reportage

Le Luxembourg, nouvelle économie lunaire

Notre petit voisin souhaite devenir le leader européen de l’industrie spatiale. En votant une loi, unique en son genre, sur l’utilisation de matériaux issus de l’espace, le Grand-duché de Luxembourg cherche à attirer des start-ups ambitieuses.

Dans un entrepôt vide sur un terrain industriel situé à un jet de pierre de la gare de Luxembourg-Ville, à côté d’une usine de tabac qui dégage une odeur pénétrante, Maia Haas d’ispace s’anime. "Voilà, notre Lune", dit-elle en souriant. Nous nous trouvons devant un bac à sable de près de dix mètres sur dix qui reproduit à l’identique la surface de la Lune, y compris les petits cratères. La lumière et les ombres sont aussi proches que possible de la réalité. Il s’agit du site de test du petit robot d’ispace qui doit apprendre à se mouvoir dans les conditions lunaires. Il n’est pas possible de nous montrer son fonctionnement. Problèmes techniques.

"Nous souhaitons installer une base lunaire permanente et créer une économie lunaire durable."

Jouer à se promener sur la Lune dans un bac à sable avec un spot pour simuler le Soleil: cela semble très éloigné de la technologie de pointe nécessaire pour envoyer un engin sur un corps céleste. Pourtant, c’est très sérieux. L’an prochain, ispace, une start-up japonaise, volera vers la Lune pour une mission d’observation. Lors du deuxième vol prévu en 2021, l’entreprise y atterrira avec son "rover" en carbone d’à peine 4 kilos. Ce ne sont pas de vagues intentions, car les places sont déjà réservées dans la fusée de SpaceX. "Si nous démontrons que nous en sommes capables, nous comptons lancer une mission tous les trois ou six mois. Au final, nous souhaitons installer une base lunaire permanente et créer une économie lunaire durable."

De la glace sur la Lune

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ispace à choisi de s’implanter à Luxembourg pour réaliser ces projets intergalactiques. L’entreprise, qui a récemment collecté près de 100 millions de dollars de capitaux, a ouvert un bureau chez notre calme mais riche voisin, après qu’il ait voté une loi qui accorde aux entreprises luxembourgeoises la pleine propriété des matériaux ramenés de l’espace. Dans le cas d’ispace, il s’agit d’eau. "Nous voulons localiser la glace présente sur la Lune, la scinder en oxygène et hydrogène, et en faire du carburant pour les fusées."

Ce projet s’inscrit dans la stratégie du gouvernement luxembourgeois, qui souhaite devenir le hot spot européen dans la nouvelle space race. Alors que l’espace a pendant longtemps été le terrain de chasse réservé des grandes et puissantes nations – ne fût-ce qu’à cause des risques et des coûts énormes – les entreprises privées trépignent aujourd’hui d’impatience pour commercialiser l’espace. Et pour ces entrepreneurs pionniers, le Luxembourg – une tête d’épingle sur la carte du monde, surtout connu pour ses entreprises boîtes aux lettres, son carburant bon marché et son régime fiscal avantageux – ouvre tout grand les portes.

"C’est the next big thing", explique Etienne Schneider, vice-premier ministre et ministre de l’Économie. Depuis son entrée en fonction en 2012, le politicien du parti ouvrier socialiste luxembourgeois s’est révélé être le visage amical des ambitions spatiales du pays. "Nous voulons devenir une nation de l’espace. Nous n’en sommes encore qu’aux prémices, mais le Luxembourg compte absolument faire la course en tête. Quand je discute avec mes collègues européens, je remarque que le secteur ne les intéresse pas vraiment."

À 48 ans, Schneider a trouvé son inspiration auprès des scientifiques de la Nasa lors de voyages exploratoires aux Etats-Unis. "Lorsque je les ai entendus parler pour la première fois d’exploitations minières futuristes dans l’espace, j’ai pensé: ‘Qu’est-ce qu’ils ont fumé?’ Mais après réflexion, nous avons évalué le potentiel économique et l’intérêt de ce secteur pour notre pays. Le besoin de disposer d’un cadre juridique pour attirer les entreprises s’est très vite fait sentir."

Le Luxembourg est donc le premier pays européen à couler dans une loi le droit des entreprises à considérer comme siens les matériaux qu’elles ramènent de l’espace. Seuls les Etats-Unis possèdent une règle comparable depuis 2015, mais elle va moins loin. Schneider fait la comparaison avec les eaux internationales. "Personne ne peut revendiquer la propriété des océans, mais nous pouvons y pêcher et commercialiser les produits de la pêche. C’est la même chose avec l’espace: vous ne pouvez pas être propriétaire d’un corps céleste, mais vous pouvez y prélever des matières premières."

Capitalisme

L’an dernier a suivi la création de la Luxembourg Space Agency (LSA), une espèce de petite Nasa sur mesure pour le Luxembourg, mais dont la mission est très différente et très spécifique. Pour le dire crûment: le Luxembourg ne veut pas aller explorer l’espace pour des raisons scientifiques, mais pour des motivations capitalistes. "Le fil rouge, c’est le développement économique", explique Marc Serres, CEO de la LSA, qui occupe tout un étage au sein du ministère de l’Économie, au centre de la capitale luxembourgeoise. "Le gouvernement n’est pas un client. Nous voulons surtout faciliter les choses autant que possible pour les entreprises."

Nos voisins croient dur comme fer au potentiel futur de l’industrie minière sur des astéroïdes. Cette perspective a longtemps fait partie de la science-fiction, mais devient de plus en plus réaliste. Si l’Homme, comme beaucoup le prédisent, souhaite réaliser de longs voyages spatiaux, voire même devenir une race interplanétaire, il devra utiliser les ressources disponibles dans l’espace. La transformation de l’eau de l’espace en carburant pour les fusées est l’application la plus évidente. Mais il existe aussi des trésors de métaux rares et précieux comme l’or, le platine et le palladium sur des astéroïdes évoluant dans la ceinture entre Mars et Jupiter.

Serres: "Aujourd’hui, vous devez emmener avec vous tout ce dont vous avez besoin dans l’espace. C’est très cher, et cela pose certaines limites techniques: le chargement doit trouver sa place dans un espace limité, il doit résister aux vibrations et chaque lancement reste un vrai défi. Par conséquent, les satellites sont surdimensionnés. Mais imaginez que la prochaine génération puisse être conçue en tenant compte des matériaux disponibles dans l’espace: ce serait une véritable révolution. Cela ouvrirait une toute nouvelle économie spatiale."

Mais ces ambitions tiennent encore de l’utopie. Jusqu’à présent, aucun corps céleste n’a été exploité et personne ne peut dire avec certitude comment les choses se passeront au niveau technologique. Mais à en croire les prédictions de certains, nous pouvons nous attendre à une nouvelle ruée vers l’or. Dans une étude publiée l’an dernier par la LSA, le consultant PwC a calculé que le marché des matières premières spatiales et de toutes les activités connexes pourrait atteindre 170 milliards d’euros à l’horizon 2045. Neil deGrasse Tyson, le célèbre astrophysicien américain, explique que le premier "billionnaire" (c’est-à-dire 1 suivi de 12 zéros ou un million de millions de dollars) sera celui qui réussira à "exploiter les matières premières sur les astéroïdes". À Luxembourg, il se dit que la question n’est pas de savoir si, mais quand cela se réalisera. "Nous sommes des first movers."

Aujourd’hui, le Luxembourg est fier d’annoncer qu’il compte sur son territoire 50 entreprises liées au secteur spatial, représentant 2% du PIB, un record au sein de l’UE. Afin d’attirer d’autres entreprises étrangères, Schneider a reçu un budget de 200 millions d’euros pour soutenir les coûts de R&D des entreprises, ou pour des investissements directs. "L’an dernier, nous avons convaincu sept start-ups de s’installer chez nous, et nous sommes en discussion avec 150 entreprises et institutions", poursuit Serres. L’objectif est de créer de toutes pièces un véritable écosystème. Un fonds de près de 100 millions d’euros pour investir dans des start-ups devrait bientôt voir le jour. L’État luxembourgeois sera le plus gros contributeur aux côtés de partenaires privés. Ce fonds sera proposé dans les mois à venir. Et à partir de septembre, les premiers étudiants pourront se lancer dans une nouvelle branche d’études scientifiques et managériales de niveau universitaire, un "Interdisciplinary Space Master".

"Le Luxembourg est en train de devenir la capitale européenne de NewSpace, la nouvelle vague de commercialisation de l’espace."

Il ne faut pas s’étonner de cette combinaison entre l’espace et le Luxembourg, car nos voisins ont une riche histoire dans ce domaine. À Betzdorf, un petit village situé au milieu de nulle part, se trouve la SES (Société européenne des satellites), le deuxième plus grand exploitant de satellites au monde. Le Luxembourg fut le premier pays à privatiser la télévision par satellite, qui fut en quelque sorte le précurseur de la commercialisation de l’espace. Une initiative réussie. Aujourd’hui, la SES affiche une valeur boursière de plus de 7 milliards de dollars et l’État en détient 30%. "C’est la présence de la SES qui donne leur crédibilité aux projets spatiaux luxembourgeois, explique Markus Payer de la SES. Le Luxembourg est en fait plus important dans l’espace que sur Terre."

"Le Luxembourg est en train de devenir la capitale européenne de NewSpace, la nouvelle vague de commercialisation de l’espace", commente Jeroen Cappaert, le jeune cofondateur belge de la start-up Spire, spécialisée en satellites. Et ce, pour un pays dont la superficie ne dépasse pas celle d’une province belge et dont la population avoisine celle de la ville d’Anvers. "Oui, mais un pays qui affiche le deuxième plus important PIB per capita au monde, ajoute Cappaert. C’est une petite nation, mais elle a son mot à dire."

Risques doubles

Spire est une des entreprises les plus avancées dans le domaine des "cubesats", ces mini-satellites de la taille d’une boîte à chaussures, avec une durée de vie de quelques années. L’entreprise capte les ondes radio et cartographie le trafic maritime et les conditions météorologiques. Le siège social se situe à San Francisco, mais lorsque l’entreprise a cherché une seconde implantation européenne après Glasgow, le choix s’est rapidement porté sur le Luxembourg. "Le gouvernement luxembourgeois était disposé à se lancer plus vite que ce à quoi nous étions habitués, et tout s’est réglé en à peine six mois. Pour nous, il est important d’avoir le soutien d’un gouvernement sur la scène internationale, notamment lors de l’attribution de licences spectrales." De plus, l’État a co-investi dans l’entreprise fin 2017, lors d’une levée de 70 millions de dollars. Résultat: l’État luxembourgeois est aujourd’hui le principal actionnaire de Spire.

L’espace et les start-ups sont deux risques qui se cumulent. Et les dangers de voir ces investissements partir en fumée se sont clairement matérialisés l’an dernier lorsque la société américaine Planetary Resources, considérée par beaucoup comme une des entreprises les plus avancées dans le domaine de l’industrie minière spatiale, a vu son cash totalement s’assécher et a été obligée de se faire absorber par une start-up spécialisée dans la blockchain. Parmi les actionnaires ayant dû essuyer des pertes, on trouve Larry Page et Eric Schmidt de Google, Richard Branson de Virgin, et… l’État luxembourgeois.

Le Luxembourg a littéralement fait la cour à Planetary Resources, fondée par d’anciens ingénieurs de la Nasa – avec notamment la visite du prince héritier Guillaume et de son épouse belge, la princesse Stéphanie, au siège de Seattle en 2017 –, avant de s’engager à investir 25 millions dans l’entreprise. Au final, 12 millions d’euros ont été investis via la Société nationale de crédit et d’investissement (SNCI), soit 10% du capital, lorsque Planetary Resources a fait naufrage en dépit de ses grandes ambitions.

Schneider a dû essuyer les critiques de l’opposition. "Ce n’est pas du capital à risque privé qui est parti en fumée, mais l’argent des contribuables", a martelé le démocrate chrétien Laurent Mosar en janvier au Parlement. Il reproche au gouvernement son "amateurisme". "Aucun autre investisseur n’était prêt à injecter de l’argent au moment où le Luxembourg s’est lancé, et nous fûmes les derniers."

"Collateral damage, réagit Schneider. D’accord, nous avons perdu 12 millions d’euros, mais cela fait partie des risques du métier. Je l’ai toujours dit. C’est un secteur risqué, quels que soient l’intérêt et le potentiel d’une idée. Mais nous réalisons d’autres investissements, et en tant que pays, nous devons avoir une vision à long terme. Et à long terme, l’exploitation spatiale sera très positive pour l’économie luxembourgeoise. C’est bien plus qu’une campagne de relations publiques."

"Malgré tout, le risque est très relatif par rapport aux années 80, ajoute Serres. Lors du lancement du premier satellite de la SES, l’entreprise n’a même pas réussi à obtenir un contrat d’assurance, ce qui a obligé l’État luxembourgeois à se porter garant pour un montant équivalent à 5% du budget national. Par comparaison, ce que nous faisons reste raisonnable, non?"

Plus encore, l’espace doit devenir un pilier de l’économie luxembourgeoise. Schneider rêve d’augmenter de 2 à 5% la part de l’espace dans le PIB. Pour des raisons de diversification, indique-t-il, ainsi que ses coreligionnaires. Le petit pays, neutre et enclavé, a pour tradition de se réinventer sans cesse en matière économique. Il s’est d’abord enrichi grâce à l’agriculture, ensuite la sidérurgie, pour finalement dérouler le tapis rouge au secteur bancaire et aux entreprises en leur offrant des avantages fiscaux. Mais depuis que les LuxLeaks ont révélé les avantages fiscaux sur mesure accordés par le Luxembourg, et depuis la fin du secret bancaire, la réputation du pays en a pris un coup. Le Luxembourg veut réduire son exposition au secteur financier, qui représente 25% de l’économie, mais se trouve à la veille d’un changement susceptible d’entraîner des pertes d’emplois. Il regarde donc aujourd’hui vers les étoiles.

Opportunisme

Sur ce plan également, les critiques fusent. D’après Gabriel Zucman, ces initiatives relèvent d’un opportunisme typiquement luxembourgeois plutôt que d’une stratégie visionnaire. L’économiste français associé à l’Université de Berkeley en Californie sait de quoi il parle, car il a étudié en détail l’histoire du Luxembourg en tant que paradis fiscal. "Le Luxembourg a basé son modèle de développement sur de faibles niveaux d’imposition, ainsi que sur des régulations et règles moins contraignantes pour les multinationales. En bref: en votant les lois souhaitées par les entreprises, explique-t-il de son bureau aux Etats-Unis. Le programme spatial n’est pas une diversification, c’est en réalité un prolongement de leur logique historique."

"Le programme spatial n’est pas une diversification, c’est en réalité un prolongement de leur logique historique du Luxembourg."

Certains doutes subsistent sur la nouvelle loi spatiale luxembourgeoise et sa conformité avec le seul traité juridique international sur l’espace: l’Outer Space Treaty des Nations unies signé en 1967. Selon le traité, l’espace appartient à l’humanité. C’est pourquoi Schneider & Co cherchent des collaborations avec de nombreux autres pays, dont avec la Russie. Au début de l’année, le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders (MR) a signé un accord avec le Luxembourg dans lequel les deux pays s’engagent à travailler à un cadre international sur l’usage des ressources naturelles spatiales. "Avec le développement de l’économie spatiale, le traité des Nations unies est totalement dépassé et nous avons besoin de l’amender. Sinon, ce sera le chaos."

Autre espoir de Schneider: la nomination d’un Commissaire européen de l’Espace après les élections de mai prochain. Si nous ne le faisons pas, l’Europe sera perdante, prévient-il. "Nous devons mieux nous organiser au niveau européen. Les Etats-Unis, la Russie, le Japon, la Chine: toutes les grandes puissances sont actives dans le domaine spatial, et nous sommes à la traîne. Bien entendu, le Luxembourg à lui seul ne pourra pas tout assumer."

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