Le populisme italien, cas isolé ou tendance de fond?

Beppe Grillo - Credit photo Reuters / Giorgio Perottino ©Reuters

Berlusconi et sa clique, les Italiens les connaissaient. Mais en choisissant Beppe Grillo, un quart des Italiens ont vendu leur âme au populisme le plus cru. Peu d’Italiens connaissent les 162 nouveaux députés de son mouvement. Alors qui sont ces nouveaux élus?

Berlusconi et sa clique, les Italiens les connaissaient. Mais en choisissant Beppe Grillo, un quart des Italiens ont vendu leur âme au populisme le plus cru. Lui-même ne s’est pas présenté aux élections. Peu d’Italiens connaissent les 162 nouveaux députés de son mouvement. Pour leurs électeurs, le carton de vote est devenu un simple chèque en blanc.

Élus dimanche, les "grillini" (petits grillons) ont été sélectionnés sur vidéo. Par seulement 20.000 partisans. Certains étaient "des amis de bar", comme le disait Grillo lui-même.

Alors qui sont ces nouveaux élus? Interdits de débat à la télévision durant la campagne, on en sait très peu. D’honnêtes citoyens, apolitiques pour la plupart, venant d’horizons multiples: anthropologues, informaticiens, fonctionnaires,… D’autres sont plus exotiques.

Exemple: Federica Daga, 36 ans. Élue à Rome avec ce programme qui tient en trois points: l’éradication des eaux en bouteille, le remplacement des détergents par le citron et le rejet des serviettes hygiéniques pour femmes, à remplacer par des "mooncups", coupes menstruelles en silicone, meilleures pour l’environnement.

Ou Gianlyca Perilli élu à Rome également, pour qui "les partis politiques sont le cancer de la politique".

Le mouvement espère aussi voir Marta Grande devenir présidente de la Chambre. Elle est étudiante, elle a 25 ans, elle est devenue la plus jeune députée de l’espace politique italien…

C’est ce mouvement hétéroclite, inexpérimenté, inconnu, qu’un quart des Italiens en âge de voter a choisi pour diriger l’Italie, troisième économie de l’Union européenne. Tout ça pour la verve oratoire d’un seul homme. Sans parti, sans programme, sans quartier général.

Le populisme, dans sa forme la plus réductrice. Un cas isolé? Ou une tendance de fond qui menace l’Europe?

Interview de Judy Dempsey, "senior associate" au sein du centre de réflexion "Carnegie Europe", et grande observatrice de la politique européenne.

Express

CV - Judy Dempsey

  • Diplômée du Trinity College à Dublin, où elle a étudié l’histoire et les sciences politiques.
     
  • Journaliste pour le "Financial Times", le "Irish Times" et "The Economist" sur l’Europe centrale et de l’est dans les années 1980.
     
  • Entre 1990 et 2004, Judy Dempsey est chef du bureau à Jérusalem, correspondante à Berlin, correspondante pour les pays de l’est, puis correspondante diplomatique à Bruxelles, couvrant, pour le "Financial Times", l’Otan et l’élargissement de l’Union européenne.
     
  • Aujourd’hui, Judy Dempsey est "senior associate" au sein du centre de réflexion "Carnegie Europe" et rédactrice de la revue online "Strategic Europe". Elle tient également une chronique dans le "International Herald Tribune".

  • Comment voyez-vous la "quasi" victoire d’un parti presque vide de sens politique aux élections italiennes?

(Rires) C’est une très bonne description de cette "quasi" victoire. En fait, ça défie toute forme d’analyse. Ce qu’on voit en Italie, c’est d’abord un dysfonctionnement extraordinaire du système politique. D’un autre côté, il y a un balancement et une volatilité énorme dans l’électorat italien. Ces deux composantes réunies ont mené à ce résultat sans précédent. Personne ne sait si un gouvernement peut émerger de ce groupe de partis dans les prochaines semaines.

Aucun de ceux qui ont voté pour le parti de Beppe Grillo ne savait réellement à qui ils avaient à faire. Ils n’ont donc voté que pour un homme, qui ne se présentait pas. Comment expliquer cela?

(re-rires) Si seulement vous pouviez me donner la réponse, franchement! Il y a une partie de la culture politique italienne qui sait qu’ils doivent continuer à réformer le pays, qu’ils doivent éradiquer la corruption, qu’ils doivent montrer plus de transparence. Mais cette partie n’est encore qu’une minorité. Vous avez une autre partie de la population qui semble croire qu’ils peuvent donner le pouvoir à une personne qui n’a pas de parti, pas de politique, pas de programme pour résoudre les problèmes. Franchement, c’est totalement irresponsable!

  • Comment comparer le populisme en Italie et celui qu’on voit partout prendre forme en Europe?

Le populisme en Europe? Est-il si fort que ça? Vous devez plutôt vous demander: parle-t-on de populisme ou d’euroscepticisme? Être populiste ne veut pas spécialement dire être sceptique. Et vice versa. Vous avez beaucoup d’eurosceptiques dans la classe politique britannique, surtout au sein du parti conservateur et même parmi la population. Cela n’en fait pas des populistes.

Il y a un parti populiste en Autriche, aux Pays-Bas. Mais le terme devient difficile à définir parce qu’il entre en collision avec l’euroscepticisme, avec le nationalisme, avec l’autonomie, ou encore avec l’identité comme on le voit en Espagne. Le populisme est un terme élastique qui ne peut être résumé à une seule définition.

  • Vous placez donc le parti de Beppe Grillo dans la catégorie des sceptiques alors...

Je le pense en effet. Ce type de populisme s’est établi sur une sorte d’anti-européanisme, à cause de la crise économique, de l’incertitude, et évidemment de la globalisation, qui a mis une pression considérable sur l’emploi, les salaires, et la structure de la société.

  • On a vu une paralysie politique en Grèce, où le mouvement de gauche radicale Syriza a également raflé une bonne partie de l’électorat. Les deux cas sont-ils pourtant comparables?

La gauche grecque est beaucoup plus radicale. Un radicalisme et un populisme beaucoup plus importants. C’est effectivement deux cas différents.

  • Voit-on dès lors ici un scepticisme d’ordre conjoncturel, lié à la crise, qu’on pourrait opposer à un populisme de plus longue durée, notamment dans les pays du nord?

Regardez en Hongrie le gouvernement de Viktor Orban. C’est du populisme, mais il y a aussi un fort sentiment d’euroscepticisme. C’est un cas particulier. Dans les pays du nord, l’euroscepticisme est moins marqué, bien qu’on ait vu, notamment en Finlande, l’émergence de partis eurosceptiques. L’euroscepticisme parle d’un manque de légitimité démocratique et du sentiment d’impuissance, un manque de responsabilité des institutions européennes qui déteint sur l’arène politique domestique.

  • Aucun de ces partis n’a encore eu accès à des postes exécutifs. Doit-on craindre que ça soit le cas dans le futur?

Ce serait intéressant! Si l’électorat voit qu’ils ne délivrent rien, ils seront battus aux prochaines élections. Lorsqu’un parti politique arrive au pouvoir, la première chose qu’il apprend, c’est la dure réalité du métier exécutif. On l’a vu en Allemagne, dans le land de Berlin par exemple, avec le parti des Pirates (ils ont remporté 15 sièges au parlement de Berlin en 2011, ndlr). C’est un parti à peu près populiste, mais avec un accent sur la responsabilité politique ou une plus grande liberté sur internet. Ils sont en train de s’effondrer parce qu’ils ne peuvent pas gérer leur pouvoir. Les responsables politiques doivent vivre avec les compromis, c’est parfois destructeur.

  • Le populisme est-il d’une tendance qui pourrait menacer le projet européen?

L’Europe ne devrait pas être menacée. Les partis libéraux, de gauche, de droite, devraient se lever et rester fermes sur leur position, au lieu d’être tentés de reprendre à leur compte certaines de ces idéologies, surtout lorsqu’on parle d’immigration. C’est la première chose.

Ensuite, combien de fois ne l’a-t-on pas répété, tout ceci concerne la légitimité et la démocratie. La démocratie au sein de la globalisation, au sein du projet européen, doit être renforcée, en mettant plus l’accent sur la transparence des responsabilités et des prises de décision. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais il faut que les politiciens aient plus d’ouverture vis-à-vis de leur population. Le populisme aujourd’hui montre l’énorme fossé qui existe entre les centres de pouvoir et les citoyens. Les partis traditionnels doivent se réveiller et réaliser qu’ils doivent exercer leur pouvoir de manière beaucoup plus ouverte et créative. C’est ce qui a changé ces dernières années.

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