reportage

Liberland, l'Eldorado de la Liberté

La République libertarienne s’est dotée d’un drapeau et d’une Constitution inspirée de celle des États-Unis. ©© Antonio Bronic / Reuters

Leur République, ils l’ont pensée sur les fondations de la doctrine libérale classique, et sur un territoire vierge de 7 km², niché sur les bords du Danube, enclavé entre la Serbie et la Croatie...

Sous un petit porche, dans l’auberge cachée de Bački Monoštor, à la lisière de la forêt et de la frontière serbo-croate, un grand blond aux yeux clairs se retourne. Son homme de main l’enjoint à se saisir d’un téléphone, la sonnerie toujours en alerte. Après quelques hochements de tête, et des paroles sèches, il raccroche. "Les policiers croates et serbes nous donnent plus de fil à retordre que prévu", s’irrite Vit Jedlička. Ce jeune Tchèque de 31 ans, blue-jean et veste large de costume sur les épaules, c’est le Président de la République libre du Liberland.

©Elisabeth Blanchet / Demotix

Un projet fou lancé le 13 avril dernier, date anniversaire de la naissance de Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis en 1776. "Il est un symbole de liberté et voulait créer une société où le rôle de l’État devait être limité", explique Vit Jedlička, en jetant quelques regards complices vers Jana, une séduisante Tchèque de 29 ans, Première dame du Liberland. Leur République, ils l’ont pensée sur les fondations de la doctrine libérale classique, et sur un territoire vierge de 7 km², niché sur les bords du Danube, enclavé entre la Serbie et la Croatie. Une "terra nullius" jamais revendiquée par les deux frères ennemis après la dernière guerre de Yougoslavie.

Pour bâtir son État, Vit Jedlička, économiste de formation, a pris les choses très au sérieux. Il s’est doté d’une Constitution aux accents suisse, estonien et américain. Chez lui, l’État est réduit à sa portion congrue, et tout déficit est proscrit. La valeur cardinale de cette république parlementaire est la liberté de chacun d’agir comme il l’entend dans le respect d’autrui. Un système politique fidèle à la devise du pays "vivre et laissez vivre", clin-d’œil au "laisser-faire laisser-passer" du libéral français du XVIIIe siècle Vincent de Gournay. "La liberté, la propriété et la personnalité défendues par Frédéric Bastiat(penseur libéral du XIXe siècle, NDLR) dans son ouvrage "La Loi" sont les principes fondamentaux de mon pays", affirme Vit Jedlička.

Invitation au voyage

Venus des quatre coins du monde, ils sont déjà près de 300.000 à avoir demandé via internet leur carte d’identité du pays. Les plus téméraires, eux, n’ont pas hésité à répondre à l’appel du paradis libertaire. Le 1er mai dernier, rebaptisé fête de la Liberté, une cinquantaine de nouveaux citoyens débarquent par petites grappes dans l’auberge familiale, devenue Consulat honoraire du Liberland. Ils sont irakiens, libanais, anglais, danois, tchèques, ou suisses. Ils sont venus de très loin pour recevoir l’onction présidentielle: le passeport du Liberland.  

"Nous avons fait dix heures de route depuis Saint-Gall, en Suisse, pour obtenir le fameux sésame. Nous sommes liberlandiens maintenant", se réjouit Niko von Burg, 25 ans, l’un des quatre mousquetaires de la bande helvète. Son acolyte, Niklas Nikolajsen, au physique de d’Artagnan, est déjà prêt à investir dans le pays. Il vient tout juste de créer une société par actions "Liberland Settlement Suisse Corporation" pour financer les projets d’infrastructures: "nous avons déjà plusieurs dizaines d’actionnaires. L’argent que nous avons récolté permettra de bâtir les installations indispensables comme l’électricité ou internet. Nous réfléchissons aussi à construire une piste d’atterrissage", imagine ce quadragénaire ambitieux.

"Les policiers croates et serbes nous donnent plus de fil à retordre que prévu."
Vit Jedlička
Président de Liberland

Mais certains cherchent aussi un refuge pour fuir les turpitudes du monde moderne. Partie de Londres, Dorothéa, une petite brune chétive, savoure enfin son havre de paix, après deux jours de voyage. "J’habite à Londres et c’est un enfer. Personne n’est libre. Ici, on peut construire un coin de paradis", lance-t-elle le regard rêveur. D’autres, comme le jeune Bilal, 25 ans, originaire du Liban, barbe fournie et chemise hawaïenne sur le dos, jouent les éclaireurs pour la jeunesse opprimée du monde arabe: "Je suis très implanté sur les réseaux sociaux, et j’ai notamment un réseau très développé chez les jeunes athées en Syrie, en Libye, ou en Arabie saoudite. Ils me demandent tous des nouvelles du Liberland. Ce que nous voulons, c’est vivre quelque part où nous ne serons ni pourchassés ni tués pour nos idées", constate-t-il.

Liberté surveillée

Mais ce rêve d’indépendance comporte aussi des obstacles. Malgré une tournée diplomatique auprès des ambassades serbes et croates le mois dernier, Vit Jelicka et son peuple ne peuvent toujours pas larguer les amarres. Pour le moment, les autorités retardent par tous les moyens l’arrivée de ces nouveaux venus dans les Balkans. Bateaux confisqués, menaces d’arrestation à la frontière croate, rondes policières aux abords du Danube, la zone est quadrillée. Depuis, une véritable partie d’échecs est engagée avec les services d’ordre, et les Liberlandiens placent habilement leurs pions pour atteindre leur terre promise.

Au crépuscule, en bataillons resserrés de camionnettes, ils avancent sur des chemins escarpés en direction du Danube, point de passage obligé vers le Liberland. Mais au moment de lancer leurs embarcations sur le fleuve, ils sont arrêtés net par les pick-up de la police serbe. "Vous devez partir, vous ne pouvez pas rester là. Juridiquement le territoire que vous convoitez est un no man’s land", déclare d’un ton péremptoire le chef de la police locale. Qu’importe, les Liberlandiens n’ont pas l’intention de renoncer à leur soif de liberté. Les yeux tournés vers l’horizon, ils le sentent, leur rêve est à portée de main.

©Elisabeth Blanchet / BELGA

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