interview

"Mon message aux investisseurs privés: cet argent est pour vous"

©REUTERS

Jyrki Katainen est en plein road show. L’ancien Premier ministre de Finlande, et vice-président de la Commission européenne, a été chargé de vendre le "plan Juncker" à travers l’Europe.

Un plan d’investissement visant à rassembler plus de 300 milliards d’euros pour soutenir la relance du Vieux Continent.

Pour amorcer la pompe, la Banque européenne d’investissement (BEI) met sur la table 20 milliards d’euros. Elle espère un effet de levier (x15) pour atteindre les 320 milliards escomptés. L’argent servira à financer des projets d’infrastructure à haut risque et soutenir les PME, sur la base de projets soumis à la BEI. Qui aura droit à cet argent et selon quels critères?

Jyrki Katainen sera en Belgique mardi prochain pour expliquer son plan. Il rencontrera les autorités fédérales et régionales, les représentants parlementaires et des organisations patronales. Il en dit un peu plus, en exclusivité pour "L’Echo".

Comment se passe votre road show?
J’ai appris pas mal de choses en me rendant dans plusieurs pays. La première est que le secteur privé n’a pas encore réalisé les opportunités qui peuvent être créées avec ce plan d’investissement. Tout le monde n’a pas encore compris que les fonds que la BEI va libérer iront au secteur privé et non au public. Bien entendu, le secteur public jouera un rôle, mais à travers des partenariats publics-privés (PPP). Les gens ont l’air de penser que les gouvernements ont une place majeure dans ce plan, mais ce n’est pas le cas.

Quels sont vos objectifs?
Financer les PME. C’est là notre message. Nous discutons aussi avec les autorités, car dans certains cas, nous devrons mettre en place des solutions sur mesure pour que tous les États puissent bénéficier du plan. Dans beaucoup de pays, même en Allemagne et aux Pays-Bas, le financement en capital-risque semble problématique. Les PME obtiennent des prêts, mais elles ne peuvent faire croître l’argent car elles manquent de capital-risque. Résultat, beaucoup de PME affichent des pertes importantes avant d’entrer sur le marché. Mon message au secteur privé est le suivant: cet argent est pour vous! Vous être les clients de la BEI et essayez de trouver des intermédiaires locaux pour compléter le financement.

Les phrases clés

"Le secteur privé n’a pas encore réalisé les opportunités qui peuvent être créées avec ce plan d’investissement."

"Concernant la Belgique, je peux imaginer que l’énergie est un secteur où il y a d’énormes possibilités d’amélioration et d’investissements, notamment en efficacité énergétique."

"Aujourd’hui, il y a beaucoup de liquidités sur le marché. Alors qu’en 2012, le secteur privé avait encore des difficultés avec les banques."

Vous espérez générer 320 milliards d’euros d’investissements. Que répondez-vous à ceux qui pensent que c’est impossible?
C’est réaliste. Aujourd’hui, il y a beaucoup de liquidités sur le marché. Alors qu’en 2012, le secteur privé avait encore des difficultés avec les banques. Le problème, c’est de savoir comment mobiliser cet argent.

Mais cela fait un coefficient de 15 par rapport aux 20 milliards injectés au départ par la BEI….
Un multiple de 15, c’est élevé. Mais c’est encore moins que ce que nous avons déjà fait. Les États membres ont injecté 10 milliards d’euros dans la BEI il y a trois ans, et cela a permis de dégager des prêts pour des projets d’un total de 180 milliards d’euros.

Une partie de l’argent ira-t-il vers le secteur public?

Seulement s’il y a des PPP. Nous voulons mobiliser le privé, en évitant d’augmenter les dettes nationales. Le public, quant à lui, est déjà financé par les taxes.

Comment les projets seront-ils sélectionnés?
Deux instances vont intervenir pour les choisir. Un comité organisateur, dans lequel on retrouve des représentants de la Commission européenne et de la BEI, va déterminer le profil du risque. Il va aussi identifier les priorités pour ces investissements, comme les énergies renouvelables, par exemple. Ensuite, un comité d’investissement, composé de professionnels des finances, étudiera les projets individuels et dira s’ils peuvent avoir la garantie européenne. La BEI pourra, sur cette base, démarrer ses investissements. Les PME devront bien sûr passer par un intermédiaire local, une banque commerciale ou de développement.

Vous pensez sincèrement que ce plan créera 1,3 million d’emplois, comme la Commission l’a annoncé?
Oui. D’autant que cette prévision est basée sur les chiffres de l’Organisation internationale du Travail.

CV

Âgé de 43 ans, le Finlandais Jyrki Katainen est vice-président de la Commission européenne, en charge des Affaires économiques et monétaires.

Il est membre du Kok (le parti de la coalition nationale, conservateur et libéral).

Élu député en 1999, il en devient président en 2004.

À 32 ans, il devient vice-Premier ministre et ministre des Finances. En 2011, il est nommé Premier ministre, à la tête d’une coalition de six partis, dont 3 de gauche.

Jyrki Katainen est titulaire d’une maîtrise en sciences sociales de l’université de Tempere. Ses premiers pas dans la politique, il les fait dans la ligue de la jeunesse de Kok en 1994.

Quels projets seront prioritaires?
Il faut regarder les lignes directrices de la Commission Juncker: le secteur de l’énergie, de l’efficacité énergétique, les renouvelables, l’interconnexion des réseaux, la R&D, la modernisation de l’industrie, les infrastructures de transport …

Concernant la Belgique, à quels projets cet argent sera-t-il affecté?
Cela dépend avant tout de la Belgique. Je ne sais pas où se trouvent les besoins les plus importants. Tout dépendra des entreprises et des projets qu’elles mettront sur la table.

Les gouvernements ont-ils la garantie que tel ou tel projet sera financé?
Aucun pays n’a demandé cette garantie, il n’existe d’ailleurs aucune certitude. Seul le projet comptera. Il n’y a aucun quota. Concernant la Belgique, je peux imaginer que l’énergie est un secteur où il y a d’énormes possibilités d’amélioration et d’investissements. Par exemple, ces maisons que vous voyez pourraient se retrouver dans un pool qui mettrait en place un plan d’efficacité énergétique avec les autorités locales. Il serait alors éligible à un financement, via un PPP. Cela permettrait d’accroître l’efficacité énergétique du pays. C’est juste une idée.

Vous expliquez actuellement votre plan aux investisseurs. Quel accueil vous réservent-ils?
Leurs réactions sont très encourageantes. Ils disent que le marché regorge de liquidités et qu’il n’est pas nécessaire de pomper davantage d’argent public. C’est très important de prendre conscience de ça. Ils disent aussi qu’il y a un manque de partage du risque financier, et ça, c’est un obstacle pour recevoir l’argent nécessaire. Les investisseurs privés sont également intéressés par les "pipelines" de projets. Ils nous demandent de les aider à voir quel projet d’infrastructure peut fonctionner et créer de bonnes opportunités.

"Allez-y dès maintenant. Contactez la BEI. Plus vite vous avancerez, plus tôt votre projet sera financé."

Qui rencontrez-vous lors de ce road-show?
Les Premiers ministres, certains ministres, les parlementaires, les entrepreneurs, les industriels, les syndicats et, bien sûr, les universités… Je discute avec les étudiants. Un autre point important de ce road show est que je veux encourager les États et les investisseurs à être actifs sur les trois piliers prioritaires de la Commission: le marché intérieur, le marché unique de l’énergie et celui des capitaux. La Commission fera des propositions pour harmoniser les législations d’ici la fin de l’année sur ces trois secteurs, et, pour ce faire, elle a besoin du feedback des investisseurs et des entrepreneurs.

À quel moment les investisseurs peuvent-ils envoyer leur candidature?
Le processus sera lancé fin juin. Mais la BEI a annoncé qu’elle financerait le plus rapidement possible les projets. C’est d’ailleurs le deuxième message que j’adresse aux investisseurs: allez-y maintenant, contactez la BEI. Plus vite vous avancerez, plus tôt votre projet sera financé. C’est le bon moment pour envoyer les candidatures.

©BELGAIMAGE

Quand les premiers résultats du plan seront-ils visibles dans l’économie?
Les résultats les plus rapides seront enregistrés au niveau du financement des PME. Nous parlons de six mois. Dans quelle mesure, je ne sais pas. Mais les premiers résultats seront visibles très vite. Quant aux projets d’infrastructure, qui sont de taille plus importante, cela prendra plus de temps. Les projets matures pourront démarrer au plus tôt. Évidemment, si vous commencez à les concevoir maintenant, cela pourrait prendre plusieurs années. Heureusement, il y a déjà des projets matures. La BEI a d’ailleurs commencé à financer les premiers projets, un aéroport en Croatie ainsi qu’un centre d’affaires en Irlande.

Des projets ont-ils déjà démarré en Belgique?
Je n’en ai pas entendu parler. Si je pouvais juste faire passer le message au secteur privé belge: soyez actifs. Si vous avez besoin de financement avec partage de risque ou de venture capital, contactez la BEI.

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