interview

"La tâche de Michel sera beaucoup plus difficile que celle de Van Rompuy"

Alexander Mattelaer. ©Dieter Telemans

Le directeur de l'Institut d'études européennes de la VUB pose un regard inquiet sur le contexte dans lequel va évoluer Charles Michel, le nouveau président du Conseil européen.

Charles Michel deviendra officiellement président du Conseil européen dimanche, mais c’est ce vendredi qu’a lieu le passage de témoin: Donald Tusk lui remettra la "clochette" présidentielle, qu’il avait lui-même reçue des mains d’Herman van Rompuy.

 Selon ce dernier, Michel est "beaucoup mieux préparé" à occuper ce poste que lui, qui a essuyé les plâtres de la fonction. Après être parvenu à faire tourner le gouvernement belge avec un parti séparatiste, après avoir noué des relations étroites avec plusieurs des membres du Conseil européen, il est certainement outillé pour chercher, tel un Calder politique, les nouveaux équilibres européens. Pourtant, ce grand mobile qu’est le Conseil chancèle comme jamais, met en garde Alexander Mattelaer, directeur de l’Institut d’études européennes de la VUB, et chercheur au think tank diplomatique belge Egmont.

Quels sont les principaux défis que Charles Michel va devoir gérer?

"La période après-guerre froide vient de se conclure. Il faut aller à la recherche d’un nouveau modèle d’intégration.".

Il hérite de grands dossiers qui n’ont pas été (complètement) résolus, comme l’achèvement de l’union bancaire, la crise migratoire ou le Brexit. Mais l’Europe fait aussi face à de nouveaux défis, dans un contexte de détérioration de la relation bilatérale entre les États-Unis et la Chine. La question du développement de la 5G et du rôle qu’y jouera ou non Huawei en Europe, traduit en fait l’évolution de la relation entre les deux premières puissances mondiales qui essayent de diviser l’Union européenne.

Une "division", c’est ce que vous craignez?

Pas une division avec un mur à Berlin et des fils barbelés, mais si la moitié des États membres décident de suivre le modèle chinois de développement de la 5G en achetant Huawei et l’autre moitié choisit une voie différente, en partenariat avec les États-Unis, il y aura une division technologique. Ce qui risque de nous mener à des divisions intra-européennes très profondes. Moins visibles mais aussi réelles dans leurs conséquences politiques que les divisions de la guerre froide. La compétition entre Pékin et Washington nous mène à une sorte d’atomisation du système international qu’on peut sentir au sein même de la construction européenne. Cela nous mène à une crise de la souveraineté européenne, de notre capacité d’agir, d’agir ensemble.

Dans ce contexte, l’état de santé du noyau de la construction européenne, l’axe franco-allemand, est crucial. Diagnostic?

"[Les tensions Chine-USA risquent] de nous mener à des divisions intra-européennes très profondes. Moins visibles mais aussi réelles dans leurs conséquences politiques que celles de la guerre froide."

Le défi le plus délicat pour M. Michel est en effet de gérer l’évolution d’un axe franco-allemand sous tension. S’il n’y a pas d’accord entre Paris et Berlin, rien ne bouge. Or cette relation s’est détériorée ces derniers mois. Emmanuel Macron est visiblement frustré par le fait que l’Allemagne ne s’engage pas, propose peu, refuse l’union bancaire, critique vertement la politique monétaire de la Banque centrale.

En tant que président du Conseil, il sera essentiel qu’il trouve des idées pour rapprocher Paris et Berlin sur des positions communes. Et ensuite qu’il puisse les "européaniser", les traduire d’une façon acceptable pour les autres membres. Ca demande probablement un investissement dans la compréhension des dynamiques politiques à Berlin et Paris. Il est par exemple important que Macron, qui a été élu sur une campagne très europhile, parvienne à réaliser des choses avec sa présidence. Pour éviter que la dynamique de la prochaine présidentielle soit celle d’une force pro-européenne au bilan faible face à une force europhobe. Ca ne sera pas facile, alors que la politique européenne de Berlin consiste àmaintenir et défendre le statu quo. Et dans le contexte de fragmentation politique qui s’annonce, je crains que la tâche du président du conseil européen soit en train de devenir beaucoup plus difficile qu’avant.

En son temps, Herman Van Rompuy a tout de même eu à gérer une menace d’implosion de la zone euro…

Donald Tusk et Charles Michel ©Photo News

Oui, mais les problèmes sont aujourd’hui beaucoup plus politiques. La crise que Van Rompuy a eu a gérer se jouait dans un contexte où la confiance dans le système politique était encore relativement bonne. Aujourd’hui, même si on n’est pas dans une atmosphère de crise existentielle sur le plan bancaire et économique, les paramètres politiques sont devenus plus difficiles à gérer, la tâche de Charles Michel sera plus difficile.

Quelle marge de manœuvre réelle Charles Michel aura-t-il dans la gestion de cet axe Paris-Berlin, qui est par ailleurs largement affranchi du cadre du Conseil européen?

Ce n’est pas une mission qu’il peut réussir seul, mais il peut espérer faire la différence. Comme Premier ministre, il a investi pas mal de temps dans sa relation avec Angela Merkel. Même s’il est sans doute plus proche d’Emmanuel Macron d’un point de vue politique, linguistique et culturel, il avait compris qu’investir dans le dialogue en profondeur avec Berlin était essentiel.

L’autre gros défi ne sera-t-il pas de gérer la fracture idéologique entre le noyau occidental de l’Union et les pays à l’Est de l’ancien rideau de fer, qui sont absents des postes clés européens?

Oui, ça risque d’être très difficile: cette absence va poursuivre la légitimité de cette équipe de gestion politique à travers la législature. On le verra lorsqu’on abordera des sujets qui touchent aux intérêts des États membres orientaux. On le voit d’ailleurs déjà quand Macron remet en question l’Otan: la dépendance sécuritaire et géopolitique de la plupart des États membres orientaux est tellement plus importante que celle de la France que ses déclarations ont créé un effet polarisant. Berlin le ressent très fort, c’est une des raisons pour lesquelles le ton y est assez critique vis-à-vis de Paris. Même si l’Allemagne a des doutes réels vis-à-vis de Washington, elle n’acceptera pas une subordination stratégique vis-à-vis de la France.

Mais une subordination stratégique vis-à-vis des États-Unis devient périlleuse: quelle alternative alors?

L’alternative pour l’Allemagne, c’est de renforcer la Bundeswehr. C’est déjà le cas: le budget annoncé de l’armée allemande a augmenté à 50 milliards par an, il est désormais plus important que celui de la France. Et Berlin a la marge fiscale pour poursuivre l’augmentation. C’est un cap important: avant, l’Allemagne prenait toujours soin à maintenir un budget militaire proche mais inférieur à ceux de la France et du Royaume-Uni.

C’est un point de bascule stratégique…

"[Charles Michel] a essayé, avec un certain succès, de rapprocher une vision plus latine et l’autre plus germanique en Belgique: c’est un peu ce qu’il doit chercher à recréer au plan européen."

Oui, je pense que la période après-guerre froide, de l’après traité de Maastricht, vient de se conclure. Il faut aller à la recherche d’un nouveau modèle d’intégration européenne 3.0. qui soit adapté au monde géopolitique dans lequel on se retrouve.

Charles Michel vous semble-t-il armé?

En tant que Premier ministre il a essayé, avec un certain succès, de rapprocher une vision plus latine et l’autre plus germanique en Belgique: c’est un peu ce qu’il doit chercher à recréer au plan européen. Il part pour l’Europe avec une équipe diplomatique au top.

Vous pensez à son chef de cabinet, François Roux, ambassadeur sortant de la Belgique auprès de l’UE?

"Des États membres extrêmement faibles ont toujours la propension d’affaiblir la construction européenne dans sa totalité."

Oui: Francois Roux, c’est la crème de ce que notre système diplomatique pouvait offrir. Il y est entré en 1989, à la chute du Mur de Berlin. Charles Michel peut encore surfer sur la vague d’investissement que l’État belge a fait dans sa diplomatie il y a une génération. Il est extrêmement important pour la Belgique de comprendre la valeur de tout ça, de s’efforcer de maintenir ce niveau d’expertise dans notre système diplomatique.

Dans un contexte d’atomisation du système international et, dans une certaine mesure, du niveau européen, c’est le fait d’avoir des instruments nationaux pour s’engager dans des débats qui fera la différence entre les États membres capables de peser sur la formulation des politiques européennes et ceux qui ne le sont pas. Les Pays-Bas, se sont lancés à fond dans un réinvestissement de leur diplomatie nationale. En Belgique, le corps diplomatique ne cesse de se réduire. La mauvaise santé de notre administration fédérale devient préoccupante.

N’y a-t-il pas, dans une certaine mesure, un jeu de vases communicants à l’œuvre, avec des Régions plus actives et un réseau diplomatique européen?

La Flandre essaye de développer des liens directs avec l’Union, mais avec la situation des Catalans le système européen est devenu très prudent avec l’idée de développer des liens étroits avec des régions où vit l’aspiration autonomiste. Plus généralement, l’idée que la diplomatie nationale soit réduite et remplacée par les niveaux européen et régional semble dépassée: aujourd’hui, le débat entre États membres gagne en importance. Il faut avoir des instruments nationaux pour jouer ce jeu intergouvernemental. Or en Belgique, on les a trop longtemps négligés. Si on n’arrive même pas à agir au niveau national, alors quelles sont les possibilités de le faire au niveau européen quand on doit trouver un consensus au Conseil?

Il est difficile d’envisager une Europe fonctionnelle et forte avec les États membres dysfonctionnels et faibles. L’Union reste une union des États – et on doit faire attention à ne pas en devenir le maillon faible. Des États membres extrêmement faibles ont toujours la propension d’affaiblir la construction européenne dans sa totalité.

 

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