interview

Marc Boutry: "Oui, les arguments contre les OGM se sont écroulés"

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Et si l'Europe avait tout faux en matière de plantes génétiquement modifiées? C'est la thèse de l'ouvrage publié par le professeur émérite de l'UCLouvain et ancien chercheur du FNRS Marc Boutry.

Bioingénieur et docteur en sciences naturelles appliquées, Marc Boutry déconstruit méthodiquement les arguments des opposants aux OGM et appelle à abandonner les dogmatismes.

Dans votre ouvrage, vous expliquez que tous les arguments contre les OGM se sont écroulés, qu’il s’agisse de sécurité, de dissémination…

Oui. Ces critiques ne tenaient déjà pas la route il y a 20 ans. Mon impression est qu’il s’agit d’une espèce de position de principe. Et qu’il est difficile de la changer quand la critique a été aussi virulente. Je pense aussi qu’au début, toutes les ONG qui critiquaient cette technologie n’ont pas cru qu’elle pourrait être utile. Il s’agissait plus d’une attaque contre les multinationales qu’une critique de cette technologie. 

Où en est-on aujourd’hui en Europe?

Il y a eu beaucoup de recherche dans les années 1990. Et puis, tout cela s’est arrêté parce qu’il y avait tellement de critiques. Les grosses sociétés semencières ont développé des plantes OGM ailleurs. Quant aux petites, elles ont tout stoppé à cause de cette atmosphère très négative. L’autre raison, ce sont les coûts très élevés des dossiers d’autorisation des essais en champ et de mise sur le marché. Aujourd’hui, on continue les critiques en soulignant qu’il n’y a que les multinationales qui investissent dans la transgénèse. Mais c’est normal. En Europe, cela n’est plus à la portée des petites sociétés. 

"Lorsqu’on parle en privé avec des hommes politiques, pas mal d’entre eux acceptent l’idée que la transgénèse est une technologie intéressante."

La législation européenne et l’attitude hostile des ONG ont donc contribué à renforcer le monopole des grands semenciers?

Oui, tout à fait. Le paradoxe, c’est que lorsqu’on parle en privé avec des hommes politiques, pas mal d’entre eux acceptent l’idée que la transgénèse est une technologie intéressante. Mais ils ajoutent toujours qu’ils ne peuvent pas dire cela publiquement. Et donc, rien ne bouge.

Combien de cultures OGM en Europe existe-t-il actuellement?

Seul un maïs transgénique résistant aux insectes est autorisé en Europe et cultivé en Espagne et un peu au Portugal. D’autres espèces pourraient pourtant être cultivées dans nos régions, comme la pomme de terre, une des espèces les plus traitées avec des pesticides. BASF avait obtenu une pomme de terre résistante au mildiou. Mais devant les fortes réticences en Europe, BASF a préféré poursuivre ses essais en Amérique...

L’Europe s’est-elle complètement trompée? Les OGM sont largement utilisés dans d’autres parties du monde…

Oui, beaucoup en Amérique, en Asie… En Chine, il y a eu énormément de développements ces quinze dernières années. Dans les revues renommées de recherche en biologie végétale, on voit désormais beaucoup d’articles émanant de scientifiques chinois. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans. Il y a un investissement considérable en recherche fondamentale, mais aussi en recherche appliquée. Ce qui n’est pas le cas en Europe.

"L’Europe en interdit la culture, mais en importe des quantités massives, notamment du soja transgénique".

Mais l’Europe consomme quand même des OGM, puisqu’elle en importe pas mal…

Oui, c’est un peu bizarre comme position. L’Europe en interdit la culture, mais en importe des quantités massives, notamment du soja transgénique pour l’alimentation du bétail. En faisant cela, on favorise donc la déforestation en Amérique du Sud.

Est-ce que cela n’est pas représentatif d’une peur en Europe par rapport aux progrès technologiques, comme la 5G, le nucléaire et même les vaccins?

Oui. Pour moi, le principe de précaution, qui est un beau principe, est devenu le principe d’inaction. Je peux encore admettre qu’au début, dans les années 1990, on n’en savait pas suffisamment. Bien que comme biologiste moléculaire, je pouvais me rendre compte que le génie génétique poursuit les mêmes objectifs que le sélectionneur classique, qui utilise les croisements. Ce sont juste des techniques différentes et toutes deux intéressantes en fonction des objectifs poursuivis.

En 2021, il y a tellement de chemin parcouru dans les connaissances, tellement d’applications dans les champs et en développement et sans risque avéré, que pour moi, il est complètement illogique de maintenir ce principe de précaution pour cette technologie.

Existe-t-il des signes de changement en Europe?

Il y a certains signes d’espoir, comme cette vingtaine de responsables des Verts allemands, y compris des parlementaires, qui ont fait savoir que, finalement, cette technologie pouvait être utile dans certains cas et qu’il fallait juger les applications et non les techniques utilisées.

"Il y a des applications qui seraient tellement utiles aux cultures biologiques."

Vous expliquez aussi que les cultures transgéniques peuvent être bio…

Oui, il y a des applications qui seraient tellement utiles aux cultures biologiques, notamment concernant les résistances aux pathogènes, aux insectes et aux conditions climatiques défavorables.   

Autre conséquence néfaste de la position de l'UE: l’agriculture en Afrique. Celle-ci subirait des pressions de l’Europe pour qu’elle n’utilise pas des OGM?

Oui, c’est l’impression que j’ai eue en discutant avec plusieurs personnes. En Europe, on peut interdire les OGM pendant 50 ans, on survivra sans problème. Mais en Afrique, c’est là où il y a eu le moins d’améliorations qui ont été apportées aux espèces cultivées par les techniques classiques de croisement. Il y a tellement de choses à faire. C’est là que l’on rencontre le plus de problèmes liés aux contraintes de l’environnement, aux insectes, aux virus… Dans certains cas, le génie génétique pourrait apporter beaucoup, et rapidement.

"Il ne serait pas intéressant pour l’Afrique d’utiliser des semences de Monsanto. Ce qu’il faut faire, c’est améliorer les espèces locales".

Mais il y a le problème des droits sur les semences…

Il ne serait pas intéressant pour l’Afrique d’utiliser des semences de Monsanto. Ce qu’il faut faire, c’est améliorer les espèces locales. Les techniques de génie génétique ne coûtent pas extrêmement cher et beaucoup de laboratoires pourraient le faire.

Certaines variétés améliorées en Occident pourraient être utilisées en Afrique et en Asie, comme le riz doré, qui permet de combler la déficience en vitamine A. Les agriculteurs de pays défavorisés peuvent en bénéficier, tout en réutilisant les semences à certaines conditions.

Encore un bel exemple où les ONG se sont fourvoyées, avec des arguments complètement hors de propos, qui ne cherchaient qu’à éviter l’utilisation de cette belle application.

Vous redoutez que l’on adopte la même attitude avec la technologie de l’édition du génome…

Oui, la Cour de Justice de l’UE a décidé il y a deux ans que les plantes obtenues par édition génomique relevaient de la législation OGM. On risque de se retrouver dans la même situation. Mais la Commission a demandé une réflexion supplémentaire à l'European Food Safety Authority, qui a proposé d’assouplir la législation et de ne pas juger la technologie, mais les produits au cas par cas. La balle est dans les mains de l’UE.

"Le génome humain contient des dizaines de gènes provenant de plantes, de bactéries, de champignons…"

Quelle est la différence entre les OGM et l’édition du génome?

La transgénèse classique repose sur l’introduction d’un gène étranger dans la plante, qui peut venir d’une espèce proche ou éloignée. C’est presque une question philosophique: peut-on faire cela? Or, ces transferts entre espèces éloignées existent dans la nature. Le génome humain contient des dizaines de gènes provenant de plantes, de bactéries, de champignons…

L’édition génomique, c’est très différent. Cela consiste à modifier, parfois de façon très ponctuelle, un gène existant dans le génome. La modification est d’une ampleur beaucoup plus faible, tout en étant extrêmement précise. Il faut rappeler que les changements ponctuels dans un génome, cela se passe tout le temps. L’évolution est basée en partie là-dessus.

"Les vaccins, comme dans le cas du Covid-19, sont pour la plupart obtenus d’une manière ou d’une autre par génie génétique."

Un dernier paradoxe, c’est que le génie génétique est utilisé dans beaucoup d’autres domaines, y compris les plus inattendus.

Oui, cette hostilité ne touche heureusement pas la recherche médicale. Or, les vaccins, comme dans le cas du Covid-19, sont pour la plupart obtenus d’une manière ou d’une autre par génie génétique. Idem pour les protéines utilisées dans des thérapies, qu’il s’agisse de l’insuline, la tPA utilisée pour les infarctus, l’hormone de croissance, les antibiotiques, les anticorps... On peut aussi citer les acides aminés, les vitamines, les enzymes dans les lessives. Même dans les fromages, on retrouve une présure microbienne obtenue par génie génétique.

Ce qui est encore plus aberrant, c’est que les techniques de mutagénèse aveugle - basées sur des agents chimiques ou des rayons gamma, et moins précises que l’édition génomique - sont acceptées depuis les années 1950. On n’a pas trouvé de risques associés aux produits issus de ces techniques.

"Des plantes OGM qui vous veulent du bien!", Marc Boutry, Académie éditions, Collection Regards, 152 pages, 18 euros

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