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reportage

Les indépendantistes écossais attendent leur heure

La première ministre et leader du Scottish National Party (SNP) Nicola Sturgeon auprès de candidats locaux du parti à Insch dans l'Aberdeenshire ce jeudi. ©Photo News

Les élections législatives du 6 mai pourraient permettre au Scottish National Party de renforcer son assise et d'accentuer la pression sur Boris Johnson pour obtenir l'organisation d'un second référendum et sortir du Royaume-Uni. Sept ans après l'échec de la première consultation, toutes les cartes seraient redistribuées.

C'était il y a six ans presque jour pour jour, début mai 2015. Une éternité, à l'échelle des nouvelles temporalités politiques. Ce soir-là, l'équipe de campagne du député travailliste Anas Sarwar fait du porte-à-porte dans les rues de Glasgow pour conserver son siège au parlement de Westminster. À chaque habitant du quartier qui accepte de les écouter, les militants parlent d'emplois, de revenus, d'aides sociales, voire de banques alimentaires. Mais le discours n'imprime pas. L'heure du Scottish National Party (SNP) est venue.

Également de gauche, mais sur un tout autre registre, le Scottish National Party (SNP) fait vibrer les cordes sensibles des électeurs, prêts à en faire leur parti majoritaire à Londres.

Également de gauche, mais sur un tout autre registre, il fait vibrer les cordes sensibles des électeurs, prêts à en faire leur parti majoritaire à Londres. "Il y a un côté vraiment irrationnel dans ce vote SNP, c'est comme un culte, presque quelque chose de religieux", regrette ce soir-là l'un des membres de l'équipe de campagne, en pressentant que le pire est à venir, au-delà de ce scrutin: "C'est une forme de colère qui ne veut plus rien entendre, un peu comme celle d'UKIP en Angleterre." Treize mois plus tard, le Royaume-Uni votera en faveur du Brexit, contre l'avis d'une nette majorité d'Écossais (62%).

"Il y a un côté vraiment irrationnel dans ce vote SNP, c'est comme un culte, presque quelque chose de religieux."
Un des membres de l'équipe de campagne du député travailliste Anas Sarwar

Depuis, la première ministre et leader du SNP Nicola Sturgeon a nettement renforcé son assise. En cas de victoire lors des élections législatives écossaises du 6 mai, elle va accentuer la pression sur Londres pour l'organisation d'un second référendum sur l'indépendance écossaise, en nourrissant l'espoir de rejoindre l'Union européenne ultérieurement.

Les lignes de fractures se sont élargies avec les deux partis historiques, le parti Tory et le Labour. Ceux-ci acceptent à la fois le maintien au sein du Royaume-Uni et le résultat du Brexit. La situation est particulièrement inconfortable pour le Labour. Anas Sarwar est désormais leader du Scottish Labour, et défend malgré lui une forme de stabilité: "Je veux parler à 100% du pays, pas aux 50% auxquels s'adressent le SNP et les conservateurs."

Relations avec l'Union européenne

Derrière la question de l'indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni, se pose de nouveau celle de l'Union européenne. Et plus rien n'est figé, au cœur de la plus importante crise d'identité de l'histoire récente du pays. "Lors du référendum sur le Brexit, les nationalistes et les unionistes ont fait le même choix, en faveur du maintien dans l'UE", analyse Michael Keating, professeur de politique écossaise à l'université d'Aberdeen. "Mais 30% des nationalistes étaient favorables au Brexit. À l'inverse, beaucoup d'unionistes sont prêts à changer d'avis pour revenir dans l'Union européenne."

30%
Des nationalistes
Lors du référendum sur le Brexit, les nationalistes et les unionistes ont fait le même choix, en faveur du maintien dans l'UE, mais 30% des nationalistes étaient favorables au Brexit. À l'inverse, beaucoup d'unionistes sont prêts à changer d'avis pour revenir dans l'Union européenne.


Malgré des rapports de forces très mouvants, les élections du 6 mai pourraient entraîner une accélération de la stratégie de Nicola Sturgeon, déjà très active ces derniers mois, avec notamment une loi d'organisation sur le référendum qui est déjà pré-rédigée. Boris Johnson, qui restera comme l'homme qui a boosté la campagne du Brexit et qui a débloqué les négociations de sortie avec l'Union européenne, a jusqu'à présent été très clair sur le fait qu'un tel référendum était impossible. Son argument fait sens: le premier référendum était censé engager toute la génération qui y a pris part. La loi est par ailleurs clairement de son côté. Tout indique que la Cour suprême invaliderait la programmation d'un référendum écossais sans autorisation de Londres.

"Le Royaume-Uni doit être considéré comme une union de nations, non pas comme un état unitaire. La doctrine de référence sur la souveraineté est critiquable."
Michael Keating
Professeur de politique écossaise à l'université d'Aberdeen

"Une union de nations"

Mais l'origine même du Royaume-Uni laisse le champ ouvert à beaucoup d'interprétations, selon Michael Keating: "Le Royaume-Uni doit être considéré comme une union de nations, non pas comme un état unitaire. La doctrine de référence sur la souveraineté est critiquable."

Sans surprise, l'establishment londonien fait front derrière Johnson. Y compris ses plus anciens ennemis, notamment le député anti-Brexit le plus véhément, Kenneth Clarke, pour qui l'indépendance écossaise semble à la fois improbable et dangereuse: "Je ne pense pas qu'ils voteront pour remettre une frontière le long du Mur d'Hadrien et revenir au temps des vieux royaumes médiévaux", indique à L'Echo cette figure historique de Westminster. "Mes arguments en faveur d'une Écosse demeurant au sein du Royaume-Uni sont les mêmes que ceux en faveur d'un Royaume-Uni au sein de l'Union européenne: veulent-ils vraiment avoir des douanes le long de la frontière? Que feront-ils de leur pays? Aurons-nous deux armées séparées? Ils peuvent déjà protéger leur identité écossaise, leur nationalité et ils bénéficient de la dévolution des pouvoirs".

"Même le Québec a plus de pouvoir au Canada!"
Robin McAlpine
Fondateur du think tank indépendantiste Common Weal Group

Des propos qui irritent Robin McAlpine, fondateur du think tank indépendantiste Common Weal Group. "Ce sont des foutaises. Nous n'avons absolument aucun contrôle sur les éléments les plus importantes de la politique économique. Nous n'avons pas de pouvoir sur la politique économique internationale, ni sur les emprunts et très peu sur la fiscalité. Nous transférons l'essentiel de nos recettes fiscales à Londres. Si nous voulions opter pour une politique d'investissement keynésienne, en faveur d'infrastructures majeures pour l'économie verte, nous serions bloqués par l'augmentation du PIB, donc des impôts, qu'elle générerait. Certains États américains ont plus de pouvoir. Même le Québec a plus de pouvoir au Canada!"

Pouvoir macro-économique

L'ancien premier ministre écossais Alex Salmond, aujourd'hui à la tête du parti indépendantiste Alba, a appelé à la création d'une monnaie unique, quitte à perdre la force de frappe de la livre sterling. Une idée que défend McAlpine: "Si vous n'avez pas votre propre monnaie, vous n'avez pas de pouvoir macro-économique. On a vu dans la zone euro que l'incapacité à contrôler la monnaie n'a pas aidé, face aux crises économiques multiples des dernières années."

"Si vous n'avez pas votre propre monnaie, vous n'avez pas de pouvoir macro-économique. On a vu dans la zone euro que l'incapacité à contrôler la monnaie n'a pas aidé, face aux crises économiques multiples des dernières années."
Robin McAlpine
Fondateur du think tank indépendantiste Common Weal Group

En dehors de l'obsession référendaire, les préparations pour un tel bouleversement, après plus de trois siècles au sein de l'Écosse, sont encore très sommaires. Sur le sujet d'une éventuelle frontière avec l'Angleterre, qui semblerait inévitable en cas de réadhésion à l'UE, la première ministre écossaise Nicola Sturgeon a été mise en difficulté cette semaine. Les sondages donnent de nouveau une quasi égalité sur la question de l'indépendance, alors que le niveau d'adhésion à une sortie atteignait jusqu'à 59% ces derniers mois.

L'ancien premier ministre écossais Alex Salmond, aujourd'hui à la tête du parti indépendantiste Alba, a appelé à la création d'une monnaie unique, quitte à perdre la force de frappe de la livre sterling. ©EPA

Dans les faits, une indépendance de l'Écosse créerait une problématique similaire à celle de l'Irlande du Nord. Sur les questions relatives au marché unique et au contrôle des biens, rien n'indique que l'UE n'accordera un régime de faveur à l'Écosse – et par conséquent au Royaume-Uni – si elle accepte de la réintégrer. D'autres épineux problèmes pourraient apparaître, notamment en mer du Nord. En 2014, l'un des principaux arguments des indépendantistes consistait à faire valoir qu'avec les revenus colossaux de l'industrie pétrolière, l'Écosse pourrait faire face économiquement au choc de l'indépendance. Les cours se sont effondrés entretemps et des mouvements écologistes au sein du SNP appellent à une réorientation rapide vers des énergies propres.

Le climat actuel est propice à de grandes révolutions géopolitiques. Mais un deuxième référendum perdu en moins de dix ans aurait valeur de réponse définitive.

Des questions demeurent également sur la sensibilité des pêcheurs. Les professionnels de cette industrie ont en effet voté pour le Brexit dans leur immense majorité. Certains ont regretté leur choix. Face aux délais administratifs, en début d'années, des entreprises ont choisi de livrer directement au Danemark pour gagner du temps. Mais le rejet de l'Union européenne reste fort. La crainte de certains indépendantistes est, paradoxalement, l'excès de précipitation. Selon Michael Keating, "les indépendantistes devront répondre à des questions urgentes, comme la frontière, la monnaie ou les finances publiques, qui constituent les trois points faibles du camp indépendantistes. Ils cherchent les réponses, et pour l'instant, ils ne les ont pas trouvées." Le climat actuel est propice à de grandes révolutions géopolitiques. Mais un deuxième référendum perdu en moins de dix ans aurait valeur de réponse définitive.

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