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Les Grecs utilisent la manière forte pour protéger leur frontière

Des soldats grecs patrouillent le long de la frontière avec la Turquie. ©REUTERS

A Kastaniès, la population locale appuie l'armée et les milices pour sécuriser et étanchéifier la frontière avec la Turquie. Rares sont les migrants à encore pouvoir passer entre les mailles du filet.

Des camions militaires circulent sur toutes les routes. Des autobus bleus, reconnaissables entre tous par les locaux comme étant ceux des MAT (police anti-émeutes) de la police grecque sont aussi très visibles. Plus on s’approche de la zone frontalière entre la Grèce et la Turquie et les fameux 212 kilomètres de frontière démarquée surtout par le fleuve Evros, plus on a l’impression d’entrer dans une zone de guerre.

Mais une fois arrivés sur le terrain, au désormais célèbre poste-frontière de Kastanies ou à tous les villages avoisinants, la réalité est sidérante. Pour ceux arrivés après l’entame du bras de fer entre Erdogan et la Grèce, on peut y passer de nombreux jours sans jamais rencontrer un seul demandeur d’asile. Par endroits, on permet aux journalistes d’assister à des "rondes" dans les villages frontaliers et aux alentours.

Cela est une réalité, mais comme l’admet volontiers Athanasios Pemousis, président de la commune de Ferres, village de 4.500 habitants a moins de 5 km de la frontière, "cette partie-là du travail est faite pour que les personnes âgées se sentent plus en sécurité, ce n'est pas l'essentiel". Parfois, ces rondes peuvent en plus arrêter quelques malheureux passés entre les mailles du filet.

Cependant, le vrai champ de bataille n’est pas accessible aux médias. Il est pleinement sur les rives d’Evros, zone partiellement militarisée depuis plus de 40 ans, mais qui est désormais complètement bouclée par l’armée. Les médias, dans leur ensemble, ne peuvent qu’accepter de recevoir la propagande grecque et turque et essayer de démêler le faux du vrai. Pas facile.

Des tas de vidéos de violences circulent sur la toile. Parfois, on voit les atrocités de l’armée ou des miliciens grecs parfois les violences des Turcs. Dans les deux cas, des experts d’ONG trouvent des arguments assez convaincants pour mettre le doute dans l’esprit de ceux qui regardent les vidéos quant à leur authenticité.

Pour la télévision grecque, publique comme privée, participer à l’"effort national" semble être aussi le mot d’ordre. Tous les jours, des témoignages de soi-disant passeurs turcs voulant bien parler de leurs affaires aux médias grecs à visage découvert se succèdent.

Surréaliste

Les journalistes étrangers qui les voient rigolent. Ces témoignages sont faux, cela saute aux yeux. Tout journaliste ayant voulu interviewer un passeur le comprend immédiatement. Tout ce qui se passe ici est surréaliste.

Il y a un peu plus d’une semaine, juste après l’annonce d'Erdogan de sa volonté d’ouvrir les frontières avec la Grèce, le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis, a décidé d’enrôler pour garder l’immense frontière entre la Grèce et la Turquie tout ce que la région compte d’hommes. Chasseurs, agriculteurs, pêcheurs sont officiellement devenus des suppléants de l’armée et de la police pour garder les frontières.

"Il y a toujours eu en Grèce une tradition d’aide des citoyens aux frontières."
Dimitri Psarras
Journaliste grec

Ils seraient en tout aux alentours de 5.000. À première vue, cela ne semble pas les déranger, loin de là. Cela ne fait que raviver une vieille tradition locale. "Il y a toujours eu en Grèce et surtout aux frontières une tradition d’aide des citoyens aux frontières qui date de l’époque de la guerre froide", explique Dimitri Psarras, journaliste grec. "C’est dans cette tradition que le Premier ministre grec a puisé. Mais si une partie de ces gens sont contrôlés par l’État, il y a aussi des choses qui ne le sont pas."

C’est ainsi que des éléments extrémistes venus de toute l’Europe ont décidé de venir prêter main-forte aux miliciens grecs. Des néonazis allemands et autrichiens sont là, c’est sûr. Les rumeurs parlent d’autres groupes du genre venus de toute l’Europe. "Vous rendez-vous compte combien il est facile pour un seul imbécile, d’y créer un incident majeur?"

41.000 personnes repoussées

On n'en est pas encore là, heureusement. Pour le moment la tactique choisie, pour garder la frontière grecque, inhumaine ou pas, fonctionne. En tout, selon les chiffres officiels, c’est plus de 41.000 personnes qui sont entrées dans le territoire grec avant d’être repoussées.

Et depuis trois jours, les tentatives d'entrer dans le territoire grec diminuent. Le plus surréaliste peut-être, c'est que cela fonctionne tellement bien que tous les médias présents sur place vous le diront: même en cherchant activement, on a grand mal à trouver ne serait-ce qu’une personne ayant traversé la frontière avec succès. Évidemment, il est plus que probable que des atrocités sont commises pour qu'un tel succès soit possible.

Un local, qui participe à l’effort à la frontière, lâchera une seule phrase, et ce sous couvert d’anonymat: "Il y a des choses qui se font sur la frontière, qui ne devraient pas avoir lieu. Ni à la frontière ni nulle part ailleurs."

"Devant cette situation, tout gouvernement aurait fermé les frontières."
Alexis Tsipras
Ancien Premier ministre grec

Mais pour tout le monde en Grèce, l’aspect humanitaire est désormais au second plan. Le Premier ministre comme l'Archevêque d'Athènes et chef de l'église de Grèce ont félicité à plusieurs reprises les volontaires qui protègent les frontières du pays. On n’est plus en 2015 quand la vague de solidarité des Grecs envers la vague de réfugiés syriens avait ému la terre entière.

Tous derrière le Premier ministre

Le chantage flagrant d’Erdogan fait que pour le moment, la manière forte a le consentement d’une grande majorité de la population. Un sondage de l'institut Opinion Poll publié cette semaine montre une population complètement soudée derrière les actions du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis approuvant à 90% ses actions pour gérer la crise.

Même Alexis Tsipras, leader de la gauche gauche grecque, n’a pas hésité à le dire: devant cette situation "tout gouvernement aurait fermé les frontières". À tout cela s’ajoute, une nouvelle fois, l’incapacité totale de l’Europe à proposer la moindre solution. La visite à Kastaniès de la présidente de la Commission européenne Ursula Van der Leyen la semaine passée n’aura apporté que la promesse d’une aide financière de 700 millions d’euros pour mieux parfaire la toute nouvelle porte de l’Europe-forteresse...

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