interview

Marie Peltier: "Le complotisme est une arme politique"

"L’offensive du Kremlin n’est pas nouvelle. Ses organes officiels diffusent leur contenu sur le net depuis des années, mais on note une accélération de cette présence médiatique depuis environ deux ans", affirme Marie Peltier. ©Frédéric Pauwels / HUMA

Marie Peltier est une chercheuse belge, qui enseigne l’histoire à la Haute école Galilée et s’est spécialisée dans l’étude du complotisme et son application directe sur l’épineux dossier syrien. Elle a écrit "L’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée" (éditions Les petits matins) et va publier un nouvel ouvrage à la rentrée prochaine, toujours sur ce même thème.

Comment définir ce qu’est la théorie du complot?

C’est la croyance que, derrière le récit médiatique et politique, il existe une logique de mise en scène au service d’intérêts cachés. Là où l’on bascule dans le complotisme, c’est quand ces intérêts cachés relèvent d’un même groupe. Dans le complotisme contemporain, il s’agit de "l’axe américano-sioniste".

En soi, le complotisme est vieux comme le monde…
Pas comme le monde, non, mais vieux, oui. La structure idéologique, qui correspond à un mécanisme foncièrement antisémite, débarque en France, au moment de la Révolution, à la fin du XVIIIe siècle. Les acteurs monarchistes craignant l’élan révolutionnaire le discréditent en disant qu’il s’agit d’un complot franc-maçon et illuminati. Au XIXe siècle, le phénomène se charge avec la rhétorique antisémite. C’est évidemment le cas de l’affaire Dreyfuss, mais aussi celui du "Protocole des sages de Sion". C’est assez éclairant: ce livre est un faux, commandé par la police tsariste dans le contexte prérévolutionnaire russe pour tenter de discréditer ces derniers. Présenté comme un plan juif pour dominer le monde, ce faux ne sera pas utilisé par le Tsar qui le trouve trop gros… et il sera finalement publié en France où il circulera dans les réseaux fascistes au début du XXe siècle! Selon moi, ce phénomène s’est tassé après la Seconde Guerre mondiale et la prise de conscience de l’horreur de la Shoah. Mais il a réapparu à l’aune du 11 septembre 2001, ce nouveau mythe fondateur contemporain. C’est là que des gens comme Alain Soral ont fait leur beurre (ce dernier est considéré comme un antisémite et idéologue d’extrême droite, NDLR).

Le complotisme semble avoir pris un essor supplémentaire avec le développement du web…
Le net a permis une diffusion plus globale et la création des formats image et vidéo. Le conspirationnisme se répand principalement à travers la vidéo, où un youtubeur s’adresse à ses adeptes en donnant "la vraie vérité vraie". Des gens comme Dieudonné ou Alain Soral l’ont bien compris. Ceux-là, que je nomme les "idéologues du complot", ont compris la logique du buzz, de l’image, de la vidéo courte censée prouver et démontrer. Ils exploitent tous les biais épistémologiques. Comme les gens lisent moins – je peux le constater en tant qu’enseignante – mais ont accès à tout, alors ils vont piocher des symboles. Sur le web, il y a une offre extraordinaire de littérature complotiste.

"Les mouvements pacifistes ont été contaminés par les propagandes des dictatures."
Marie Peltier

La nuit du 13 au 14 avril, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont mené une série de frappes aériennes en Syrie en réaction à une attaque chimique probablement orchestrée par Damas. On a vu, toute la semaine, une impressionnante réponse médiatique des partisans de Bachar el-Assad dans les médias occidentaux. Comment l’analysez-vous?
Dans le conflit syrien, chaque grand événement symbolique comprenant un risque d’intervention occidentale, comme en 2013 avec la première grosse attaque chimique à la Ghouta, a été suivi d’une grosse offensive de propagande. Aujourd’hui, on revoit le même type de désinformation. Mais ce qui frappe, c’est son caractère massif. Des agents de propagande disent que les casques blancs eux-mêmes ont fait l’attaque. Le journaliste britannique Robert Fisk y participe aussi. On voit par ailleurs à quel point l’opinion publique s’est imprégnée de cette propagande. Il est devenu mainstream de dire que l’on n’est pas vraiment sûr de l’origine des attaques chimiques. Sur les réseaux sociaux, on voit des gens pourtant peu politisés relayer la prose des pro-Bachar et pro-Poutine. Et on ne le voyait pas en 2013, ce qui montre que la propagande a fait son effet. En France, on y retrouve une bonne partie d’une droite massivement imprégnée d’islamophobie, avec le Front national et une partie des Républicains, avec des gens comme Valérie Boyer, ou Thierry Mariani, qui sont des agents de Damas. À gauche, le phénomène est plus circonscrit, avec principalement la France insoumise (FI), qui se trouve dans le giron pro-russe. La FI est très présente sur les réseaux, ses trolleurs sont très actifs sur ces questions. Cela fait des dégâts au-delà du public de la gauche radicale.

Le phénomène est-il similaire en Belgique, à vos yeux?
Pour observer les réseaux militants, je suis effarée par l’ampleur du discours anti-impérialiste et anti-interventionniste. J’ai été très étonnée de voir que pas mal de personnes qui ne s’étaient jamais exprimées en Belgique ont tout d’un coup sorti des slogans pacifistes. Les mouvements pacifistes ont été contaminés par les propagandes des dictatures. En Belgique, il existe une fibre anti-guerre, mais c’est une forme de dévoiement. En parallèle, les révélations des ventes à la Syrie par des firmes belges de produits chimiques permettant de fabriquer du gaz sarin illustrent l’hypocrisie totale à l’égard de ce conflit et de ce régime. Il y a ce qu’on dit et ce qu’on fait. On tient une posture qui condamne les massacres d’Assad alors qu’on observe une potentielle coopération directe avec le régime, précisément sur le point de la ligne rouge de l’utilisation d’armes chimiques. C’est une démission éthique.

Comment s’articule cette propagande pro Bachar el-Assad que vous dénoncez?
Je suis le dossier syrien depuis le début du soulèvement. La propagande d’Assad a été forte et intelligente dès le commencement. Elle a utilisé les nœuds des débats d’Europe occidentale. Il a joué sur deux cordes. D’abord en se présentant comme rempart contre l’islamisme, avec un côté "homme cravaté" civilisé face aux barbares, assimilant les manifestants à des terroristes. Et l’autre corde, c’est celle du "Assad résistant", allié au Hezbollah, s’opposant à Israël et à la domination occidentale. Alors que cela ne correspond à rien dans les faits: Bachar el -Assad n’a jamais visé Israël et les États-Unis ne l’ont jamais menacé. Il a largement rassemblé en jouant sur ces deux tableaux, et imprégné les imaginaires. Et beaucoup de gens en viennent à penser ceci: "Ok, Assad est un criminel, mais ce serait pire s’il n’était plus là." Pire? On sait que 90% des morts civils du conflit sont de sa responsabilité.

©Frédéric Pauwels / HUMA

Quel est le rôle de la Russie dans la diffusion de cette propagande, notamment en Europe occidentale?
L’offensive du Kremlin n’est pas nouvelle, ses organes officiels diffusent leur contenu sur le net depuis des années, mais on note une accélération de cette présence médiatique depuis environ deux ans. Dans cette sphère alternative et complotiste que j’étudie, le Kremlin a un rôle centralisateur, notamment via Russia Today (RT en Français). Quand RT lance une info, elle est reprise par toute une constellation de sites. Il devient en quelque sorte leur "pourvoyeur de contenu". Ce phénomène semble avoir pris une dimension plus organisée. Il est à noter que cette propagande rassemble des réseaux européens divisés idéologiquement: on retrouve l’extrême-droite identitaire (comme fdesouche.com) ou antisémite (autour d’Alain Soral), mais aussi certains réseaux de gauche radicale.

Quel est le but du Kremlin dans cette alimentation du complotisme?
Je ne suis pas dans leur tête, mais le complotisme est une arme politique, un moyen de discréditer ce que l'on peut identifier comme un "discours occidental". On retrouve ici l’imaginaire de la guerre froide, cette lutte entre deux camps. Comme le monde occidental connaît un désaveu citoyen de sa parole politique, le Kremlin a bien compris qu’il s’agit d’un moyen d’assurer sa propre propagande. C’est notamment le cas sur le dossier syrien. On voit également que Jean-Luc Mélenchon s’inscrit dans cette ligne quand il parle du "parti médiatique" qui soutient Daech dans la Ghouta.

D’où vient cette "rupture de confiance" qui fait, selon vous, le lit du complotisme?
Après la Seconde Guerre mondiale, l’imaginaire collectif était organisé autour de grands repères communs. La lutte contre le fascisme et l’ennemi communiste, sur fond de guerre froide. Les camps en présence étaient clairs et structurants. Le 11 septembre a tout reconfiguré et charrié des haines anciennes. Ce fut un choc considérable pour un Occident qui ne pensait jamais plus être atteint. Dorénavant, il fallait être, selon les États-Unis, soit du côté des attaqués, soit du côté des terroristes. Beaucoup de citoyens n’ont pas voulu choisir. L’attentat de Charlie Hebdo a donné lieu à un phénomène similaire avec la cristallisation du message "Je suis Charlie". Beaucoup ont refusé cela et l’ont assimilé à un chantage. Charlie a été tellement "sursymbolisé" qu’on en a fait le symbole de la liberté d’expression. Et dès que l’on crée un symbole, des gens s’attachent mécaniquement à le démonter. C’est ainsi que la division intellectuelle a réapparu à la suite de l’énorme manifestation du 11 janvier, alors qu’on aurait pu penser qu’elle allait fédérer.

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