Les agriculteurs français partent en guerre contre l'huile de palme

Des agriculteurs français, membres de la FNSEA (syndicat), procédant au blocage de la bioraffinerie de La Mède. ©REUTERS

Depuis ce dimanche, un mouvement de blocage des raffineries a été entamé par les agriculteurs français. En cause, l'importation de produits, l'huile de palme en tête, ne répondant pas aux normes françaises et européennes et faussant la concurrence.

"N'importons pas l'agriculture que nous ne voulons pas!" Le slogan s'est érigé en mot d'ordre pour appeler au blocage des raffineries et dépôts de carburant français depuis ce dimanche. Les agriculteurs fustigent l'importation de produits, notamment l'huile de palme utilisée dans les biocarburants, qui ne respectent pas les normes standards en vigueur sur le sol français et européen.

En plus de l'impact écologique des produits importés, le monde agricole français pointe du doigt le risque encouru pour la survie de son activité.

"Distorsions de concurrence"

Tracteurs, bottes de paille et fumier ont investi le seuil de 17 raffineries ou dépôts de carburant. Si le blocage de la bioraffinerie Total de La Mède a été levé en cours de journée,  le mouvement s'est propagé à trois nouveaux sites, portant à 16 le nombre de sites bloqués.

L'objet du scandale? La très controversée huile de palme, accusée de favoriser la déforestation en Asie du Sud-Est. Or la bioraffinerie Total  de la Mède, qui doit démarrer son activité cet été, devrait être alimentée avec 300.000 tonnes d'huile de palme importée, et ce, chaque année. L'huile de palme n'est cependant pas le seul produit se trouvant dans le viseur des agriculteurs mais "c'est la goutte d'huile de palme qui fait déborder la coupe des problèmes des paysans", a argué le président des Jeunes Agriculteurs de Normandie, Pierre Lebaillif.

Ce deux poids deux mesures leur fait craindre la "mort de l'agriculture française", selon les mots employés par Jean-Paul Comte, président de la FRSEA Paca. "C'est un coup de semonce adressé au gouvernement. Nous ne pouvons pas nous aligner sur les cerises de Turquie, le blé canadien, le bœuf argentin ou l'huile de palme asiatique", a-t-il énuméré.

"C'est une action coup de poing qui a atteint son objectif en alertant l'opinion publique sur les distorsions de concurrence de nos produits par rapport aux produits étrangers qui ne respectent pas l'environnement, nos standards de production et nos charges sociales", a affirmé de son côté le secrétaire général de la FRSEA PACA, Patrick Lévêque.

"Nous ne sommes pas contre les importations (...) mais nous voulons, pour le consommateur, que le gouvernement soit cohérent et que les importations soient faites à normes égales, sinon l'agriculture française va disparaître"
Samuel Vandaele
Secrétaire général des Jeunes Agriculteurs

Les agriculteurs demandent la réintroduction dans la loi Alimentation, examinée dès le 26 juin par le Sénat, d'un amendement sur l'interdiction d'importer tout produit utilisant des substances phytosanitaires interdites au sein de l'UE.

Par ce mouvement de blocage, les agriculteurs espèrent obtenir le soutien des consommateurs, en dénonçant les effets des traités internationaux comme le CETA ou l'accord EU-Mercosur sur le contenu de leur assiette. "En Amérique du sud, la taille moyenne d'un élevage est de 24.000 bovins, en France un agriculteur élève en moyenne 80 vaches allaitantes, et on nous demande d'être toujours plus vertueux sur le plan de l'environnement", a avancé Christiane Lambert, président de la FNSEA.

Autre revendication, le renoncement du gouvernement au contingent d'importation d'huile de palme et l'allègement du coût de travail salarié de saisonniers "qui est 27% plus élevé qu'en Allemagne et 37% plus qu'en Italie", a-t-elle affirmé.

Quel avenir pour le colza français? 

Bien que restant majoritaire, la part de colza utilisé dans les biocarburants se réduit progressivement face à la concurrence de plus en plus affirmée de l'huile de palme. L'agriculture française peut fournir davantage d'huile de colza et de tournesol mais le coût d'exploitation est supérieur à celui de l'huile de palme. D'où les inquiétudes des agriculteurs de voir la filière colza être marginalisée.

La bioraffinerie de La Mède n'utilisera pas exclusivement de l'huile de palme. En effet, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, a promis début juin que le site utiliserait 50.000 tonnes de "colza français."

52%
Part de la filère colza dans les biocarburants en 2014
En 2014, la proportion d'huile de colza utilisée dans l'élaboration de biocarburants est tombée à 52%.

Un quota jugé inacceptable du côté des agriculteurs. "Avec La Mède, nous allons perdre 400.000 hectares de colza sur 1,5 million d'hectares au total", a estimé Samuel Vandaele, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs.

Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture a affirmé sa volonté de ne pas laisser la filière colza décliner. "Les producteurs de colza ne doivent pas être les parents pauvres des filières sur les biocarburants. Je souhaite que, demain, Total puisse s'approvisionner de la meilleure manière auprès des producteurs de colza."

Entre 2010 et 2014, la part de l'huile de palme dans les biodiesels a été multipliée par six, tandis que celle du colza est passée de 63 à 52%, selon le groupe Avril, principal groupe agro-industriel français dans les oléoproteagineux.

Le gouvernement reste ferme

En dépit de ces blocages, le gouvernement maintient sa ligne et exclut toute potentielle rétroactivité. Stéphane Travert s'est montré ferme à ce sujet. "Le gouvernement ne reviendra pas sur l'autorisation faite à Total d'importer de l'huile de palme. C'est quelque chose qui était déjà engagé depuis longtemps. L’État, dans la continuité qui est la sienne, a respecté son engagement", a-t-il justifié.

"Le gouvernement ne reviendra pas sur l'autorisation faite à Total d'importer de l'huile de palme. C'est quelque chose qui était déjà engagé depuis longtemps. L’État, dans la continuité qui est la sienne, a respecté son engagement"
Stéphane Travert
Ministre français de l'Agriculture

"Ces blocages sont illégaux", a-t-il poursuivi, estimant que "ce n'est pas en bloquant" les raffineries "qu'on trouvera des solutions adéquates." Néanmoins, Stéphane Travert recevra ce mardi les représentants des Jeunes Agriculteurs et de la FNSEA, qui avaient appelé au blocage, "pour trouver ensemble des solutions."

Par la voix de Sébastien Lecornu, secrétaire d’État à la Transition écologique, l'exécutif souligne qu'un plafonnement à hauteur de 50% a été déterminé comme seuil maximal de proportion d'huile de palme présente dans les biocarburants de la Mède. Il a assuré que cette décision était une étape afin d'ouvrir la voie à une diminution de l'utilisation de l'huile de palme, cette fois-ci à l'échelle européenne.

"Nous allons nous engager à l'échelle européenne à plafonner (...) en prenant les totaux de l'année 2017, le volume d'importation d'huile pour la diminuer petit à petit, sur une pente dans les prochaines années", a-t-il affirmé au micro d'Europe 1. "Le ministre d’État Nicolas Hulot l'a dit, ce n'est pas de gaieté de cœur, mais le projet est une étape dans la transition."

Stéphane Travert est allé dans le même sens en souhaitant se pencher sur une "réponse européenne à ce sujet." "La France peut porter toutes les interdictions qu'elle voudra mais demain, lorsqu'on sait que vous avez des produits qui arrivent d'autres continents dans un État membre et qui ressortent de cet État membre avec un label UE, ça c'est difficile, c'est là-dessus que nous devons travailler, pour protéger les frontières européennes des aliments ou des produits qui ne correspondent pas aux standards sanitaires qui sont les nôtres."

Pas de pénurie en vue

Total s'est voulu rassurant sur la capacité d'approvisionnement des stations-service. Afin d'éviter les épisodes de pénurie déjà rencontrés par le passé, le groupe a recommandé ce lundi aux clients de "conserver leurs habitudes de consommation de carburant."

Carte des blocages des raffineries et dépôts de carburants. ©AFP

"Les dépôts pétroliers disposent des stocks nécessaires à l'approvisionnement en stations-service (...) Les opérations sur site continuent sans perturbation", a annoncé Total via un communiqué. Le groupe s'engage à "diminuer au maximum l'impact de ce mouvement sur ses clients."

Même préconisation du côté du ministère de l'Agriculture. "Il n'y aura pas de pénurie d'essence", a assuré Stéphane Travert tout en demandant aux consommateurs de ne pas "se précipiter inutilement dans les stations." Avec sept raffineries en activité et 200 dépôts de carburant, le risque de pénurie n'est pas encore d'actualité. D'autant que l’État dispose de stocks stratégiques pour trois mois.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés