interview

"Salvini est dangereux pour l'Italie et pour l'Europe" (Matteo Renzi)

©EPA-EFE

Avec son habituelle franchise et une audace exacerbée par les circonstances, l’ancien Premier ministre italien, Matteo Renzi, s’est plongé, corps et âme, dans l’actuelle crise politique pour essayer de sauver le pays des convulsions et des divisions qui le traversent.

Matteo Renzi est convaincu que l’intérêt national et le destin européen sont en péril, son message est simple: face à un grand danger – le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (extrême droite) –, l’effort doit être herculéen. Et il peut même comporter un pacte avec d’anciens ennemis, le Mouvement 5 étoiles (M5S), une perte de consensus ainsi qu’une douloureuse remise en question pour son camp, le Parti démocrate.

Vous venez de lancer un appel à toutes les forces politiques du pays pour la formation d’un gouvernement institutionnel. Pourquoi?
Ma proposition est une simple réaction à la "barbarisation" de la politique italienne. En plein mois d’août, Salvini a, de façon autonome et brutale, agressé les institutions nationales. Et il l’a fait avec non seulement la prétention de devenir le seul leader de son camp mais, surtout, en affichant l’ambition dévorante d’être le seul arbitre du match! Sans aucun respect des normes, équilibres et usages de la politique, il prétend que des élections sont organisées au mois d’octobre ou de novembre prochains.

"Salvini a demandé les pleins pouvoirs: une rhétorique qui évoque les pages les plus sombres de l’histoire européenne."
Matteo Renzi

Quel serait le risque de ce scrutin d’automne?
Jamais en 73 années d’histoire républicaine, les électeurs italiens n’ont été appelés à se rendre aux urnes dans la période, extrêmement délicate, de l’élaboration du projet de loi des finances! Malgré toutes les crises et l’instabilité institutionnelle que ce pays a dû affronter, la période sacrée de l’élaboration du budget a toujours été respectée par toutes les instances politiques.

Pourquoi dites-vous que vous avez "peur" de Salvini?
Il a fait imploser la majorité gouvernementale avec un véritable coup de force. Il utilise un insidieux "hate speech" à l’égard de l’Autre. Il instrumentalise d’une façon absurde les valeurs chrétiennes! Il a remercié la Vierge Marie quand son décret de sécurité a été adopté. Un décret qui punit, pourtant, ceux qui sauvent des vies humaines en mer. Un total non-sens! Mais surtout, il a demandé les pleins pouvoirs: une rhétorique qui évoque les pages les plus sombres de l’histoire européenne. Hitler et Mussolini l’ont fait avant lui.

Quel serait le mandat de ce gouvernement institutionnel?
Il faut à tout prix prévenir une augmentation de la TVA et une récession de l’économie, inévitables corollaires d’un scrutin anticipé. De même, il est fondamental que Salvini soit contraint d’expliquer à l’opinion publique ses rapports avec le Kremlin et fasse la lumière sur les soupçons de financements russes à la Ligue. En Autriche, le vice-chancelier Strache a démissionné pour bien moins que cela!

"Il est fondamental que Salvini soit contraint d’expliquer à l’opinion publique ses rapports avec le Kremlin."
Matteo Renzi

Quels scénarios devons-nous envisager à ce stade?
J’évoquerais trois scénarios possibles. Le premier: l’axe entre le M5S et la Ligue continue à condamner l’Italie à la non-existence au niveau européen. À part quelques ridicules escarmouches avec le président Macron ou la chancelière Merkel, l’Italie ne compte plus. Elle ne participe pas aux grands débats, n’a pas une position claire sur le Brexit, est dépourvue d’un agenda africain. Or la question migratoire se résoudra en soutenant la croissance du continent africain, pas en refusant d’accueillir les bateaux de sauvetage des ONG… Deuxième scénario: des élections sont organisées et Salvini gagne. Et alors tout devient possible. Notre politique étrangère – dangereusement confuse, par exemple, sur les dossiers vénézuélien et libyen – ouvrira grande la porte à un axe avec la Russie. Et, dans deux ans, au moment de l’élection du prochain Président de la République, un souverainiste sera, sans aucun doute, choisi.

Il y a, enfin, le gouvernement institutionnel que vous envisagez…
Oui, un gouvernement guidé par un européiste qui, dans son dialogue avec Bruxelles, soit plus habile et percutant que l’actuel exécutif. Le moment est historique: le PIB allemand vient de se contracter pour la première fois, la France et l’Espagne sont prêtes à envisager avec nous des mesures anti-austérité pour relancer la croissance. L’Europe a besoin d’une Italie forte, soudée et présente.

CV

• Il voit le jour à Florence en 1975.

• En 2009, il devient maire de sa ville natale.

• En 2013, il est élu secrétaire du Parti démocrate avec 67,5% des voix.

• De 2014 à 2016, il est le chef du gouvernement italien.

• Le 13 août dernier, il a lancé un appel à toutes les forces politiques du pays pour bloquer l’ascension de Matteo Salvini.

 

Le Parti démocrate va-t-il réussir à faire face aux divergences avec le M5S pour la formation de cet exécutif?
Je ne sais pas. Je vous avoue que j’ai des problèmes, même d’ordre personnel, avec le M5S. J’ai été brutalement insulté par des représentants de ce mouvement qui ont aussi diffusé des fake news sur moi et ma famille. Mais un leader est appelé à mettre en valeur ce qui unit, pas ce qui divise. Par le passé, un rapprochement avec le M5S n’aurait pas été possible. Aujourd’hui, il peut être envisagé. Il faut voir ce que le Mouvement en pense…

Ne craignez-vous pas que ce rapprochement déstabilise votre parti et lui fasse perdre le consensus favorable dont il bénéficie?
C’est possible… comme il est possible aussi que la sagesse et la bataille au nom des institutions prévalent. Un leader politique ne peut pas œuvrer en fonction des sondages. Il faut sortir du court-termisme et de la démagogie. Donc, pour répondre à votre question, il est possible que le Parti démocrate perde des soutiens en raison d’un éventuel rapprochement avec le M5S mais c’est un prix qu’il faut être prêt à payer au nom d’un intérêt supérieur.

"La question migratoire se résoudra en soutenant la croissance du continent africain, pas en refusant d’accueillir les bateaux de sauvetage des ONG."
Matteo Renzi

Est-il vrai que vous envisagez de créer un nouveau parti politique?
La gauche, en Italie comme dans le monde, est divisée. Bernie Sanders et Joe Biden, aux Etats-Unis, n’ont pas une approche comparable mais ils demeurent proches. Tony Blair et Jeremy Corbyn ne partagent pas la même vision mais ils respectent l’unité de leur camp. Partout dans le monde, deux représentations de la gauche co-existent: une gauche progressiste et une gauche plus radicale. En Italie, la gravité du moment politique doit nous prévenir de nourrir ces divisions et nous obliger à mettre de côté, pour l’instant, toute réflexion à ce sujet. Aujourd’hui, nous devons régler cette crise. Demain nous nous pencherons sur l’avenir du Parti démocrate.

Quel message voudriez-vous transmettre, avec cet entretien, aux institutions européennes?
Je veux leur rappeler qu’il y a une Italie qui continue à combattre au nom d’une Europe forte et unie, une Europe dans laquelle notre pays a toujours existé avec la vigueur d’un membre fondateur et protagoniste. Quand j’étais Premier ministre, j’ai mené des batailles parfois féroces au niveau européen mais je n’ai jamais remis en question le projet européiste. L’Europe a besoin des propositions, voire même des polémiques d’une Italie fidèle à l’idéal européen. Le Brexit, les réformes que le président Macron est en train de réaliser, parfois difficilement, en France, les obstacles rencontrés en Espagne pour dégager une majorité gouvernementale, la récession allemande… nous obligent à honorer notre pacte d’allégeance avec Bruxelles.

L’essayiste Giuliano da Empoli a défini l’Italie comme "la Silicon Valley du populisme". Qu’en pensez-vous?
C’est une expression pertinente que j’aime utiliser. Il suffit de penser à l’avènement, en 1994, du populisme de Silvio Berlusconi. Il s’agissait néanmoins d’un phénomène moins inquiétant que celui que l’Italie connaît aujourd’hui. Or nous sommes aussi une puissance manufacturière, nous développons d’exceptionnels projets dans le domaine technologique, de l’éducation, pour la valorisation des banlieues. Notre jeunesse est remarquable. Nous pouvons tout accomplir mais pour cela nous devons impérativement écarter de notre destin national le plus populiste des populistes, Matteo Salvini.

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