chronique

Macron renaissant ou les vertus de la plasticité politique

Politologue - UCLouvain

Une chronique de Vincent Laborderie.

On ne donnait pas cher de l’avenir politique d’Emmanuel Macron il y a encore quelques mois. Déjà largement remis en cause par le mouvement des gilets jaunes, le Président français était empêtré dans la deuxième grande crise de son quinquennat : la pandémie de Covid-19 et le confinement/déconfinement subséquent. Certes, il ne fut pas davantage pris de court par l’arrivée de cette nouvelle maladie que ses homologues européens. Mais lui et son gouvernement ont fait plusieurs fautes majeures dans la gestion de cette crise.

On pense bien sûr à la saga des masques, tour à tour devenus inutiles pour le grand public, conseillés puis obligatoires. Mais dans le cas de l’exécutif français, le péché originel était constitué par cette valse-hésitation à propos des élections communales. Une communication contradictoire – les écoles, bars et restaurants étaient fermés mais il fallait aller voter – fatale en début de crise. Résultat : à la fin de celle-ci, le gouvernement français était le seul exécutif européen à avoir perdu en popularité. Emmanuel Macron souffrait également de la comparaison avec Édouard Philippe. Là où le Premier ministre apparaissait volontaire, rassembleur, rassurant et concret, le Président se perdait en longs monologues solennels, solitaires, et déconnectés du réel.

Les déboires de son parti finissaient d’assombrir le tableau. Une déroute aux élections communales et surtout, l’impression que la République en Marche n’a jamais vraiment émergé en tant que parti. Surtout, ce mouvement n’a pas permis l’émergence de nouvelles personnalités. L’on pourrait écrire des pages entières sur les erreurs de casting que furent les Griveaux, Buzyn, Le Gendre, Belloubet ou Castaner. Emmanuel Macron voulait renouveler la politique française. Deux ans plus tard, on réalisait que les ministres du gouvernement Philippe qui s’en sortaient le mieux étaient des transfuges des Républicains ou, pour le cas de Jean-Yves Le Drian, du PS. Le monde nouveau avait clairement échoué à faire sa place au sommet de l’État. L’ancien avait repris ses droits, au besoin paré de nouveaux habits.

Le monde nouveau avait clairement échoué à faire sa place au sommet de l’État. L’ancien avait repris ses droits, au besoin paré de nouveaux habits.

Le seul atout du Président sortant restait, dans cette course très particulière qu’est la présidentielle française, l’absence de concurrent sérieux et d’opposition structurée. La gauche française est toujours aux abonnés absents. Marine Le Pen reste marquée par sa large défaite de 2017 et, plus encore, par sa prestation pitoyable dans le débat de l’entre-deux tours. Elle apparaît plus que jamais comme le meilleur adversaire d’Emmanuel Macron pour sa réélection. La menace ne peut en réalité venir que de la droite classique. Macron l’avait d’ailleurs bien compris en nommant Édouard Philippe à la tête de son gouvernement pour mener, une fois élu, une politique de centre droit que n’aurait pas reniée Alain Juppé. La technique de la triangulation, qui consiste à aller piocher dans le programme, voire les troupes, du camp adverse jouait à plein. Il s’agissait alors de laisser le moins d’espace possible à la droite.

Mais il restait une chose qu’Emmanuel Macron ne pouvait pas s’approprier : un lien avec les territoires que l’absence de tout mandat électif local et sa carrière parisienne lui interdisaient. Ce défaut avait été cruellement mis en lumière par la crise des gilets jaunes. De ce point de vue, le concurrent le plus sérieux d’Emmanuel Macron demeure Xavier Bertrand. Le président de la Région des Hauts-de-France cultive jusqu’à l’excès cet ancrage régional et son côté "proche des gens", au point d’avoir renoncé à tout mandat national. Ayant quitté les Républicains, il se place au-dessus des partis et assume clairement des politiques sociales sur des terres historiquement de gauche. Voici donc le candidat idéal, prêt à jouer l’authenticité tout en débordant Macron sur sa gauche. Soit exactement le coup qu’avait réussi Jacques Chirac face à Édouard Balladur en 1995. Parlant d’histoire politique française, il faut rappeler cette constante : depuis de Gaulle, aucun Président sortant n’a été réélu sans passer par une période de cohabitation.

Parlant d’histoire politique française, il faut rappeler cette constante : depuis de Gaulle, aucun Président sortant n’a été réélu sans passer par une période de cohabitation.

Privé de cette possibilité, la situation d’Emmanuel Macron était particulièrement délicate. Il s’en est sorti par une audace qui lui ressemble : nommer Premier ministre Jean Castex, un haut fonctionnaire de carrière, élu local, mais quasi inconnu du grand public. À cette occasion, Macron opérait à la fois un changement de ligne politique et une continuité dans sa stratégie. En l’espace de trois ans, il est ainsi passé de candidat de la gauche moderniste, puis Président modéré de centre droit, pour tenir aujourd’hui un discours principalement de droite, centré sur les enjeux régaliens (sécurité, immigration, défense). Mais il y a aussi une continuité stratégique certaine. D’abord en nommant Jean Castex, il continue son œuvre de renouvellement de la classe politique française. Surtout, il poursuit jusqu’à l’extrême sa stratégie de triangulation. La principale menace est toujours à sa droite et on lui reproche d’être hors-sol ? Il nomme un Premier ministre, homme de droite assumé, dont l’accent rappelle constamment son ancrage territorial.

La principale menace est toujours à sa droite et on lui reproche d’être hors-sol ? Il nomme un Premier ministre, homme de droite assumé, dont l’accent rappelle constamment son ancrage territorial.

Durant le confinement, Emmanuel Macron avait promis de réinventer. Les mauvaises langues diront qu’il a, pour une fois, tenu promesse. Endossant résolument les habits du Président désidéologisé représentant tous les Français, il rappelle l’évolution de François Mitterrand, passé de candidat de la rupture en 1981 à incarnation de "La France unie" en 1988. On suppose qu’Emmanuel Macron n’ira pas jusqu’à réaliser, comme son prédécesseur, une affiche de campagne avec en arrière-fond un clocher de village. Mais l’intention, dans la nomination de Jean Castex, est bien celle-là. L’avenir dira si ce Président, élu majoritairement en 2017 par d’anciens électeurs de François Hollande, le sera en 2022 avec une politique et des ministres (Jean Castex, Éric Dupond-Moretti, Gérald Darmanin, Roselyne Bachelot) proches de Nicolas Sarkozy. Si c’est le cas, cela offrira un exemple saisissant des capacités de plasticité politique du Président français, et de son aptitude à se jouer du clivage gauche-droite.  

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