analyse

Le "sofagate", grain de sable dans les rouages européens

En arrivant à la réunion qu'elle avait, à Ankara, avec le président du Conseil européen Charles Michel et le président turc Recep Tayyip Erdogan, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen s'est rendu compte qu'il n'y avait pas de siège pour elle. ©AFP

Le protocole turc n'avait prévu que deux sièges: Erdogan et Michel les ont pris, laissant von der Leyen à l'écart. Faute protocolaire? Commission et Conseil ne sont pas d'accord.

En termes diplomatiques, on appelle cela un "incident". Mais les images de la visite de travail d’Ursula von der Leyen et Charles Michel à Ankara donnent à voir ce qui ressemble à une humiliation publique pour la première.

"Le rang protocolaire de la présidente est exactement le même que celui du président du Conseil européen."
Éric Mamer
Porte-parole de la Commission européenne

Leur hôte, Recep Tayyip Erdogan, n'avait prévu pour les recevoir que deux sièges devant les drapeaux turc et européen. Les vidéogrammes tournés au début de la rencontre montrent les présidents Erdogan et Michel prendre place avec naturel sous le regard surpris de la cheffe de l'exécutif européen, restée debout. Ursula von der Leyen se racle ostensiblement la gorge pour leur signifier son malaise.

C’est que "le rang protocolaire de la présidente est exactement le même que celui du président du Conseil européen", indiquait ce mercredi le porte-parole de la Commission, Éric Mamer. Ursula von der Leyen aurait donc dû disposer d'un siège identique et équidistant de celui des deux hommes. Au lieu de quoi elle s’est vu désigner un long canapé, face à celui où prend place le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu.

Double symbole

Deux mois après l'humiliation à Moscou du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, cette séquence a été interprétée par certains comme une nouvelle entaille à l'Union européenne de la part d'un de ses voisins. Était-elle préméditée? Recep Tayyip Erdogan avait déjà participé à des entrevues avec le tandem de présidents du Conseil et de la Commission - Jean-Claude Juncker et Donald Tusk -, lors desquelles les trois hommes avaient bénéficié des mêmes égards protocolaires.

"Ce n'était pas une coïncidence, c'était délibéré. Pourquoi le président du Conseil européen a-t-il gardé le silence?"
Sophie in 't Veld
Eurodéputée (Renew Europe)

La mise à l'écart d'Ursula von der Leyen est aussi celle d'une femme. Affirmer que ce geste est une agression volontaire relèverait du procès d'intention, mais le poids politique de cette disposition est d'autant plus lourd que l'un des messages clés que l'Union européenne venait faire passer à la Turquie d'Erdogan était son attachement à la Convention d'Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes, que le pays vient de quitter.

La présidente de la Commission a été surprise par la scène, indique son porte-parole: pour cause de restrictions sanitaires, elle n'était pas accompagnée d'un membre de son service du protocole et n'avait pas été informée de la disposition des lieux. Elle aurait pu protester, "elle a préféré donner la priorité à la substance sur des questions de protocole ou de forme".

Ordre de préséance

Comme les images le montrent, le président du Conseil européen s'est pour sa part assis dans son fauteuil sans manifester de surprise pour le sort réservé à sa consœur. Cette absence de réaction a valu à Charles Michel une volée de critiques, jusque dans le camp libéral européen. "Ce n'était pas une coïncidence, c'était délibéré. Pourquoi le Président du Conseil européen a-t-il gardé le silence?", a interrogé l'eurodéputée libérale néerlandaise Sophie in 't Veld, sur Twitter.

"[Les Turcs] ont suivi les règles, point à la ligne."
Une source européenne

L'entourage du président du Conseil connaissait le protocole, indique une source européenne - Charles Michel pensait que tout le monde était d'accord. Et il ne met pas la partie turque en cause: "Ils ont suivi les règles, point à la ligne", poursuit la même source. Elle invoque pour l'expliquer un document partagé par la Commission et le Conseil selon lequel l’ordre de préséance place le président du Conseil avant la présidente de la Commission.

À la Commission, on estime que cette précision n’est pas pertinente pour expliquer le sort réservé à Ursula von der Leyen. L'ordre de préséance veut qu'on salue Charles Michel avant Ursula von der Leyen à leur arrivée sur le perron, mais il ne met pas en cause l'égalité de rang des deux dirigeants, en vertu de laquelle ils doivent être placés de la même manière.

À la Commission, on indique prendre les contacts nécessaires pour s'assurer qu'une telle situation ne se reproduise plus. Tout en prenant soin d'assurer que l'on considère la séquence comme un incident mineur et que l'on n'a pas de reproche à formuler à l'égard du président du Conseil.

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