"Les survivants de la Shoah commencent enfin à parler"

Auschwitz-Birkenau ©EPA

Ce jeudi, Israël organise le Forum Mondial de la Shoah, à l’occasion des 75 ans de la libération d’Auschwitz-Birkenau. Enfant juif caché pendant la guerre, Fredy Levy a perdu une partie de sa famille dans le camp d’extermination. Son témoignage.

En plein cœur d’Herzliya, une ville tranquille nichée au nord de Tel-Aviv. Fredy Levy s’active dans son petit appartement coquet, à l’abri des pluies battantes qui harcèlent le pays depuis un mois. Habillé d’un costume bleu nuit qui reflète une élégance naturelle, il dépose du café et quelques biscuits en forme de Bretzel sur une table basse. Un confort qui contraste avec l’enfance terrible de ce franco-israélien: "J’ai fait parti des enfants cachés pendant la Shoah." En 1940, quand les Allemands arrivent en France après l’invasion de la Belgique, la famille Levy compte parmi les quelques juifs qui vivent dans le village alsacien de Gries.

Port de l’étoile jaune, interdiction d’entrer dans les lieux publics ou de posséder une radio: les discriminations contre les juifs se multiplient au fil des mois. "Mais nos voisins chrétiens étaient très solidaires", affirme Fredy, un léger sourire aux lèvres et les yeux pétillants. Pendant quatre ans, la famille Levy vit dans l’angoisse: "Chaque jour, on se disait: ça y est, ils vont venir nous chercher." Tout bascule au début de l’année 1944, quand des policiers français débarquent. Son père est arrêté: "il a dit qu’il reviendrait. Il pensait être interné dans un camp de travail. On ne savait pas pour les camps d’extermination." Cette nuit, les grands-parents de Fredy s’interposent: "J’entends encore la voix de mon grand-père qui supplie les policiers de ne pas nous prendre, moi et mon frère." Fredy s’arrête, les yeux en amande humidifiés par l’émotion.

La cavale

Epargnés par la police, Fredy, à peine 12 ans, et son frère, de trois ans l’ainé, quittent le foyer et se réfugient chez une famille helvète, à quelques kilomètres. "Un matin, on a appris que nos grands-parents avaient été arrêtés, eux aussi." Fredy prend un verre d’eau, et continue, la gorge serrée: "Ce jour-là, tout s’est effondré pour moi." Menacés d’être à leur tour envoyés dans un camp, les deux frères prennent la route avec un passeur, direction la Suisse. Logés par des proches, ils y restent jusqu’à la fin de la guerre.

On est maintenant dans une course contre la montre pour perpétuer la mémoire de la Shoah.
Shlomo Balsan
Président de l’association Aloumim

Après la Shoah, le traumatisme

La guerre achevée, Fredy et son frère rentrent en France, à la recherche des survivants. "On a appris que nos proches avaient été envoyés à Auschwitz." Il rencontre une survivante qui a partagé le convoi avec ses grands-parents vers le camp de la mort: "Elle m’a raconté qu’à l’arrivée, les vieillards étaient directement envoyés vers les chambres à gaz. J’ai donc compris pour mes grands-parents. Mais on n’a jamais su ce qui était arrivé à notre père." La souffrance ne s’arrête pas avec la fin de la Shoah pour Fredy: "On en parle peu, mais les années après la guerre étaient très dures." Sans ressources, privé de la moitié de sa famille tuée à Auschwitz, Fredy Levy a "eu faim et froid tous les jours pendant plus de 10 ans."

Traumatisés, isolés, démunis, difficile pour les survivants de la Shoah de rebondir après la guerre. Jusqu’à aujourd’hui pour certains.

En Israël, l’association LATET, qui assiste les plus pauvres, "vient en aide à 1200 survivants", selon la Responsable du développement international, Gabrielle Danieli. "Outre l’aide médicale pour les soins dentaires ou l’optique, qu’ils ne peuvent pas se payer, on fournit du matériel de base, comme du papier toilette ou du savon."

Perpétuer la mémoire

Pour Shlomo Balsan, président de l’association Aloumim, qui réunit les enfants de déportés comme Fredy Levy, beaucoup "commencent seulement à parler." Pendant longtemps, "ils ont voulu oublier, tirer un trait sur le passé." Mais aujourd’hui, "leur parole est essentielle." "Quand il n’y aura plus de survivants, il n’y aura plus que des textes pour témoigner. On est maintenant dans une course contre la montre pour perpétuer la mémoire de la Shoah."

Dans son salon de la petite ville d’Herzliya, Fredy Levy tient un livre de prières en hébreu qui appartenait à sa grand-mère déportée. Les lèvres tremblantes, il casse le silence: "C’est difficile de revenir sur cette période, il y a toujours un moment où je craque." Il s’attarde un instant, le regard perdu. "Mais je vais continuer à parler, surtout dans les écoles. Il faut témoigner pour les générations futures."

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