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"Le pouvoir religieux doit être régulé"

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Christine Pedotti, journaliste et éditrice, revient sur les scandales de pédophilie perpétrés par des prêtres et couverts par l'Eglise catholique.

En ne faisant rien, on laisse la suspicion s’installer partout. Plus aucun prêtre, lors d’une cérémonie de baptême, n’oserait encore employer la citation de l’évangile "laissez venir à moi les petits enfants".

Alors que la Justice française a autorisé la sortie mercredi de "Grâce à Dieu", le film de François Ozon sur la pédophilie dans l’Église, Christine Pedotti, journaliste et éditrice, explique dans un livre pourquoi la hiérarchie catholique continue encore de couvrir de tels faits perpétrés par des prêtres.

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Alors que se tient le procès du cardinal Barbarin, qui a omis de dénoncer ce qu’il savait, que vous inspire le bras de fer judiciaire autour de la sortie de ce film?
Que la France n’a pas fait le travail que la Belgique a réalisé en 2010 avec la commission Adriaenssens suite à la démission de l’évêque de Bruges. L’affaire Barbarin illustre comment la hiérarchie catholique a couvert les agissements d’un prédateur en série. Le 20 août 2018, j’ai envoyé une lettre aux évêques de France en leur demandant "qu’allez-vous faire face à cela?". Ils n’ont même pas accusé réception de ma lettre…

Le pape François vient de reconnaître publiquement que des prêtres et des évêques avaient agressé sexuellement des religieuses. Cela vous surprend?
Non. Cela montre que les religieuses étaient leurs bonnes mais également leurs bonnes au lit. Cela montre surtout à quel point le pouvoir peut perturber les consciences. Ça fonctionne un peu comme des poupées russes: de l’abus de pouvoir, on passe à l’abus de conscience et enfin à l’abus sexuel.

L’Église se défend en affirmant que le pouvoir est avant tout un service.
C’est faux. Le pouvoir, c’est dangereux et ça doit être régulé. On dépense beaucoup d’énergie à mettre en place des systèmes de régulation du pouvoir aux niveaux politique et économique. Je ne vois pas pourquoi il n’en irait pas de même au niveau religieux.

On dépense beaucoup d’énergie à mettre en place des systèmes de régulation du pouvoir aux niveaux politique et économique. Je ne vois pas pourquoi il n’en irait pas de même au niveau religieux.

Le fait que l’Église soit dirigée exclusivement par des hommes n’a-t-il pas contribué à renforcer le problème?
Les sociétés mono-sexuées ont toujours été des sociétés malades. Quand tout le pouvoir réside chez un seul sexe et qu’en plus, il s’agit d’un pouvoir sacré, ça n’arrange pas les choses. Pour ma part, je ne m’adresse jamais à un prêtre ou un évêque par "père" ou "monseigneur". Je suis sidérée par le nombre d’évêques qui se disent consternés par l’ampleur du phénomène. Au sujet des victimes, le cardinal Barbarin a dit lors de son audition par la Justice qu’il "pensait qu’elles rebondiraient". Que se passe-t-il dans leur tête pour être à ce point dénué de sensibilité? Je ne vois qu’une explication, c’est que le système a déformé leur conscience.

Les turpitudes de quelques-uns ne ternissent-elles pas l’image d’une majorité de prêtres qui n’ont rien à se reprocher?
Si je m’adresse aux responsables ecclésiastiques, ce n’est pas seulement pour les victimes, qui ont besoin d’être reconnues en tant que telles. C’est aussi pour l’évangile, car qui peut encore être crédible lorsqu’il se déclare chrétien? Ce livre est enfin pour les prêtres qui ne sont pas coupables. En ne faisant rien, on laisse la suspicion s’installer partout. Plus aucun prêtre, lors d’une cérémonie de baptême, n’oserait encore employer la citation de l’évangile "laissez venir à moi les petits enfants". J’avais parmi mes amis un prêtre qui s’est retrouvé visé par une suspicion. Je doute que c’était fondé. Il n’a peut-être rien fait d’autre que de poser sa main sur le bras de quelqu’un. Et pourtant, il s’est suicidé. Non seulement cela m’a mise en colère, mais cela donne une idée du climat actuel de suspicion.

Ce mal ne concerne-t-il que les pays développés? Les pays du sud sont-ils à l’abri?
C’est l’état de maturité de nos sociétés qui a permis la dénonciation de ces scandales. Je crains que les pays en voie de développement n’aient pas la maturité qui puisse permettre ce genre de dénonciation.

On dit que les prêtres africains ont des femmes. Est-ce que ça ne les protège pas contre ce genre de perversité?
Je ne suis pas certaine que le fait d’avoir une femme soit une garantie contre ce genre de dérive. Les prédateurs sexuels ne sont pas nécessairement des gens qui n’ont pas de femme. On en revient nouveau à la question du pouvoir, et surtout du pouvoir sacré, qui donne le sentiment d’appartenir à un monde qui se place au-dessus des lois ordinaires.

Est-ce que le mariage des prêtres pourrait résoudre le problème des vocations?
Non. La crise des vocations se résume à une crise du profil de poste. La prêtrise est une proposition de vie qui, à raison, n’attire pas les gens. C’est une vie presqu’inhumaine. Ils sont sollicités du matin au soir, sept jours sur sept. Pour les curés de campagne, leur voiture est devenue leur deuxième maison. La vie n’est pas faite que de représentations, de postures. C’est aussi avoir des amis, partir en vacances.

Qu’en est-il dans les monastères?
Même si chaque vocation est estimable, ça se vide partout. En France, nous avons eu 80 ordinations l’an dernier pour 500 décès. Même constat pour les religieuses, qui sont en train de disparaître, même au niveau des grands ordres.

Le succès des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) laisse-t-il augurer un possible renouveau?
La dernière fois que les JMJ ont eu lieu en France, c’était en 1997. Un million de jeunes, entre 18 et 30 ans, avaient assisté à la messe à l’hippodrome de Longchamps. Ces gens ont aujourd’hui entre 40 et 52 ans. Or c’est cette catégorie de gens qui est massivement absente des églises aujourd’hui. Il faut croire que les JMJ n’ont pas suffi à enrayer l’effondrement du catholicisme dans nos pays.

Christine Pedotti, "Qu’avez-vous fait de Jésus?", éd. Albin Michel, 173 pages, 15 euros

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