"Les journalistes n'ont pas pour vocation de contrôler le politique"

José-Alain Fralon ©doc

Interview avec José-Alain Fralon, ancien correspondant à Bruxelles pour Le Monde (1985-1991)

Pour certains lecteurs belges, José-Alain Fralon (73 ans) n’est pas un inconnu. Il a signé des biographies du roi Baudouin et d’Albert Frère ainsi qu’un ouvrage sur "l’affaire" de la Générale de Belgique en 1988. Aujourd’hui, il propose un ouvrage truffé d’anecdotes vécues sur la transformation du métier de journaliste en l’espace d’un demi-siècle. "C’est une promenade nostalgique mais nullement aigrie", précise-t-il. Entretien.

Qu’est-ce qui a le plus changé dans le métier de journaliste?
Ce sont les moyens dont on dispose pour transmettre ses papiers. Aujourd’hui, la question ne se pose même plus. Avant, il fallait dicter au téléphone. En tant que reporter en Afrique, il m’arrivait de partir en brousse, comme on disait. On avait deux ou trois jours pour rédiger le papier, donc tout le temps de réfléchir à ce qu’on allait raconter. Ce processus de maturation de l’information n’existe plus aujourd’hui et cela se ressent dans le contenu des publications.

Racontez-nous votre première interview.
C’était avec Jacques Brel à Grenoble en 1965. J’avais vingt ans et j’étais simple pigiste. Je l’ai rencontré dans sa loge, en train de chauffer sa voix avec une lampée de cognac. J’étais stressé. Je rentre au journal la tête pleine de mots, sûr de tenir l’article du siècle. Mais voilà, je ne trouve pas les bonnes tournures et je remplis la corbeille à papier avec mes brouillons. Le rédacteur en chef vient à mon secours: "Tu es journaliste, me dit-il, pas critique. Tu étais sur place, le lecteur, non. Raconte-lui simplement ce que tu as vu, comment Brel était habillé, ce qu’il a chanté. Verbe, sujet, complément. Pour les adjectifs, tu viens me voir." Mon article ne sera hélas jamais publié, le responsable de la rubrique culture n’ayant pas supporté qu’un petit pigiste puisse écrire sur le grand Brel. Avec Simone Veil, Brel est le personnage qui m’a le plus marqué, tant il dégageait une énergie positive.

On reproche parfois aux journalistes de ne pas être objectifs.
Dans le métier, il y a les reporters et les polémistes ou chroniqueurs. Aujourd’hui, on oblige tout journaliste à être polémique, parce que ça fait le buzz. J’ai observé cette évolution en travaillant pour Edwy Plenel au Monde. Par idéologie, voire par peur de l’inconnu, il disait rarement à un reporter de partir sur place pour voir et pour raconter – le béaba du métier – mais pour au contraire aller chercher qui était du bon ou du mauvais côté. Le mouvement s’est amplifié par la suite, il vise à éditorialiser toute information pour qu’elle puisse ensuite nourrir débats et polémiques. Bref, faire le buzz.

Avec internet et les réseaux sociaux, nous sommes entrés dans le règne de l’immédiateté. Une évolution qui n’est pas sans risque, selon vous.
Le problème est qu’on ne prend plus le temps de vérifier l’information. On réagit tout de suite. Cela a commencé avec Timisoara, en Roumanie, lors de la chute de Ceausescu en décembre 1989. À partir de ce moment-là, on a compris que les images pouvaient mentir. Certains journalistes sur place, dont Colette Braeckman pour Le Soir, avaient pourtant assuré qu’ils n’avaient pas vu de charnier. Qu’à cela ne tienne, on a quand même modifié leurs papiers avant publication.

Comment la presse écrite doit-elle gérer ce nouveau rapport au temps?
La presse écrite devrait retrouver sa distance avec le temps. Elle doit apporter un plus par rapport à l’information brute. Si c’est pour répéter ce que LCI et BFM ont déjà dit, ce n’est pas la peine. La presse écrite se tue par exemple à vouloir participer à des émissions de télévision. Or on voit bien que ça n’empêche pas le tirage de chuter. Si nous ne retrouvons pas la notion du temps, nous sommes morts.

Comment le journaliste doit-il réagir face aux accusations de diffuser des fake news?
Au Monde, des journalistes passent beaucoup de temps à démonter des fake news. C’est une bonne chose mais c’est frustrant, car ce n’est pas cela, le métier de journaliste. Pour ma part, je propose d’utiliser l’arme du boycott contre les porteurs de fake news. Prenez Mélenchon qui traite la presse de "vendus" et de "pourris". Ne lui donnons plus la parole. Le problème, c’est que de tels personnages sont souvent de "bons clients" peu avares en déclarations chocs. Il faut savoir résister à la pression de ces gens-là. J’ai observé le problème tout récemment avec les gilets jaunes. Sur les chaînes d’info en continu, on ne nous donne à voir que des "gentils" gilets jaunes. Alors que beaucoup de gilets jaunes sont pourtant remontés contre les médias traditionnels.

Certains journalistes se considèrent comme un contre-pouvoir. Sont-ils dans leur rôle?
Je n’aime pas trop ceux qui se croient investis de la mission de critiquer le pouvoir. Nous ne devons pas nous prendre pour ce que nous ne sommes pas. Les journalistes n’ont pas pour vocation de contrôler le politique. Il faut faire son métier correctement, c’est-à-dire raconter ce que nous voyons et ce que nous entendons. Bref, informer le plus objectivement possible, tout en ayant l’humilité de préciser auprès du lecteur que, comme tout le monde, il nous arrive parfois de nous tromper.

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