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Le Haut-Karabakh réveille les tensions au Caucase

Depuis dimanche, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, les deux anciennes républiques soviétiques qui se disputent ce territoire depuis des décennies, se livrent de violents combats. ©Photo News

Grande comme le Luxembourg, la région indépendantiste du Sud Caucase est en proie depuis plusieurs jours à de nouveaux affrontements entre l’Azerbaïdjan et les forces séparatistes. Derrière ce conflit, les intérêts de la Russie et de la Turquie s’opposent.

On l’appelle tristement la «poudrière du Caucase». Un «conflit gelé» depuis une trentaine d’années, qui s’embrase à la moindre provocation d’un des deux adversaires. En quelques heures, dimanche 27 septembre, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont instauré chacun la loi martiale autorisant le recours à la force dans la région disputée du Haut-Karabakh. Cette petite enclave de la taille du Luxembourg est peuplée d’environ 150.000 habitants, majoritairement des Arméniens, mais est rattachée officiellement à l’Azerbaïdjan depuis l’époque soviétique. Le Haut-Karabakh a voté son indépendance en 1991, une indépendance non-reconnue par la communauté internationale. Comme en 2019 et en 2016 lors de la «guerre des quatre jours», plusieurs localités de cette région montagneuse du Sud Caucase ont été touchées cette semaine par des frappes de l’armée azerbaïdjanaise, notamment Stepanakert, la capitale de cette région séparatiste. Chaque camp annonçait des pertes importantes chez l’adversaire, renchérissant dans la propagande guerrière.

Vendredi après-midi, après six jours de combats, l’Arménie semblait vouloir calmer le jeu, annonçant dans un communiqué de sa diplomatie son intention de s’engager sur la voie d’un cessez-le-feu. Une déclaration qui faisait écho à celle des présidents Emmanuel Macron, Vladimir Poutine et Donald Trump, qui ont appelé eux aussi à la fin des hostilités. La France, la Russie et les États-Unis co-président le Groupe de Minsk, formé en 1992 pour trouver les conditions d’une paix juste et durable au Haut-Karabakh. Pour Didier Billion, géopolitologue à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris, la recherche d’un consensus sur la question du Haut-Karabakh demandera du courage et prendra du temps. «Est-ce que le conflit actuel sera le déclencheur d’une tentative réelle, opiniâtre de recherche de solution? Moi ce que je demande, c’est que les déclarations soient suivies des faits. Un cessez-le-feu immédiat, puis des négociations qui s’inscrivent dans la durée car ce n’est pas un conflit qui se réglera en deux mois. C’est une crise grave qui fait partie de l’agenda international. Cela n’a d’ailleurs échappé à personne que les co-présidents du Groupe du Minsk sont aussi au Conseil de Sécurité de l’ONU».

Les déchirements en cours au Haut-Karabakh pourraient-ils déstabiliser cette région riche en hydrocarbures où rivalisent des puissances régionales comme la Russie, la Turquie et l’Iran? Contrairement au passé, le soutien très affirmé de la Turquie à l’Azerbaïdjan dans ce nouveau conflit ouvert peut le faire craindre. La Turquie et l’Azerbaïdjan sont deux pays musulmans soudés par des liens historiques, religieux, économiques et militaires très forts. Même si une intervention militaire turque au Haut-Karabakh n’est pas envisagée, la Turquie – qui n’a pas réclamé de cessez-le-feu - est accusée officiellement par la France et la Russie d’avoir dépêché des milices syriennes à sa solde au Haut-Karabakh. Ces accusations sont démenties côté turc et côté azerbaïdjanais. Pour Didier Billion et d’autres experts de la région, le Caucase est le pré-carré de la Russie qui ne laissera pas les mains libres à la Turquie à son flanc sud. «La Russie n’acceptera pas que la Turquie avance ses pions vers le Caucase. Le danger est qu’Erdogan ne comprenne pas la situation», affirme l’expert.

La Russie entretient d’ailleurs de bonnes relations avec les deux ex-républiques soviétiques que sont l’Arménie et l’Azerbaïdjan, même si elle est traditionnellement plus proche de l’Arménie orthodoxe que de l’Azerbaïdjan chiite. Moscou fournit d’ailleurs des équipements militaires aux deux capitales, tout en privilégiant cependant l’Arménie. Enfin, Moscou est en concurrence avec l’Azerbaïdjan sur les marchés des hydrocarbures. L’Azerbaïdjan est riche en gaz et en pétrole et plusieurs pipelines partent de Bakou sur la Mer Caspienne et traversent la Géorgie puis la Turquie (en évitant l’Arménie) pour atteindre la Méditerranée. Pour Samin Akgonul, directeur du département d'études turques de l'Université de Strasbourg, «le maitre du jeu dans cette histoire est bien plus Poutine que d’Erdogan».

Chronologie

1921: Les autorités bolcheviques rattachent la province du Haut-Karabakh à la république socialiste soviétique (RSS) d’Azerbaïdjan.

1923: Le Haut-Karabakh obtient le statut de région autonome au sein de la RSS d’Azerbaïdjan.

1988: A la faveur de la perestroïka, le Haut-Karabakh fait sécession et vote son rattachement à l’Arménie. Moscou et Bakou refusent.

1991: Alors que l’URSS est en pleine désintégration, le Haut-Karabakh proclame son indépendance à l’issue d’un référendum (82 % de votes pour). Un conflit armé de trois avec l’Azerbaïdjan débute.

1992: Création du groupe de Minsk par l’OSCE, co-présidé par la France, la Russie et les Etats-Unis pour trouver une solution pacifique au conflit.

1994: Le 16 mai, un cessez-le-feu est signé à Moscou entre les dirigeants de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et du Haut-Karabakh. Les affrontements ont fait entre 20.000 et 30.000 morts des deux côtés.

2016:  Des affrontements éclatent au Haut-Karabakh. On parle de la «guerre des quatre jours» qui fait 350 morts dans les deux camps.

27 septembre 2020: Loi martiale déclarée en Arménie et en Azerbaïdjan et recrudescence des combats meurtriers pendant plusieurs jours au Haut-Karabakh.

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