Les socialistes danois visent le pouvoir en opérant un virage anti-migrants

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Le parti socialiste, porteur d’une rhétorique et de projets anti-migrants, devrait l’emporter lors du scrutin de ce mercredi et former le prochain gouvernement. Le Parti du Peuple danois, à l’origine de mesures gouvernementales contre les migrants, a chuté dans les sondages.

"Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark", a écrit William Shakespeare dans Hamlet. Avec le temps, l’assertion est devenue une manière de désigner un problème imperceptible. Insaisissable.

Officiellement, le Danemark va bien. Les Danois sont "les gens plus heureux du monde", selon le World Happiness Report 2019. C’est quasi le plein-emploi, avec 3,7% de chômage en mars, la moitié de la moyenne de la zone euro. La croissance confine les 2%.

Pourtant, le climat politique n’est pas bon. Quelque 4,5 millions d’électeurs danois se rendent aux urnes ce mercredi pour élire les 179 députés du "Folkering", leur Parlement. Un thème, la question des étrangers, a phagocyté la campagne. Une obsession, limiter l’immigration, est devenue la priorité de deux tiers des partis politiques.

La Première ministre pressentie, Mette Frederiksen, la présidente du parti socialiste, en fait son cheval de bataille. Elle propose de renvoyer les migrants "non-occidentaux" en Afrique, dans des camps de l’ONU.

Les socialistes (SD) sont prévus à 27% selon une compilation de sondages. Ils ont raflé la première place à Venstre, le parti libéral du Premier ministre, en mars 2015.

Le Premier ministre de droite, Lars Lokke Rasmussen, a convoqué des élections anticipées. Au pouvoir depuis 2015, il a fait de la lutte contre la migration un des axes de la législature, sous l’impulsion du Parti du Peuple danois ("Dansk Folkeparti", DF). Les libéraux ont perdu 2% en cinq ans de pouvoir. Pour autant, la famille libérale, divisée entre Venstre et Radikale Venstre, ne se porte pas mal. Regroupée dans l’ADLE européenne, elle a remporté 5 députés lors des élections européennes. Deux de plus que les socialistes.

"Il est de plus en plus clair que le prix de la globalisation incontrôlée, de l’immigration massive et de la libre circulation des travailleurs est payé par les classes populaires."
Mette Frederiksen
Présidente du Parti socialiste danois

Le grand perdant de ces élections devrait être le Parti du Peuple danois, à l’origine d’un regain de mesures contre les migrants qu’il a obtenu en échange de son soutien à Lars Lokke Rasmussen. Le DF, qui était à 21% lors des élections de 2015, en pleine crise migratoire en Europe, s’est écroulé à 10% dans les derniers sondages. Il n’a obtenu qu’un siège aux européennes. Leur eurodéputé a été invité à siéger dans le groupe de Matteo Salvini, alors que le DF était membre de l’ECR, le groupe politique de la N-VA, lors de la précédente législature. Son président, Kristian Thulesen Dahl, est un admirateur du ministre italien de l’Intérieur et de ses mesures pour empêcher les navires de sauvetage de migrants d’accoster en Italie.

Grandeur et chute du Parti populaire

Confiscation des biens de valeur des migrants, interdiction du regroupement familial pour les conjoints de moins de 24 ans, aggravation des peines pour les délits commis dans les quartiers à taux de migration élevé… Le gouvernement Rasmussen n’y est pas allé de main morte. Sous l’impulsion du DF, il a multiplié de 2015 à 2019 les législations pour décourager les migrants d’entrer au Danemark. La dernière loi adoptée par le Parlement danois visait à accélérer les rapatriements de mineurs. Un cas dont la dureté est unique en Europe.

Ces dix dernières années, sous l’impulsion du Parti Populaire danois, la lutte contre la migration est devenue un mantra politique au Danemark. Les mesures sont allées jusqu’à la transformation d’un centre de recherche sur les animaux contagieux en centre de rétention pour migrants sur l’île de Lindholm. Des mesures ciblant les musulmans ont été introduites. Le parcours d’intégration a été durci, les candidats à la nationalité danoise devant désormais prouver leur convivialité en serrant la main d’un fonctionnaire, une mesure visant les musulmans rigoristes. Le port du niqab dans l’espace public a été interdit, cette loi, qui vise aussi les cagoules et les fausses barbes, étant aussi justifiée par la lutte contre le terrorisme.

Finalement, de 2015 à 2017, les demandes d’asile au Danemark ont chuté de 75%.

La gauche anti-migrants

Victime de son succès, le Parti Populaire danois a été dépassé sur sa droite par la plupart des partis traditionnels qui se sont mis à prôner des mesures anti-migrants.

Les socialistes s’y sont mis, ce qui n’est pas une surprise. Dans les années soixante, les sociaux-démocrates voyaient dans l’arrivée de travailleurs immigrés une manière des grandes entreprises de contenir la classe ouvrière. "Il est de plus en plus clair que le prix de la globalisation incontrôlée, de l’immigration massive et de la libre circulation des travailleurs est payé par les classes populaires", écrit Mette Frederiksen dans une récente autobiographie.

Deux nouveaux partis d’extrême droite

Deux nouvelles formations d’extrême droite sont apparues, "Stram Kurs" (La Ligne dure) et "Nye Borgelige" (La Nouvelle Droite), chacun crédité entre 2% et 3% des voix. Cette concurrence est née sur le créneau identitaire et nationaliste. "Stram Kurs" réclame l’interdiction de l’islam, l’expulsion de milliers de musulmans et l’homogénéité ethnique du pays. Son fondateur, Rasmus Paludan, a été condamné à plusieurs reprises pour injures racistes. "Nye Borgelige" veut interdire le port du hijab, abolir la loi antiracisme, et mettre fin aux traitements spécifiques pour les musulmans dans les services publics.

Cette mise en avant des thèmes anti-migrants a accru un sentiment anxiogène au sein de la population musulmane, qui représente entre 0,5 et 1% de la population. Mais aussi les actes de discrimination, qui ont nettement augmenté ces dernières années.

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