analyse

La Turquie utilise la menace d'une crise migratoire pour faire plier l'Europe

Des migrants en provenance de Turquie tentent de rejoindre l'île grecque de Lesbos. ©REUTERS

L'accord de cessez-le-feu à Idlib, signé jeudi avec Moscou, et une promesse d'aide financière supplémentaire de l'UE devraient apaiser Ankara.

Dénuée de politique d'asile digne de ce nom, l'Union européenne (UE) vient à nouveau de s'exposer au risque d'une nouvelle crise migratoire.

Le 28 février, la Turquie décidait de ne plus empêcher les migrants de franchir ses frontières avec l'Europe, alors qu'un accord conclu en 2016 l'y oblige. Quelques heures plus tard, des milliers de migrants, originaires de Syrie, du Pakistan, d'Afghanistan et d'Afrique, convergeaient aux frontières grecques et bulgares. Tournant les migrants en arme psychologique, Ankara espère faire plier l'UE.

Un enfant faisant partie d'un groupe de migrants refoulé par les gardes côtes grecs et amené dans la ville turque de Dikili. ©REUTERS

Depuis des semaines, Ankara réclame en vain l'aide des Européens dans le conflit l'opposant à la Syrie et à son puissant allié, la Russie, dans la poche d'Idlib (nord-ouest de la Syrie). La Turquie, qui soutient les rebelles syriens, a perdu depuis janvier 50 militaires à Idlib, dont 30 en un jour. En représailles, elle a lancé une offensive contre l'armée de Bachar al-Assad, tuant plus de 300 soldats syriens.

L'Europe refuse de soutenir la Turquie dans son aventure syrienne, mais elle devait lui fournir une aide supplémentaire pour les 3,6 millions de migrants qu'elle accueille sur son territoire. 

Le spectre de la crise de 2015

Les images de migrants traversant la mer Égée, diffusées cette semaine, ont ravivé le spectre de la crise migratoire de 2015. Celles de centaines de milliers de gens, fuyant la guerre ou la misère économique, échoués en Grèce dans des conditions inhumaines. En 2016, la Turquie avait accepté de fermer le passage en échange d'une aide de 6 milliards d'euros destinée à l'accueil des migrants. La crise avait divisé l'Europe.

Des migrants en provenance de Turquie tentaient, ce vendredi, de rejoindre l'île grecque de Lesbos. ©REUTERS

Les Européens ont lancé vendredi un message ferme à la Turquie, lors d'un Conseil des ministres des Affaires étrangères européens à Zagreb.

"C'est inacceptable. Nous rejetons fermement une situation dans laquelle les migrants affluent aux frontières de l'Europe en pensant qu'elles seront ouvertes", a martelé Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, dénonçant la stratégie d'Ankara.

Guerre de communication

Durant toute la semaine, la Turquie et la Grèce se sont livré une guerre des nerfs. La Turquie a diffusé une vidéo d'un navire grec tirant sur une embarcation de migrants pour la refouler. Un autre communiqué annonçait la mort d'un migrant, tué lors d'un "dérapage" des gardes-frontières grecs. Athènes a laissé entendre que les garde-côtes turcs ont escorté des migrants jusqu'aux eaux territoriales européennes. 

"L'UE prendra toutes les mesures pour faire respecter l'intégrité de ses frontières."
Josep Borrell
Haut représentant aux Affaires étrangères de l’UE

En une semaine, la Grèce a repoussé 35.000 migrants. Quelles sont les consignes données aux garde-côtes grecs? La réponse n'est pas claire.

"L'UE prendra toutes les mesures pour faire respecter l'intégrité de ses frontières", a averti Josep Borrell, sans entrer dans les détails. "La première chose est d'arrêter le flux de migrant croyant que la frontière a été ouverte. C'est une question de communication."

Edito | L'Europe d'Orban

Vendredi, des heurts ont éclaté à la frontière gréco-turque entre les gardes grecs et des migrants, les premiers tirant des gaz lacrymogènes, les seconds lançant des pierres et réclamant l'ouverture des frontières. Athènes accusait les forces turques de tirer des gaz lacrymogènes depuis la frontière et de distribuer du matériel aux migrants pour couper les grillages. 

6
milliards €
Sur les 6 milliards d'euros promis à la Turquie en 2016, 4,5 milliards ont été décaissés.

Pour apaiser la Turquie, et éviter une nouvelle catastrophe humanitaire sur les îles grecques, l'UE pourrait octroyer une nouvelle aide à Ankara et accélérer les versements de l'aide promise en 2016. Sur les 6 milliards d'euros, 4,5 milliards ont été décaissés. Ankara accuse régulièrement l'UE de ne pas payer à temps.

"Nous comprenons tout à fait les pressions auxquelles est confrontée la Turquie et nous sommes prêts à y remédier", a résumé Josep Borrell. Le chef de la diplomatie européenne a rappelé le statut de candidat à l'adhésion de la Turquie et la nécessité de "maintenir le dialogue".

Cessez-le-feu

En dépit de ces heurts, l'afflux de migrant semblait se tarir peu après la conclusion d'un cessez-le-feu à Idlib. Moscou et Ankara, opposés en Syrie alliés sur d'autres terrains, ont conclu une trêve entrée en vigueur dans la nuit de jeudi.

La Turquie a obtenu, sur papier, le retrait des troupes syriennes et la création d'une zone de sécurité à Idlib. Elle compte y déplacer un million de déplacés, piégés par la guerre dans des conditions épouvantables.

Cet accord est jugé fragile, car rien ne garanti dans les faits que le régime de Bachar al-Assad retirera ses troupes. Quant à l'Europe, dénuée d'armée pour soutenir sa politique étrangère, elle reste à la merci d'Ankara. 

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