aura focalisé l’attention des élus d’extrême droite, profitant de l’opportunité de tourner des vidéos potentiellement virales sur ce sujet sensible.

Le nœud de la politique migratoire européenne reste la révision du règlement de Dublin et l’absence d’application des règles de répartition des demandeurs d’asile entre les États membres. Schinas entend se lancer rapidement dans un tour des capitales et présenter "avant la fin de l’année" des pistes en vue de nouvelles propositions législatives "début de l’année prochaine". Le système de quotas de répartition entre États membres pour l’accueil des migrants a été adopté en 2015 par une large majorité d’États membres mais pas à l’unanimité. Le système imaginé par la Commission s’est avéré inopérant. À l’époque, "on a cru qu’on avait résolu le problème", rappelle le candidat grec, mais "sur ces questions, la majorité qualifiée, il faut l’avouer, a créé des blessures". Pour la réforme qui s’annonce, "politiquement, nous avons intérêt à éviter" un nouveau recours à la majorité qualifiée.

Le candidat a défendu l’importance de conclure des accords de réadmission avec les pays d’origine et de transit des demandeurs d’asile "pour avoir un système de retour effectif". Contrairement à un élu français qui l’interpelle, il ne plaide pas pour un système de conditionnalités dans la relation avec ces pays: "Il faut chercher des accords globaux, des accords win-win", dit-il sans plus de précision. Il ne voit pas non plus les ONG qui sauvent des vies humaines en Méditerranée "en complices des passeurs" contre lesquelles il faudrait intervenir: elles sont, dit-il, "plutôt une partie de la solution qu’il faut chercher". Mais il concède à ce député d’extrême droite: "Vous avez raison, les retours n’ont pas marché. Il faut faire plus" en matière d’accords de réadmission pour soutenir les expulsions.

Le candidat commissaire insiste par ailleurs sur la nécessité à son sens de développer des filières d’immigration choisie: pour répondre aux besoins démographiques de l’Europe, pour "combler nos lacunes en termes de qualification" et mettre un terme aux activités des trafiquants d’êtres humains. Il entend pour cela "jeter un regard neuf" sur la proposition de simplification de la "carte bleue" – la version européenne de la "green card" américaine, qui ouvre la porte aux candidats migrants qualifiés.

L’ancien porte-parole de Juncker aura passé son grand oral en parfait maître de sa communication et en fin connaisseur des sujets et leurs arcanes. Reste à voir s’il peut passer la rampe sans demander à Ursula von der Leyen de revoir son titre.

Gentiloni confirmé dans un fauteuil

L’Italien sera bien chargé de contrôler les budgets des ÉtatsEt, n’en déplaise aux Belges, il n’a pas l’intention de s’en prendre aux règles comptables d’Eurostat.

"Comment être certains que vous serez le braconnier devenu garde-chasse?" La question posée à Pierre Moscovici en 2014 aurait pu être brandie dans les mêmes termes pour celui appelé à lui succéder comme commissaire à l’Économie.

Le socialiste Paolo Gentiloni a été Premier ministre de l’Italie, troisième économie de la zone euro avec une dette de 135% du PIB, et le pays s’opposait frontalement aux règles budgétaires européennes avant l’arrivée du nouveau gouvernement. La première question de son audition devant le Parlement européen, que lui a adressé le conservateur allemand Markus Ferber, a porté sur sa neutralité dans la mise en œuvre des règles budgétaires.

Paolo Gentiloni a bien sûr assuré qu’il serait impartial, notamment lorsqu’il devra examiner la conformité du projet de budget de l’Italie pour 2020 avec les règles budgétaires. Et que si le pacte de stabilité permet "une certaine flexibilité", il ne s’agit en aucun cas de "concession vis-à-vis de tel ou tel pays".

Auditionné par les commissions des affaires économiques, des budgets et de l’emploi, Gentiloni a, suivant un rituel convenu, assuré qu’il défendrait l’intérêt général européen et qu’il ne serait donc "pas le représentant d’un gouvernement" à la table du collège des commissaires.C’est bien ce que prévoient les traités.

Eurostat indépendant

L’audition aura été l’occasion pour un Belge de remettre sur le métier le débat de la norme comptable "SEC" (Système européen des comptes).Car dans son portefeuille, Gentiloni est notamment appelé à prendre la responsabilité d’Eurostat, l’administration de la Commission en charge de l’information statistique. "Nous avons encore cette règle que les investissements publics doivent être intégrés dans le budget de l’année d’exécution de cet investissement, ce qui est sur le plan économique une règle absurde", a lancé Johan Van Overtveldt (N-VA). 

"J’ose prendre la liberté de penser que changer cette règle serait, de loin, bien plus efficace pour stimuler l’investissement. Allez-vous la changer?" Réponse de Gentiloni: sa première mission sera "de veiller à l’indépendance de l’organeEurostat.

En d’autres termes: non, même si "le Collège (des commissaires) et le Parlement peuvent en discuter". Un peu court pour le nationaliste flamand: "La nouvelle Commission veut faire des investissements un fer de lance. Si elle le veut vraiment, ces règles comptables doivent être adaptées." La norme "SEC 2010" est contestée depuis plusieurs années en Belgique, l’actuelle commissaire en charge d’Eurostat, Marianne Thyssen (CD & V), est bien payée pour le savoir.

"Un honneur d’être approuvé comme Commissaire à l’Économie", a tweeté l’Italien, annonçant en fin de journée son approbation.

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