Le vent de l'histoire souffle contre le DUP

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Le parti démocrate unioniste nord-irlandais (DUP) a confirmé sa volonté de voter contre l’accord conclu par Downing Street avec l’Union européenne. Au-delà de sa survie, il porte celle de la cause unioniste, sacrifiée sur l’autel de l’euroscepticisme et de l’idéal d’une Irlande unifiée.

Le Democratic Unionist Party (DUP) est-il encore permis? Les unionistes appartiennent-ils déjà au passé de l’Irlande? Au contraire, la possible validation de l’accord sur le Brexit ce samedi, va-t-elle raviver les braises d’anciens incendies, et remettre le DUP au cœur des enjeux à Downing Street? L’histoire de l’Irlande du Nord va en tout cas basculer dans quelques heures, et risque de faire trembler sur ses bases le parti unioniste le plus influent des cinquante dernières années.

Contrairement à une idée répandue, le conflit nord-irlandais, qui a coûté la vie à 3.500 personnes, dont la moitié étaient des civils, n’avait qu’un rapport éloigné avec la religion. Près de cinquante ans après l’indépendance de l’Irlande, le désaccord de fond portait bien davantage sur l’appartenance ou non au Royaume-Uni qu’à des tensions entre catholiques et protestants sur des questions purement religieuses.

Aux origines, le pasteur Ian Paisley

La poussée démographique catholique, dans une ville comme Derry, n’a pas été accompagnée d’une meilleure représentation politique. Le développement du mouvement pour les droits civiques, dès le début des années 60, a provoqué des réactions épidermiques chez les protestants, qui se sont peu à peu organisés pour marquer leur territoire. Ainsi est née l’Ulster Volunteer Force (UVF), groupe paramilitaire opposé à l’armée républicaine irlandaise (IRA).

"La version de l’accord du Brexit soumis au vote ce samedi crée les conditions idéales d’une Irlande unifiée."

La dégénérescence du conflit a obligé l’armée britannique à intervenir progressivement, d’abord pour rétablir l’ordre entre catholiques nationalistes et protestants unionistes, puis progressivement à protéger les intérêts britanniques contre l’IRA. Au bout de cinq ans de conflit, le pasteur Ian Paisley, qui galvanisait les unionistes contre la "menace" nationaliste, créait son propre parti: le Democratist Unionist Party, que l’Europe entière connaît mieux aujourd’hui sous l’acronyme DUP.

à la différence de l’historique Ulster Unionist Party (UUP), créé en 1905 et qui allait œuvrer en faveur du processus de paix puis de l’Accord du Vendredi Saint (ou Accord de Belfast, en 1998), Ian Paisley et le DUP sont restés très défensifs dans leur approche des relations avec les catholiques nationalistes. Ils se sont notamment opposés à l’historique accord anglo-irlandais de 1985. Cet ultime blocage du DUP sur l’accord du Brexit ne peut ainsi être compris qu’à la lumière de ce demi-siècle de rejet viscéral du rapprochement de Belfast avec Dublin. Le DUP a été créé pour combattre le rapprochement avec les nationalistes catholiques et pour rester proche de Londres.

Le fait qu’il ait continué de prospérer électoralement après l’accord du Vendredi Saint, qu’il avait rejeté, n’est pas un hasard. Il a réduit à la figuration l’UUP, qui avait gouverné sans discontinuer de 1921 à 1972, et qui s’était éffondré d’élection en élection depuis cet Accord auquel il avait pourtant fortement contribué.

Jamais du bon côté de l’histoire

Le DUP incarne depuis vingt ans les ultimes résistances unionistes face à une dynamique historique irréversible: celle de l’unification de l’Irlande. Celle-ci est prévue, noir sur blanc, dans l’Accord de Belfast, qui prévoit de donner aux Nord-Irlandais la possibilité de s’auto-déterminer sur la possibilité de créer une seule Irlande, et de sortir définitivement du giron du Royaume-Uni.

Tous les artifices juridiques ne peuvent dissimuler la vérité éclatante de l’accord élaboré par Boris Johnson, d’abord avec le Premier ministre irlandais Leo Varadkar, ensuite avec les négociateurs, puis en dernier lieu avec le DUP. Cette vérité, c’est que Belfast s’éloigne un peu plus du giron de Londres pour se rapprocher de celui de Dublin. Leo Varadkar a maintes fois rappelé, ces dernières semaines, son rêve de voir l’Irlande réunifiée. L’effet collatéral principal de cette deuxième version de l’accord du Brexit, soumise au vote, ce samedi, est qu’elle crée les conditions idéales de cette unification, à moyen terme. C’est sous cet angle que doit être lu le fameux consentement demandé aux Nord-Irlandais tous les quatre ans. La question sous-jacente de ce consentement dépasse celle de l’Union européenne: elle concerne au premier plan la relation économique entre l’Irlande du Nord et la république d’Irlande. Elle prépare la réunion avec l’Irlande et la séparation avec le Royaume-Uni. Et elle désavoue le DUP, le vide de ce qui lui reste de sa substance, jusqu’au sens de son propre nom. Que pourra bien valoir le mot "unioniste", dans quelques heures, si l’accord est voté?

Le timing de ce basculement est-il le bon? N’est-il pas prématuré?

En Irlande du Nord, le Sinn Féin, dont les sept députés refusent de siéger au Parlement britannique, enregistre depuis l’Accord du Vendredi Saint une augmentation régulière de ses scores aux élections nord-irlandaises, en parallèle aux élections générales. En 2017, le DUP a pour la première fois échoué à obtenir une majorité aux élections pour l’Assemblée d’Irlande du Nord. Cela fait maintenant plus de deux ans et demi que l’Assemblée est suspendue et qu’il n’y a plus de gouvernement. Le budget est voté depuis Londres, qui exerce une autorité directe, mais évite soigneusement de revenir officiellement à la Direct Rule. En septembre, un sondage de Lord Ashcroft a établi que 51% des nord-irlandais étaient désormais favorables à une Irlande unifiée. Sans surprise, les souhaits étaient très contrastés: 95% des nationalistes catholiques souhaitaient une seule Irlande, alors que 95% des unionistes protestants souhaitaient le maintien dans le Royaume-Uni.

Peuvent-ils recourir à la violence pour défendre leurs intérêts? La Leader du DUP Arlene Foster affirme que des protestations violentes sont possibles en cas de Brexit, elle a même rencontré des leaders de groupes paramilitaires historiques la semaine dernière, notamment ceux de l’Ulster Volontary Force (UVF), qui a joué un rôle éminent dans le déclenchement des Troubles à la fin des années 60, et de l’Ulster Defence Association (UDA). Ceux-ci ont menacé d’organiser des protestations si le statut de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni est "dilué" après le Brexit. "Le parti dialogue avec un ensemble de parties prenantes sur un ensemble de dossiers, de façon continue, sur les intérêts futurs de l’Irlande du Nord", a indiqué le parti.

Mariage homosexuel, avortement, ...

Les relations du DUP avec ces groupuscules – ou d’autres – ont souvent été floues, tout comme, de l’autre côté, celles du Sinn Féin avec l’IRA. En 1998, le DUP n’a pas signé l’accord du Vendredi Saint, pourtant largement validé par référendum par les Nord-Irlandais (71,1%). Dont beaucoup d’unionistes. En 2016, il est encore passé à côté de l’histoire, en prenant position pour le Brexit, alors que les Nord-Irlandais ont nettement fait le choix de l’UE (55,8%).

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Les députés du DUP occupent déjà une place à part depuis quelques années à Westminster. Il arrive que l’on chuchote discrètement après avoir partagé un ascenseur avec l’un d’eux, tout particulièrement depuis l’accord électoral passé après les élections de 2017, qui avait permis à Theresa May de s’assurer une très courte majorité. Le parti continue de s’opposer au mariage entre personnes de même sexe, ce qui a amené le Parlement britannique à introduire une loi pour étendre à l’Irlande du Nord cette possibilité donnée dans le reste du Royaume-Uni depuis 2013. Le 13 janvier 2020, les homosexuels pourront donc se marier en Irlande du Nord, ce qui constitue une nouvelle défaite symbolique forte pour le parti d’Arlene Foster.

Le DUP est également en train de perdre l’un de ses combats historiques contre l’avortement, qui n’est pour l’instant autorisé que dans les cas de risque majeur pour la santé ou la vie de la mère. Alors que les députés élus à l’assemblée nord-irlandaise sont inactifs depuis 2017, ils viennent de se rassembler pour s’opposer à une loi alignant les droits à l’avortement britannique sur l’Irlande du Nord, en mars 2020. La leader du parti Arlene Foster reste en première ligne sur ce combat, quand bien même il est déjà perdu, comme beaucoup d’autres que le DUP a défendu mordicus depuis des décennies. Le vote de ce samedi pourrait être le coup de grâce. Jamais, autant qu’aujourd’hui, les Nord-Irlandais ne percevront mieux la raison d’être du DUP. Et de disparaître?

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