"Le gouvernement fait tout pour que les Hongrois n’osent pas dire ce qu’ils pensent"

Les étudiants de l’université d’arts dramatique et cinématographique de Budapest ont occupé leur université pour protester contre sa mise au pas par le pouvoir. ©REUTERS

Portrait de ceux qui se battent pour redonner de la vigueur à la démocratie hongroise après 10 ans de pouvoir de Viktor Orbán.

«Nous sommes l’université secrète et l’université commence en secret…» Ce sont ces paroles que Bálint Antal chante en cœur avec ses pairs sur le parvis de l’université d’arts dramatique et cinématographique de Budapest, devant un parterre de journalistes et de passants curieux. Masque en tissu jaune sur le nez, cet étudiant en troisième année au sein d’une institution qui a formé de grandes pointures de la culture hongroise, à l’instar des cinéastes Béla Tarr ou Ildikó Enyedi, ne sait pas encore exactement de quoi son année sera faite. Et pour cause, lui et ses camarades occupent l’université depuis le 31 août.

«Je suis censé obtenir mon diplôme à la fin de l’année, mais je suis prêt à le perdre», explique-t-il face à la porte d’entrée barricadée de ruban en plastique blanc-rouge. L’objectif pour ces étudiants et leurs professeurs ? Faire plier le pouvoir de Viktor Orbán, qu’ils accusent de leur imposer un conseil de direction au détriment d’un sénat académique jusque-là démocratiquement élu. «Le but, c’est que nous puissions reprendre le contrôle de notre université. Nous bloquons l’accès au nouveau conseil de direction, c’est le seul moyen à notre disposition pour défendre notre autonomie.»

«C’est l'expérience d’une vie, à la fois incroyable et épuisante.»
Bálint Antal
Etudiant

En cause ? Attila Vidnyánszky, placé à la tête du conseil de direction. Ce metteur en scène autrefois apprécié, devenu directeur du théâtre national et allié du gouvernement, n’a pas caché vouloir faire plus de place aux valeurs chrétiennes et nationales au sein l’université. Pour ses quelque 300 étudiants, qui n’ont guère l’habitude des blocus, les cours ont finalement commencé. Ce service minimum qui assure le diplôme est complété d’une myriade d’enseignements axés sur l’université en lutte.

« C’est l'expérience d’une vie, à la fois incroyable et épuisante », témoigne Bálint Antal, 27 ans, non content de retrouver son appartement entre deux nuits passées sous la tente du hall d’entrée. En plus du nettoyage, des repas, du filtrage des entrées… les occupants participent à de nombreuses AG. « Le danger, c’est l’essoufflement. Si nous gagnons, cela permettrait à un espoir de changement de renaître dans ce pays », conclut l’étudiant motivé. Mais en cas d’échec, il n’exclut pas de quitter la Hongrie et son climat qu’il juge « toxique ».

Un régime " de collaboration nationale "

Bálint Antal était encore mineur quand Viktor Orbán accédait au pouvoir en 2010, fort d’un raz-de-marée électoral lui assurant une majorité constitutionnelle, qu’il possède toujours aujourd’hui. Médias, éducation, culture, nouvelle constitution (amendée huit fois depuis), aide sociale… l’homme fort de la droite hongroise, flirtant avec l’extrême droite depuis la crise des réfugiés, n’a eu de cesse de réformer la Hongrie. Il a finalement réussi à mettre en place un régime dit « de collaboration nationale » - jugé oligarchique par les politologues - reposant sur l’allégeance au premier ministre.

Une étudiante de l'université d’arts dramatique et cinématographique de Budapest. ©REUTERS

«Les Hongrois sont dérobés de leur argent public et la propagande dissimule le vol.»
Bernadett Szél
Députée indépendante

Bernadett Szél, députée indépendante au Parlement hongrois depuis 2012 a vu les espoirs suscités par l’arrivée de Viktor Orbán voler en éclat. Le parti écologiste qu’elle représentait alors, le LMP, fait aussi son entrée au Parlement en 2010. « En quelques années, nous avons dû nous résoudre à l’évidence : celui qui remportait la mise à chaque fois, c’est Lorinc Mészáros », s’insurge la politicienne qui évoque l’oligarque numéro un du régime  – un ancien chauffagiste – devenu grande fortune du pays, dopée par de juteux appels d’offres où la concurrence est souvent déficiente. « Les Hongrois sont dérobés de leur argent public et la propagande dissimule le vol », dénonce Bernadett Szél, venue à vélo à la terrasse d’un café à Budapest.

Dans cette « démocratie déprimée », où nombre de partis politiques d’opposition se livrent encore des querelles intestines, la politicienne aux cheveux courts s’est transformée en lanceuse d’alerte investissant volontiers Facebook et Instagram : état catastrophique des hôpitaux publics, maltraitance d’enfants dans des centres de placement… Elle semble être partout en live sur Facebook, avec son camarade d’arme Ákos Hadházy, lui aussi député indépendant : devant l’ambassade de Russie à Budapest pour demander des comptes sur l’empoisonnement de Navalny ; face à la présidence de la République, pour dénoncer la dernière consultation nationale « un outil de propagande »... « Oui, ça m’est arrivé de vouloir abandonner, mais je me sens investie d’une mission auprès de mes compatriotes », avoue-t-elle.

Des ONG stigmatisées

András Léderer n’est pas non plus du genre à laisser tomber. Et pourtant, ce responsable du plaidoyer auprès du comité Helsinki - une ONG de défense des droits de l’homme - est lui aussi régulièrement dans le collimateur du gouvernement. En 2018, il a été accusé d’être « un spéculateur au service de George Soros » dans une liste publiée par l’hebdomadaire Figyelo - un média autrefois de qualité transformé en relais de propagande de l’action gouvernementale. Le comité Helsinki a beau gagner régulièrement des procès de diffamation (en juin, c’est la Cour de Justice de l’UE qui a jugé illégale la loi stigmatisant les ONG financées par des fonds de l’étranger), cela entrave à peine la machine gouvernementale.

« On nous accuse d’être des entités politiques sous couvert de membres de la société civile », conte András Léderer. « Mais j’ai encore beaucoup d’espoir. Oui, le gouvernement fait tout pour que les Hongrois n’osent pas dire ce qu’ils pensent et agissent selon leur conscience, mais j’ai vu en 2015, pendant la crise des réfugiés, la Hongrie profonde se comporter de manière tellement humaine… », se souvient le trentenaire qui avoue que ce qui le fait tenir, ce sont aussi ses amis et collègues « autant de filets de sécurité auxquels se raccrocher ».

«Je ne crois pas que la liberté d’expression soit en danger en Hongrie, en revanche, c’est la pluralité des médias qui l’est.»
Veronika Munk
Journaliste

Café dans une main et bouteille de cola dans l’autre, c’est la course contre la montre pour Veronika Munk qui règle les derniers préparatifs avant de lancer - d’ici moins d’une semaine - Telex.hu, un nouveau média en ligne, financé par abonnement. « Voilà où j’en suis ! », s’amuse la rédactrice en chef sur un banc dans son quartier de Buda. Il y a deux mois, cette co-rédactrice en chef affichait un air grave alors qu’elle posait sa démission flanquée de 70 de ses collègues à Index.hu, le portail d’information le plus lu du pays avec 1,5 million de visiteurs par jour.

Veronika Munk lance Telex.hu, un nouveau média en ligne, financé par abonnement. ©AFP

Nouveau média et rap engagé

Si la rédaction de cet ancien média indépendant s’est dissoute, c’est parce qu’elle craignait pour son indépendance après le limogeage de son ancien rédacteur en chef et l’arrivée d’un homme de main de Viktor Orbán à la régie publicitaire du holding médiatique. « Je le sentais venir. Mais j’étais furieuse, triste et frustrée que cela soit arrivé à un média dans lequel je croyais beaucoup », raconte la quarantenaire, qui y avait commencé sa carrière de journaliste en tant que stagiaire à 23 ans. « Je ne crois pas que la liberté d’expression soit en danger en Hongrie, en revanche, c’est la pluralité des médias qui l’est », reconnaît la professionnelle qui regrette qu’en l’espace de 10 ans, de nombreux médias indépendants aient été réduits au silence. « Chaque matin quand je me lève, je sens que c’est important de faire ce que je fais et je suis fière d’être journaliste », affirme-t-elle.

"Le rap est un véritable catalyseur qui incite à la réflexion et à l’action."
Áron Molnár
Acteur et membre du collectif NoAr

Un peu plus loin à Buda, en terrasse d’une vaste cour d’immeuble centenaire hébergeant un centre culturel alternatif, Áron Molnár discute avec ses comparses du collectif NoÁr de leur futur site Internet où les visiteurs seront incités à s’engager. Cette formation artistique et musicale adulée par la génération « réseaux sociaux » n’a pas sa langue dans sa poche. Ses morceaux de rap, qui évoquent autant de problèmes de société tels que la criminalisation des sans-logis ou des migrants, la crise climatique, la maltraitance des enfants, ou l’autonomie en péril de l’Université d’arts dramatique et cinématographique, cumulent les centaines de milliers de vues sur YouTube.

« Le rap est un véritable catalyseur qui incite à la réflexion et à l’action. C’est exactement ce que nous visons avec NoÁr, que les gens s’impliquent ! », s’exalte Áron Molnár, qui finance une partie des clips de la formation avec ses salaires d’acteur. « Le pouvoir en place s’approprie les mots tels que ‘‘société civile’’ ou migrant : nous nous leur redonnons leur vraie signification ».

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés