analyse

Les Lumières, nouvel Eldorado pour nos démocraties?

La France redevient "le pays de Voltaire", comme on a pu le voir encore dernièrement suite au terrible assassinat de Samuel Paty. ©BELGAIMAGE

Qu’on les invoque pour les critiquer ou pour en faire des guides, les Lumières continuent de briller dans le ciel de notre époque. Pourquoi nous fascinent-elles autant? Représentent-elles une simple marque de fabrique ou, au contraire, un véritable levier pour nos démocraties en manque de lignes directrices?

Tout d’abord, un constat: les Lumières n’ont jamais semblé aussi présentes dans l’actualité. Aucune époque dans l’Histoire n’est autant mobilisée, à tort ou à raison, pour éclairer les débats actuels.

Nos sociétés, qui se croyaient sécularisées, ont assisté, effarées, au retour en force de la religion, jusque sous ses formes les plus intolérantes et violentes.
Antoine Lilti
Historien

Il suffit de jeter un œil sur les réseaux sociaux: nous sommes tous les contemporains de Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou Condorcet. Leurs combats sont les nôtres. Cette actualité intellectuelle et politique, non seulement ne se dément pas au fil du temps, mais tend à s’affirmer de plus en plus. "Elle a pourtant de quoi surprendre, tant les Lumières semblaient s’être éclipsées de la scène intellectuelle et politique, tant leur présence s’était faite discrète", écrit l’historien Antoine Lilti. "À la fin du XXe siècle, les Lumières n’avaient plus d’adversaires", ajoute-t-il. 

En ce début de XXIe siècle, la situation a en effet changé: "Nos sociétés, qui se croyaient sécularisées, ont assisté, effarées, au retour en force de la religion, jusque sous ses formes les plus intolérantes et violentes, explique Antoine Lilti. Les droites extrêmes, nationalistes et xénophobes, sont redevenues des forces politiques importantes, même dans les bastions historiques de la démocratie libérale. L’Europe, contrainte de regarder en face son passé colonial, hésite à se réclamer encore d’une mission universelle. La crise écologique remet en cause le grand récit du progrès fondé sur le triomphe de la science et la maîtrise de la nature."

Un combat contre les forces obscurantistes

Les Lumières n’apparaissent donc plus comme un acquis, mais bien plutôt comme un combat qu’il faudrait à nouveau mener contre des forces obscurantistes qui menacent l’équilibre de nos sociétés. Ce qui est, au passage, totalement inédit: "Nul ne songerait à se battre pour la Renaissance, pour le Romantisme ou pour la Belle Époque, quelle que soit la nostalgie que l’on est en droit d’éprouver pour ces périodes", écrit encore Antoine Lilti. 

Ainsi, en janvier 2015, juste après les attentats de Charlie Hebdo, la figure de Voltaire a été invoquée de manière récurrente. À intervalle régulier, lorsqu’il s’agit de défendre la liberté d’expression ou la laïcité notamment, la France redevient ainsi "le pays de Voltaire", comme on a pu le voir encore dernièrement suite au terrible assassinat de Samuel Paty. Mais les Lumières sont solubles dans bien d’autres débats contemporains.

Récemment, à travers une lettre datant de 1763, Diderot s’est fait, non sans anachronisme, le défenseur des libraires français contraints de fermer durant ce reconfinement. Lors du mouvement des gilets jaunes, c’était le "Contrat social" de Rousseau qui était régulièrement cité. Et lorsqu’il s’agit de réaffirmer la séparation des pouvoirs, Montesquieu n’est jamais bien loin… 

Cependant, on aurait tort de voir là un phénomène strictement franco-français. Si Les Lumières sont nées dans un contexte particulier, celui de l’Europe du XVIIIe siècle, elles débordent largement ce dernier. On a ainsi pu les voir ressurgir un peu partout à travers le monde. Certains ont été jusqu’à envisager des "Lumières chinoises", tandis que d’autres réclament avec insistance l’émergence d’un "Islam des Lumières". Aux États‐Unis, le cas de Donald Trump est aussi très évocateur. Son élection et son mandat ont suscité de profondes inquiétudes concernant les libertés, ce qui a eu pour effet de créer un regain d’intérêt pour l’héritage des Lumières considérées, à juste titre, comme un fondement de la démocratie américaine.

Le progrès par la raison

Mais qu’est-ce que les Lumières au juste? "Globalement, c’est une période qui consiste à mettre en avant la raison, le progrès par la raison, nous explique le philosophe et juriste Guy Haarscher. De manière générale, les philosophes des Lumières estimaient qu’un progrès sur le plan des connaissances et des techniques mènerait à une société plus pacifique, plus ouverte, et résoudrait donc le problème moral et politique. Les Lumières incarnent une période dans laquelle s’exerçait la raison critique dans l’activité individuelle et sociale. Elles ont préludé aux grandes révolutions, en France et aux États-Unis et, de loin, à nos démocraties contemporaines."

Auteure de "La Gauche contre les Lumières?", la philosophe Stéphanie Roza estime pour sa part que "le mouvement des Lumières est pluriel. Mais il est traversé par plusieurs objectifs communs: il s’agissait de passer au crible toute la doxa et tous les dogmes, de refuser l’idéologie religieuse. Les Lumières  représentent une critique de l’absolutisme de droit divin et du despotisme politique. Elles incarnent la défense des libertés politiques élémentaires." 

Mais les Lumières, c’est aussi l’optimisme et l’humanisme: "Socialement, il existe un optimisme des Lumières quant à la capacité de l’humanité à améliorer son sort du point de vue individuel et collectif, ajoute Stéphanie Roza. Les philosophes des Lumières pensaient que les connaissances améliorent la relation de l’homme avec la nature, mais aussi avec son semblable. Chez les Lumières plus radicales, il existe également un certain idéal d’égalitarisme socio-économique."

Au cœur des paradoxes de la démocratie

Le psychologue Steven Pinker, professeur à Harvard, est d’ailleurs un ardent défenseur de cette idée d’un progrès continu des sociétés, héritier de l’idéal rationaliste des Lumières. "La synthèse de l’esprit des Lumières est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen", résume Stéphanie Roza. Et cet esprit des Lumières nous place précisément au cœur des paradoxes de la démocratie: "Entre la démocratie, la raison et la science, il y a toujours eu une tension, explique Guy Haarscher. Le seul contrepoids face à la loi de la majorité, c’est la raison. Plus l’exercice de la raison diminue, plus les démagogues s’affirment. Actuellement, aux États-Unis, si Trump veut exciter ses soutiens avec des mensonges, ils ne vont pas vérifier la véracité de ce qu’il dit: ils vont le suivre."

Le contexte a donc profondément changé: "Avant, l’ennemi de la raison et de la science était clairement identifié: c’était la religion, poursuit-il. Aujourd’hui, l’ennemi est plus diffus: c’est à la fois les fake news et le complotisme sur les réseaux sociaux, mais aussi le retour du politico-religieux, à travers l’islamisme radical."

Les Lumières viendraient donc à la rescousse de nos démocraties grippées en se présentant à la fois comme leur origine, leur raison d’être et leur seul futur viable.

En même temps, l’opposition aux Lumières est loin d’être neuve: "Il existe un courant anti-Lumières depuis la Modernité. Le combat n’est toujours pas gagné et ne sera sans doute jamais gagné définitivement", précise Stéphanie Roza. Les Lumières viendraient donc à la rescousse de nos démocraties grippées en se présentant à la fois comme leur origine, leur raison d’être et leur seul futur viable: "Nos sociétés sont menacées d’éclatement. Nous ne savons plus identifier ce qui nous lie et nous manquons d’une vision commune du monde. C’est pourquoi, dans ce contexte, il n’est pas anodin de voir les Lumières mobilisées dans les débats. Bien sûr, les scientifiques continuent de chercher librement, mais, dans certains milieux, les avancées scientifiques sont remises en question. Globalement, le fanatisme religieux a reculé, mais il subsiste quand même. Les Lumières ne sont pas en danger dans toutes les couches de la société, mais dans certains milieux qui n’ont pas nécessairement de liens entre eux."

Réseaux sociaux, pour le meilleur ou pour le pire

De son côté, la révolution numérique ébranle l’idée d’un espace public fondé sur l’échange d’arguments, tout en fragilisant l’exercice de la raison critique. "Les réseaux sociaux possèdent une double facette, analyse Guy Haarscher: ils incarnent le primat de l’instant, du spectaculaire, de l’anonymat et du déchainement des passions, mais, en même temps, on l’a vu notamment lors des Printemps arabes, ils possèdent un potentiel de mobilisation démocratique, qui est hélas le plus souvent galvaudé." La fameuse maxime de Voltaire, pourtant apocryphe, est ainsi régulièrement citée sur ces mêmes réseaux, comme pour les exorciser: "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire."

"Les Lumières ne représentaient pas nécessairement l’âge d’or du débat, mais celui de l’esprit critique, précise Stéphanie Roza. Il n’existe pas un lieu commun de la vie sociale et politique du siècle des Lumières qui n’ait été passé au crible de la critique. Les philosophes des Lumières voulaient se poser toutes les questions, aller au bout des choses. Ils mettaient aussi en avant la capacité de douter de soi, de ses propres opinions. C’est sans doute ce qui nous manque le plus aujourd’hui: nous sommes pétris de certitudes."

La Chine refuse les Lumières et essaye d’ailleurs d’imposer un autre modèle: l’harmonie confucéenne, c’est-à-dire le tout qui prime sur la partie, la collectivité sur l’individu."
Guy Haarscher
Philosophe et juriste

Et, paradoxalement, notre appétit de méfiance semble quant à lui sans limite. En nous plongeant dans l’incertitude, la crise sanitaire actuelle a accentué cette tendance: "Les gens sont plongés dans un état de mal-être qui se traduit par une méfiance accrue envers les élites, qu’elles soient politiques, économiques ou scientifiques, constate Guy Haarscher. Cette tendance n’est pas neuve: elle existe depuis les débuts de la démocratie en Grèce. Dans le cadre de cette crise du Covid-19, les Lumières sont incarnées par ces scientifiques qui font preuve d’un maximum de pédagogie. Nous ne sommes pas capables de vérifier ce qu’affirme un savant et donc nous devons faire confiance à la communauté scientifique."

"Aujourd’hui, le politique a très peu de pouvoir", souligne Guy Haarscher. © Lieven Van Assche

C’est aussi l’idée de progrès, aussi bien scientifique qu’économique, qui ne fait plus l’unanimité aujourd’hui. "Les Lumières pensaient que l’exercice de la raison apporterait un progrès humain. Elles estimaient qu’une politique plus rationnelle mènerait à un progrès. Or, aujourd’hui, le politique a très peu de pouvoir. Il est difficile de construire de grands projets. L’idée même de progrès est difficile à objectiver. Au niveau individuel, c’est encore possible, mais, au niveau de l’organisation générale de la société, c’est beaucoup plus compliqué", observe Guy Haarscher.  

Les conditions socio-économiques actuelles affaiblissent également l’esprit des Lumières. "Le capitalisme débridé a mis un frein aux idéaux des Lumières. Les Trente Glorieuses sont loin. Le bien-être et le confort économique ne sont plus vécus comme des buts accessibles par une partie de la population. La crise climatique est devenue une évidence. Les droits de l’homme ne font pas sens pour tout le monde." Et notamment en Chine. "La Chine refuse les Lumières et essaye d’ailleurs d’imposer un autre modèle: l’harmonie confucéenne, c’est-à-dire le tout qui prime sur la partie, la collectivité sur l’individu."

Néolibéralisme, ferment des dérives anti-Lumières

Selon Stéphanie Roza, ce capitalisme néo-libéral favorise les dérives anti-Lumières de plusieurs manières: "Parce qu’il utilise le progrès scientifique et technique à des fins de profit privé au détriment de l’intérêt général, il alimente la méfiance contre le progrès lui-même. Parce qu’il atomise le corps social en individus séparés les uns des autres et mis en concurrence, il génère en retour des réactions communautaristes, la communauté d’origine apparaissant comme l’ultime refuge pour ne pas se noyer ‘dans les eaux glacées du calcul égoïste’, comme disaient Marx et Engels. Enfin, le capitalisme arrive à tirer profit de tout, même des replis communautaires: il n’y a qu’à voir le business des produits casher, halal, les lignes de vêtements pour femmes voilées qui se développent dans les grandes enseignes."

"Une partie de la gauche rejoint cette vision communautariste concernant le débat postcolonial. Pourtant, c’est l’universalisme qui a influencé tous les combats décoloniaux."
Stéphanie Roza
Philosophe

C’est l’universalisme des Lumières qui est ainsi le plus souvent remis en cause, notamment au sein des débats concernant la décolonisation: "Le communautarisme se retrouve aussi bien au sein de l’islamisme radical que dans l’extrême droite, poursuit encore Stéphanie Roza. On peut remarquer aussi qu’une partie de la gauche rejoint cette vision communautariste concernant le débat postcolonial. Pourtant, c’est l’universalisme qui a influencé tous les combats décoloniaux."

Qui peut porter aujourd’hui l’idéal des Lumières? L’Europe semble mal à l’aise avec cet héritage, le revendiquant de façon très ostentatoire sans réussir à l’incarner dans les faits: "Les Lumières sont un phénomène européen, mais, aujourd’hui, les Européens sont englués dans la désunion, déplore Guy Haarscher. Ils peinent à incarner les Lumières et ils sont marginalisés. Si dans le monde, les inégalités ont parfois diminué, en Occident, la classe moyenne souffre. Nous devons faire face à un problème d’identité: ‘Qui sommes-nous’ en ces temps d’incertitude? Et au lieu du progrès et de la raison, les populistes et les démagogues jouent sur les peurs, les ressentiments et les égoïsmes."

Des étincelles, ici et là

Ce qui voudrait dire que l’esprit des Lumières a disparu? Pas exactement. "Le mouvement Metoo, dans la mesure où il vise l’élargissement du droit des femmes, est un héritier des Lumières", souligne Stéphanie Roza. "Les Lumières sont encore présentes aujourd’hui sous la forme d’étincelles, constate Guy Haarscher. On peut les apercevoir en Biélorussie actuellement. Que demandent les manifestants? Ils veulent les droits de l’homme, des élections libres, une presse indépendante. Les Printemps arabes étaient aussi les héritiers des Lumières." 

"Les Lumières ne sont pas un totem, insiste, pour conclure, Stéphanie Roza. Et il ne faudrait pas croire qu’il suffit de les brandir pour résoudre tous nos problèmes actuels." À force parfois d’en faire un prêt-à-penser rassurant et largement idéalisé, en les appliquant tel un baume symbolique sur les maux contemporains, on oublie de se nourrir de leurs questionnements et de leurs paradoxes. Voltaire, Rousseau et les autres ne peuvent à eux seuls porter les défis de notre temps à bout de bras. Et s’il est un message essentiel des Lumières qu’il faut garder à l’esprit, c’est bien celui de penser par nous-mêmes.

"L’héritage des Lumières"(Seuil), Antoine Lilti.

"La gauche contre les Lumières?" (Fayard), Stéphanie Roza

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