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reportage

Le nouveau camp de Lesbos, la honte de l'Europe

Une jeune fille dans le camp de migrants de Mavrovouni, sur l'île de Lesbos. ©BELGA

Reportage dans le camp de migrants de Mavrovouni, sur l'île de Lesbos. Ce "hotspot" en chantier aux allures de prison symbolise l'échec de la politique migratoire européenne.

Debout derrière un grillage et des barbelés, en guenille et les pieds nus, Lipan, un Somalien, regarde la mer. À l'horizon, les côtes de la Turquie se détachent dans un halo. Le jour se lève sur l'île de Lesbos. Une pluie fine tombe. "Viens. Écoute. Tout est si dur ici. Ma tête est confuse", lâche-t-il. "Ce n’est pas bien. Il n’y a pas d’électricité. On n'a pas assez à manger. Les gardes grecs sont durs avec nous." Il se fige.

"Il n’y a pas d’électricité. On a pas assez à manger. Les gardes Grecs sont durs avec nous."
Lipan
Migrant originaire de Somalie

Nous sommes dans le camp de Mavrovouni. Ce centre a été construit à la hâte, avec l'aide de l'Union européenne, pour accueillir les rescapés de Moria, un camp de migrants devenu bidonville, ravagé en septembre par un incendie criminel. Nous effectuons la visite avec la ministre des Affaires étrangères, Sophie Wilmès, et le secrétaire d'État aux Migrations, Sammy Mahdi, venus constater les conditions de vie.

Mavrovouni, comme Moria, est un "hotspot", un de ces centres inventés par l'Union européenne lors de la crise migratoire de 2015 pour enregistrer les candidats réfugiés arrivant en Europe. Une solution, sur papier, pour trier les migrants, mais où ceux-ci finissent coincés, parfois durant plusieurs années. Une prison à ciel ouvert pour ceux qui ont fui la guerre en Syrie, la répression en Afghanistan et en Somalie, l'insécurité et la pauvreté du Congo.

1.700
enfants
5.500 migrants, dont 1.700 enfants, sont enfermés dans le hotspot de Mavrovouni.

Les promesses de l'Europe

À Lesbos, dans la boue et la misère s'éteignent les promesses de l'Europe. Les paroles humanitaires et les discours rassurants prononcés à Bruxelles sur les "valeurs européennes" se fracassent sur la réalité.

"Ils m’ont installée près des toilettes. C’est répugnant. Il y a des mouches partout."
Nancy
Migrante originaire de la RDC

Ils sont 5.500, dont 1.700 enfants, installés dans des tentes grises et des conteneurs, sur un sol boueux et pollué. Enfermés derrière des barbelés, surveillés par des escadrons de police, interdits de quitter le camp plus de deux fois trois heures par semaine. Concentrés sur une île, dans ce petit espace, ils sont devenus des humains de seconde zone. Les ONG appellent ce camp "Moria 2.0".

Le camp de Mavrovouni, sur l'île de Lesbos. ©BELGA

Un hiver sans fin

L’hiver a été rude, les coupures d’électricité régulières, le chauffage insuffisant. Les pluies ruisselantes drainaient la boue jusque dans les tentes. "C'était sans fin, c'était horrible", raconte Nancy, une Congolaise. Elle nous conduit chez elle, à travers les allées de tentes.

"Regardez, c’est là que je vis avec mes enfants. Il n’y a rien", dit-elle. Elle ouvre la bâche. Une nuée de mouches s’envole. Une odeur âcre prend à la gorge. "Ils m’ont installée près des toilettes. C’est répugnant. Il y a des mouches partout". Les lits de fortune sont installés à même le sol dur. "Nous vivons dans l’insécurité. Il y a des agressions. Nos enfants ne vont pas à l’école. Pourquoi? Chez vous, en Belgique, les enfants vont à l’école, non?"

"Vous me voyez retourner chez moi, à Herat? Vous savez comment ils traitent les femmes là-bas?"
Anis Alizai
Migrante originaire d'Afghanistan

Ses voisines rappliquent, brandissant leurs cartes d’identification. "Je viens de Beni (au nord Kivu, NDLR). J’ai été violée. Et ici, je revis les mêmes histoires, je ne me sens pas en sécurité", dit Lucie. Amina, une Somalienne, nous suit, psalmodiant sans arrêt l'histoire de la mort de son bébé, ici, il y a peu de temps.

Plus loin, nous rencontrons Anis Alizai, une jeune afghane. "Je suis à Lesbos depuis 2018. Je suis fatiguée. Mon statut de réfugiée a été rejeté trois fois", explique-t-elle dans un anglais impeccable. "Vous me voyez retourner chez moi, à Herat (à l'ouest de l'Afghanistan, NDLR)? Vous savez comment ils traitent les femmes là-bas?"

Des migrantes du camp grec de Mavrovouni témoignent de leurs conditions de vie

Des femmes et des enfants s’attroupent. Des enfants très jeunes, le regard sombre. Tous veulent raconter leur histoire. Ils exhibent leurs documents, les seuls papiers officiels les reliant encore au monde, comme pour authentifier leur existence et la véracité de leurs paroles. "Les conditions ne sont pas bonnes ici, nous sommes à peine nourris. Si vous tombez malade, les docteurs vous donnent toujours la même chose, des antidouleurs", raconte Anis.

Un sol pollué au plomb

Aux abords des tentes, un chantier à ciel ouvert s’étend jusqu’à la mer. C’est ici que de nouvelles installations devraient accueillir les migrants. Mais les travaux, au stade du terrassement, n'avancent guère et le sol est pollué par des résidus de plomb provenant de tirs militaires.

Une fillette déambule au milieu du chantier, le parapluie ouvert. Des policiers grecs flanqués de boucliers surveillent la scène, immobiles. "Je m’appelle Fatma, j’ai huit ans", dit-elle. Fatma fait partie des 160 mineurs d'âge du camp scolarisés. Les autres, 9 enfants sur 10, sont privés de scolarité.

"La nourriture n'est pas bonne. Nous ne sommes pas bien soignés par les docteurs", explique-t-elle. Sa mère la rejoint et raconte leur histoire, que la jeune fille traduit. Un père absent, malade. L'espoir d'une vie meilleure et d'échapper à la violence des talibans.

Le camp de Mavrovouni, une prison à ciel ouvert. ©BELGA

Un camp de détention

"Quand ils arrivent ici, ils sont placés dans des conditions de vie en dessous de toute tolérance humaine", explique Laure Joachim, une pédiatre de Médecins Sans Frontières. "C'est difficile d'obtenir des soins de santé secondaires qui puissent subvenir à leurs besoins minimums. Les conditions de vie dans le camp sont comparables à des conditions de détention."

L'enfermement, les conditions de vie, les grillages et les barbelés, la surveillance policière. Tout, dans les hotspots, évoque l'univers concentrationnaire.

"Le fait d'être dans un camp où les libertés sont entravées aggrave leur détresse psychologique."
Laure Joachim
Représentante de Médecins Sans Frontières

"Il y a beaucoup de problèmes de santé mentale. Les migrants arrivent le plus souvent ici avec un traumatisme. Le fait d'être dans un camp où les libertés sont entravées aggrave leur détresse psychologique", poursuit Laure Joachim.

L'île de Lesbos, située à 15 km des côtes turques, est en première ligne du flux migratoire. Au plus fort de la crise de 2015, les candidats réfugiés débarquaient ici par dizaines de milliers. Les arrivées se sont taries après l'accord entre l'Union européenne et la Turquie. Ankara a accepté de stopper les flux, contre une aide de 6 milliards d'euros.

Une politique migratoire défaillante

Les migrations en Europe sont régies par le règlement de Dublin, qui fait porter la charge de l'asile au pays européen où le migrant arrive en premier. Il doit s'y enregistrer et attendre une décision. Conséquence, les pays du sud de l'Europe, la Grèce, l'Italie et l'Espagne portent tout le poids de la migration.

La politique migratoire européenne se limite à la protection des frontières, sans politique d'accueil digne de ce nom.

La Commission européenne a préparé un nouveau pacte sur l'asile et la migration pour tenter d'installer un mécanisme de solidarité entre États européens. Le texte, en cours de négociation, est bloqué par les pays de l'Est, peu désireux d'accueillir des réfugiés supplémentaires.

Résultat, la politique migratoire européenne se limite à organiser la protection des frontières en déployant les gardes de Frontex, sans mettre en place de politique d'accueil digne de ce nom. Dans ce contexte, des pays tiers, comme la Turquie et le Maroc, n'hésitent pas à laisser passer des migrants pour peser lors de crises géopolitiques.

En mars 2020, le Président turc Recep Tayyip Erdogan avait utilisé l'arme de la migration, laissant passer des flux de migrants vers la Grèce. Les gardes grecs avaient réagi avec violence, les refoulant parfois de force. Ce procédé, nommé "pushback", est illégal au regard du droit international.

Un officier de police surveille le camp de Mavrovouni. ©BELGA

Les pays du nord, dont la Belgique, sont également confrontés à une "migration secondaire" de candidats réfugiés parvenant à quitter le pays de première arrivée en utilisant le document de voyage légal de 90 jours.

"On a vu des 'pushbacks', des gens arrêtés en mer, en eaux grecques, et reconduits en eaux turques."
Astrid Castelein
Cheffe du bureau du UNHCR à Lesbos.

Comme les conditions de vie sont meilleures au nord de l'Europe qu'au sud, les migrants pourraient y faire valoir en justice le droit de demander l'asile. Cette situation provoque des tensions intraeuropéennes, les pays du nord redoutant de nouvelles arrivées. Le secrétaire d'État Sammy Mahdi s'en est ouvert auprès de la Commission et de la Grèce, avec ses homologues allemand, français, néerlandais et luxembourgeois. Un clivage de plus, qui complique les discussions.

Après l'incendie de Moria, la Commission européenne a mis en place une procédure de relocalisation des quelque 13.000 migrants qui se retrouvaient sans abri. Environ 3.900 ont été redirigés vers d'autres États européens, dont 28 en Belgique. L'Allemagne fut le plus grand contributeur de places d'accueil. Les autres migrants sont restés à Mavrovouni.

Des refoulements illégaux

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et les ONG dénoncent encore des refoulements de migrants par les garde-côtes grecs. "On a vu des 'pushbacks', des gens arrêtés en mer, en eaux grecques, et reconduits en eaux turques. Des gens aussi qui ont atteint la côte grecque et ont été ramenés de force de l'autre côté", explique Astrid Castelein, la cheffe du bureau local du UNHCR. Cette Belge se bat sur place pour améliorer les conditions de vie des migrants.

"Le nouveau camp ne sera pas prêt avant l'hiver. On va faire venir de nouveaux conteneurs, mais il n'y en aura pas pour tout le monde."
Astrid Castelein
Cheffe du bureau du UNHCR à Lesbos.

Interrogé sur les "pushbacks", le ministre grec des Affaires étrangères Nikos Dedias nie et répond que ses services ont vu "des garde-côtes turcs poussant des migrants vers la frontière grecque". "Personne ne devrait être autorisé à utiliser le phénomène de la migration pour faire du chantage", dit-il.

Ces incidents frontaliers n'arrangent rien au quotidien des occupants de Mavrovouni, qui s'apprêtent à affronter un nouvel hiver dans des conditions extrêmes. "Le nouveau camp ne sera pas prêt avant l'hiver", déplore Astrid Castelein. "On va faire venir de nouveaux conteneurs, mais il n'y en aura pas pour tout le monde."

Les conditions de vie à Mavrovouni sont à peine plus supportables qu'à Moria, où il n'y avait de la place que pour 2.500 migrants et où la criminalité, des agressions et des viols, sévissait. "Un bidonville avait fini par s'installer à Moria, où les patrouilles de police ne pouvaient se rendre. Ici, à Mavrovouni, la sécurité s'est améliorée", dit Astrid Castelein.

À défaut de voir leur demande d'asile instruite dans les temps ou acceptée, de nombreux migrants sont coincés à Mavrovouni. Quant à la Turquie, elle a cessé d'accepter le retour de réfugiés sur son territoire. "Depuis qu'il n'y a plus de réadmissions en Turquie, ils sont bloqués ici", regrette-t-elle.

La ministre des Affaires étrangères, Sophie Wilmès, et la responsable locale du UNHCR, Astrid Castelein, au camp de Mavrovouni. ©BELGA

La Belgique veut aider

"Venir ici et découvrir le camp de Mavrovouni, cela change quelque chose, cela nous met face à une réalité intense", explique Sophie Wilmès. "Plus on avance dans le camp, plus on se rend compte que les conditions sont vraiment difficiles et qu'il y a beaucoup de travail à faire pour qu'ils soient accueillis dignement. Ce camp a été construit en une semaine, il n'est pas conçu pour héberger autant de personnes aussi longtemps."

"Plus on avance dans le camp, plus on se rend compte que les conditions sont vraiment difficiles et qu'il y a beaucoup de travail à faire pour qu'ils soient accueillis dignement."
Sophie Wilmès
Ministre belge des Affaires étrangères

Lors de cette visite, la ministre belge s'est dite ouverte pour apporter une aide à la Grèce afin d'accélérer les travaux. "J'ai vu des gens dans des conditions pas correctes. C'est frustrant. Les conditions actuelles sont loin d'être idéales, il faut avancer", dit Sammy Mahdi. "Ma grande frustration est aussi que les contrôles ne sont pas assez présents, notamment envers Frontex."

Sophie Wilmès et Sammy Mahdi veulent "faire avancer l'adoption du pacte migratoire européen" en poussant à plus de solidarité entre États. Ils prônent une approche du pacte "dossier par dossier" au lieu de tenter un accord global de plus en plus incertain.

Pour l'instant, le projet de pacte est dans les limbes, bloqué par les États européens refusant la solidarité avec les pays du sud. La France, qui reprend la présidence de l'UE l'an prochain, veut en faire son cheval de bataille. Le Président français Emmanuel Macron, en campagne électorale, cherche des victoires européennes. Mais le terrain est glissant. L'extrême droite, en France comme ailleurs en Europe, continue à proliférer sur le thème de la peur des migrants, tirant vers le bas d'autres partis politiques qui craignent de voir leur électorat aspiré.

Quand bien même le nouveau pacte était adopté, il n'abrogerait pas le règlement de Dublin. Tout dépendra de la bonne volonté des gouvernements nationaux à appliquer la solidarité qui en découlerait.

En attendant, sur l'île de Lesbos, des humains restent prisonniers d'un no man's land insalubre symbolisant, jusqu'à présent, la défaite de l'Europe.

Le résumé

  • Le camp de Mavrovouni a été construit à la hâte sur l'île de Lesbos pour remplacer celui de Moria, ravagé par un incendie. 5.500 migrants, dont 1.700 enfants vivent dans ce "hotspot".
  • Coupures d'électricité, insécurité, nourriture insuffisante, manque d'eau et enfants non scolarisés. Les migrants y vivent enfermés dans des conditions de vie alarmantes.
  • Le camp symbolise une politique migratoire européenne grevée par le peu de solidarité entre États membres.

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