interview

Mathieu Laine, essayiste et entrepreneur: "L’État est devenu maternant, dirigiste, et donc étouffant"

Pour Mathieu Laine, "il va falloir enchainer l’État et désenchainer les citoyens". ©©FAURE/Leextra via Leemage

Professeur à Sciences-Po et fondateur de la société de conseil Altermind, Mathieu Laine publie un ouvrage* dans lequel il dénonce la fièvre bureaucratique et technocratique qui s'est emparée de nos États.

Pourquoi nos États sont-ils, selon vous, devenus infantilisants, notamment durant cette pandémie ?

Le fait que cette pandémie ait été gérée, dans la plupart des pays, non pas avec, mais malgré les citoyens est symptomatique d’un phénomène d’infantilisation qui préexistait et auquel je m’intéresse depuis longtemps. Cependant, je précise immédiatement : il est tout à fait légitime, face à une pandémie, que l’État intervienne.

L’État providence, ces dernières décennies, s’est transformé en État nounou. L’État nounou affirme ce qui est bon pour nous mieux que nous, répond à toutes les demandes des citoyens pour les prémunir du moindre risque. L’État est ainsi devenu maternant, dirigiste, et donc étouffant. Avec la pandémie, ce phénomène s’est observé non pas dans l’intervention de l’État – qui est totalement justifiée – , mais dans les excès de cette intervention.

Qu'entendez-vous par "excès d'intervention" ?

Le fait de demander des attestations à tout bout de champ révèle une ambition hygiéniste. En France, on a vu une armée de fonctionnaires mobilisée pour savoir si un pyjama de 2 ans était différent d’un pyjama de 3 ans, s’il s’agissait d’un bien essentiel ou non essentiel. Nous sommes tombés en absurdie, dans une espèce de délire technocratique et bureaucratique. 

"Plus l’État est maternant, moins il protecteur ; et plus il perd en efficacité, comme nous le voyons actuellement avec la stratégie vaccinale."
Mathieu Laine
Professeur à Sciences-Po et fondateur de la société de conseil Altermind

Une marche arrière est-elle possible ?

L’État est sorti de son lit. Il va falloir qu’il y retourne. Depuis la nuit des temps, il est de la nature du pouvoir de s’étendre. L’État nounou n’est pas le fruit d’un pouvoir pervers, car il part d’un bon sentiment, ce qui le rend, de prime abord, difficilement critiquable. Et il devient toujours plus protecteur sous la pression d’une demande de la part d’une majorité de citoyens. Au sortir de la pandémie, le pouvoir aura donc du mal à revenir en arrière et le citoyen aura peur lui aussi, un peu comme lors d’une sortie de prison. Il va falloir enchainer l’État et désenchainer les citoyens.

Nous sommes embarqués dans une spirale dans laquelle le citoyen est de plus en plus déresponsabilisé. Il désapprend la liberté. Pour notre « bien », nous finissons par céder des pans entiers de liberté. Nous nous engageons sur un chemin despotique. Quand vous êtes au pouvoir et que vous êtes confrontés à une demande de protection maximale, vous tentez d’y répondre. Mais il s’agit d’une promesse impossible à tenir, car on ne peut pas prémunir l’être humain de tous les risques. 

Cette infantilisation pourrait donc, à terme, favoriser la montée du populisme ?

L’infantilisation est une machine à dégagisme, car elle génère énormément de déception. On en arrive à une forme de paradoxe : plus l’État est maternant, moins il protecteur ; et plus il perd en efficacité, comme nous le voyons actuellement avec la stratégie vaccinale. Une majorité de gens pourrait donc, à terme, se tourner vers les populistes.

"Après l’information vient le temps de la taxation et, enfin, le temps de l’interdiction."

De "Big Mother" à "Big Brother", il n’y a qu’un pas?

Dans «1984», il y a ce fameux mécanisme des «deux minutes de la haine». Aujourd’hui, nous avons les «24 h du bien». Et encore plus pendant cette période où l’on voit des docteurs Knock un peu partout qui voudraient, pour que le monde aille mieux, mettre toute la population au lit. On s’habitue à ce que l’État nous protège de tout. Ce qui entretient une forme d’hygiénisme et de moralisme. Si on ne se comporte pas bien, on est sanctionné.

Les totalitarismes du vingtième siècle montraient rapidement leur vrai visage, tandis que ce totalitarisme doux, anticipé par Tocqueville, se construit à partir de l’habitude. Cette mécanique perverse commence par l’information anodine: «manger cinq fruits et légumes par jour», «faire du sport», «comment fêter Noël en construisant son propre sapin avec des boites à chaussure», etc.

A priori, rien d’alarmant dans tous ces messages, mais, à travers cette information moralisante, c’est une bien-pensance qui lentement s’installe. Après l’information vient le temps de la taxation et, enfin, le temps de l’interdiction. La réduction des libertés devient une baguette magique pour l’État, mais c’est en réalité une baguette maléfique.

Pourtant, concernant de nombreux enjeux, on a l’impression que l’État n’a plus la main. C’est en fait une crise de l’autorité qui se dévoile à travers ce phénomène d'infantilisation ?

Un État nounou, c’est un peu comme une mère trop protectrice : ses enfants ne se sentent pas bien et ils deviennent parfois violents tant ils étouffent. Nous vivons dans une dynamique de régression addictive qui s’observe aussi bien du côté de l’État que du citoyen. Mais, en même temps, les citoyens ne respectent pas l’État, car il y a quelque chose d’illégitime dans ce phénomène. Un État nounou est ultra présent, mais n’a pas d’autorité, tout en cherchant à en avoir par tous les moyens. C’est pourquoi il y a un risque de tentation autoritaire.

"La relation entre l’État et le citoyen est malade, mais, étrangement, personne ne cherche le vaccin."

Comment le citoyen peut-il se guérir de ce rapport pathologique à l’État ?

Face à ce totalitarisme du bien, il faut prendre du recul et montrer que nous sommes sur un chemin de servitude. Ce qui ne veut pas dire que nous vivons en dictature. Il faut prendre conscience de cette mécanique, aussi bien chez les citoyens que chez les politiques. Mais il n’y a que le politique qui peut changer le politique. Plutôt que de vouloir protéger à tout prix, l’État doit se charger d’émanciper les citoyens tout en aidant financièrement ceux qui en ont le plus besoin plutôt que de saupoudrer des aides financières ici et là.

L’État doit créer de l’égalité des chances tout en acceptant les vertus de la concurrence et de l’innovation. L’Occident a fait reculer la pauvreté en s’appuyant sur le corollaire vertueux entre la responsabilité et la liberté. D’autre part, l’État doit établir un rapport plus sain entre le public et le privé. Le secteur public pense systématiquement qu’il défend l’intérêt général, tandis que le secteur privé estime qu’il est le seul à être efficace.

Cela doit changer. Il faut repenser ce lien. Enfin, il faut recréer une collaboration entre l’État et les instances locales à travers le principe de subsidiarité. La relation entre l’État et le citoyen est malade, mais, étrangement, personne ne cherche le vaccin. La seule proposition actuelle du politique n’est pas de s’attaquer à ce mal, mais d’y contribuer.

"Les réseaux sociaux ne peuvent pas être le bouc émissaire."

Les réseaux sociaux, parce qu’ils permettent la diffusion d’informations contradictoires et fausses, n’encouragent-ils pas l’État à adopter cette position maternante ?

Les réseaux sociaux sont un accélérateur de ce phénomène, car ils accélèrent la diffusion des propos. Cependant,  ils font partie de notre vie et c’est un peu facile de rejeter la responsabilité sur eux. Les réseaux sociaux ne peuvent pas être le bouc émissaire.

Il faut mettre en place une meilleure collaboration entre les pouvoirs publics et les réseaux sociaux privés. Au-delà de leur régulation, il faut penser un partenariat plutôt qu'une opposition. Par exemple, les services secrets anglais travaillent actuellement avec les réseaux sociaux pour freiner la diffusion des fake news anti-vaccins. 

"Aujourd’hui, il y a un hygiénisme au niveau de la santé, mais aussi au niveau des idées."

Les réseaux sociaux favorisent également le retour du moralisme, selon vous ?

Aujourd’hui, il y a un hygiénisme au niveau de la santé, mais aussi au niveau des idées. Notre civilisation est le fruit de la libre confrontation des idées contraires. Pendant des siècles, cette pratique a été portée par l’Université. Or, aujourd’hui, même à l’Université, on observe la montée du moralisme. Un pan de l’intelligentsia essaye d’interdire la parole de certains.

Il faut revaloriser la vertu du libre débat, qui n’est pas le clash, ainsi que le respect de la confrontation des idées contraires. Le libre arbitre et la libre pensée se fondent sur l’esprit critique. Nous devons réapprendre l’esprit critique plutôt que de nous enfermer dans des catéchismes idéologiques. 

Au bout du compte, nos démocraties représentatives ne font-elles pas l’épreuve de leurs limites? Une démocratie plus participative ne permettrait-elle pas au citoyen de sortir de ce cercle vicieux de l’infantilisation?

Il faut être conscient des limites de la démocratie représentative. Mais, plutôt que de tuer la démocratie représentative, je préfère la soigner en traitant ses problèmes. Elle demeure le meilleur des systèmes.

Je ne crois pas à l’auto-gestion, mais je suis favorable à ce qu’on donne plus de poids au local, sans toutefois reproduire les erreurs de l’étatisme. Il faut redistribuer les pouvoirs aux citoyens, qui se sentiront par conséquent plus considérés. Étant responsable, on décide mieux soi-même. D’autre part, il faut limiter le pouvoir des instances publiques à ce qu’elles savent faire vraiment. Dès lors, on pourra réconcilier liberté et efficacité. Le monde est meilleur quand il parie sur la liberté. 

*Infantilisation – Cet État nounou qui vous veut du bien, Mathieu Laine, Presses de la Cité, 174 pages, 18  €

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