Notre-Dame: la grande finance au secours du patrimoine

©BELGAIMAGE

Les grandes fortunes françaises se pressent pour soutenir la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Le geste est spectaculaire et masque des actions dans de nombreux domaines. Qui sont ces philanthropes qui veulent rester discrets?

Dans la nuit parisienne, les braises des poutres de la "forêt", cette charpente multicentenaire de Notre-Dame, rougeoient encore, crépitent et fument sous les trombes d’eau déversées par les 400 pompiers perchés sur leurs nacelles. La flèche érigée au XIXe siècle par Viollet-Leduc n’est plus qu’un amas de bois calciné et de plomb fondu précipité à la croisée du transept. Le trou béant dans la voûte laisse pleuvoir cendres, eau et braises au cœur même de la cathédrale. La désolation se lit sur les visages des badauds et des officiels qui se pressent sur les bords de la Seine. Au petit matin, restent le calme, les fumerolles et la tristesse.

©AFP

L’impact de l’incendie de ce joyau mondial de l’art gothique, image même de Paris au même titre que la Tour Eiffel, est mondial. Les réactions de soutien affluent du monde entier, en compassion à ce quasi-deuil. Sur les marches du parvis, au cœur de la nuit dramatique, Emmanuel Macron, le président français, l’a promis: "Cette cathédrale, nous la reconstruirons, plus belle encore", promettant dans la foulée l’organisation d’une souscription populaire.

Sans attendre la mise en place de cette collecte internationale, les promesses de dons affluent. À elles seules, les trois plus grandes fortunes françaises avancent un demi-milliard d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame. La première place du podium est partagée entre la famille Arnault et la famille Bettencourt. L’une et l’autre, pour moitié sur leur "cassette personnelle", pour moitié via leur groupe. La famille d’industriels Pinault, qui possède le groupe Kering, a annoncé débloquer 100 millions d’euros via sa société d’investissement Artemis. Total annonce à son tour 100 millions d’euros. Derrière, on se bouscule: les Bouygues, Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac), Vinci, Michelin et les banques promettent de participer à l’effort de reconstruction, chiffrant ou non leur participation, en espèces ou en nature. Et puis il y a le formidable élan populaire, aussi réel que spontané. Les quelques millions collectés en quelques heures n’en ont que plus de valeur.

Notre-Dame de Paris en feu

En quelques heures seulement, les grands mécènes, comprenez les grandes entreprises et les grosses fortunes, ont pu "mettre sur la table" près de 700 millions d’euros. Qu’on ne s’y trompe pas, comme le dit une porte-parole du groupe Artemis: "Nous n’avons naturellement pas 100 millions dans nos coffres, ni même en banque. Mais un groupe comme Artemis dispose de toutes les garanties nécessaires et négocie avec les banques des lignes de crédit permanentes qui pourront être activées à la demande en fonction de l’avancement des besoins. Ce montant est à disposition. C’est un engagement ferme et définitif", assure-t-elle.

Même affirmation chez LVMH. "Cet argent, nous ne devons pas le sortir du jour au lendemain. Le montage financier nécessaire sera mis au point au fil des besoins de la rénovation. Par contre, il fallait marquer un geste fort et rapide pour initier et participer à cette solidarité nationale et internationale, précise Jean-Pierre Claverie, conseiller de Bernard Arnault pour le mécénat. Il s’agissait pour les grands donateurs de montrer rapidement que la recherche de fonds ne doit pas être un problème. Il faut se consacrer le plus rapidement possible aux travaux de soutènement, de consolidation, puis de reconstruction et de restauration, sans cette contrainte financière."

Polémique

Immanquablement, une telle manne financière, promise en si peu de temps, ne manque pas de faire jaser et de générer une polémique.

"Pourquoi tant d’argent pour de vieilles pierres et rien pour les hommes ou la planète? La défiscalisation d’une partie de ces montants occasionnera un manque à gagner pour l’État…" hurlent les cassandres.

"Une polémique lamentable. Nous payons des impôts en fonction de ce que la loi nous oblige."

L’économiste Julia Cagé, qui participa à la campagne de Benoît Hamon en 2017, affirme: "Les milliardaires doivent payer des impôts (dont l’ISF…), pas donner quand bon leur semble, en bénéficiant au passage d’énormes réductions d’impôt." Dans une carte blanche, le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter y allait de sa pique: "Les capitaines d’industrie se comportent aujourd’hui comme le faisaient les Grands sous l’Ancien Régime: ils donnent selon leur volonté, en le faisant savoir, tout en payant une armée de fiscalistes et d’avocats pour optimiser leur situation financière et échapper autant que possible à l’impôt."

"Une polémique lamentable. Nous payons des impôts en fonction de ce que la loi nous oblige, écarte Claverie. Quoi que l’on fasse, on est critiqué. Si nous n’avions rien fait, nous aurions été taxés d’égoïsme. Nous n’avons pas attendu les bénéfices de la loi Aillagon pour pratiquer le mécénat. LVMH le faisait bien avant, sans bénéficier de réduction d’impôts."

Depuis 2003, la loi Aillagon permet aux entreprises philanthropes de réduire l’impôt dû de 60% des montants donnés, à concurrence de 0,5% du chiffre d’affaires, avec la possibilité de bénéficier d’un échelonnement de l’avantage fiscal sur cinq ans. À noter que cette déductibilité fiscale s’applique aussi au particulier qui bénéficie d’une réduction d’impôt de 66% de la somme donnée jusqu’à 20% de ses revenus imposables. Bon an mal, cette mesure "coûte" à l’État français quelque 900 millions par an. Dix fois plus qu’il y a 15 ans, avant la mise en place de la loi Aillagon.

©Belgaimage

La France offre ainsi un des systèmes les plus incitatifs en Europe. La Belgique ou l’Espagne appliquent aussi des systèmes de réduction fiscale, mais avec des taux nettement moindres (45% du montant en Belgique avec un plafond à 500.000 euros ou 5% du chiffre d’affaires). À l’inverse, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou les Pays-Bas proposent des systèmes par lesquels les libéralités sont déduites de la base imposable.

Les deux compères du luxe français, François-Henri Pinault pour Artemis (le holding faîtier de Kering) et Bernard Arnault pour LVMH et la fondation Louis Vuitton, ont fait fi de cette polémique. Pinault a déclaré d’emblée qu’il n’activerait pas cette réduction fiscale à laquelle il a pourtant droit. Il l’avait déjà refusée pour le financement de la restauration de la Bourse du Commerce de Paris. Il en avait par contre bénéficié pour les 3,5 millions avancés pour la réfection de la maison de Victor Hugo à Guernesey. Arnault, pour sa part, a précisé à ses actionnaires réunis en assemblée générale que les 100 millions prélevés sur sa cassette personnelle n’en bénéficiaient pas et que LVMH a par ailleurs atteint son plafond en matière de mécénat via la fondation Louis Vuitton. LVMH est aussi l’un des plus importants soutiens du Château de Versailles et du Hameau de la Reine. Récemment, il a également aidé à la réfection des Jardins du Palais Royal à Paris.

"Certes, la fiscalité est un plus pour activer le mécénat, mais, à la base, il doit y avoir une volonté de faire une donation quasi désintéressée, estime Benoît Prouvost, directeur général de la fondation Prométhéa, qui œuvre au développement du mécénat culturel et patrimonial en Belgique. Rien à voir avec le sponsoring qui exige des retombées en termes de visibilité."

Prouvost plaide d’ailleurs, en passant, pour un assouplissement de la réglementation en vigueur en Belgique.

Substitution ou complémentarité

Alors bien sûr, il y a un manque à gagner fiscal, mais la charge sur le budget de l’État ne serait-elle pas encore plus lourde encore s’il devait porter seul la reconstruction de la cathédrale dont il est par ailleurs propriétaire et son propre assureur?

"Les grands mécènes ne cherchent pas à se substituer à l’État. Mais il faut reconnaître que l’État ne peut pas tout, et qu’il peut même de moins en moins, particulièrement en matière culturelle et patrimoniale, analyse Claverie. L’engagement social des entreprises doit donc venir en complément. La France a la chance d’avoir un patrimoine culturel inestimable, mais c’est une charge très lourde pour l’État. Il nous semble normal que le succès de nos maisons des métiers de l’artisanat! retourne à l’intérêt général."

"Il nous semble normal que le succès de nos maisons – des métiers de l’artisanat! – retourne à l’intérêt général."

Il y a donc dans le chef de l’entreprise mécène une responsabilité sociale. Chacun des grands donateurs, que ce soit en France ou en Belgique, s’efforce de la mettre en avant. Bien plus d’ailleurs que les montants qui y sont consacrés, comme si le mécénat, pour être complet, comportait une forme de désintéressement et donc de discrétion. "Pas de chiffre. Il faut laisser une place au rêve…" lâche Claverie.

"Ce n’est pas un vain mot, estime Prouvost. Le mécénat est nettement moins intéressant que le sponsoring en matière fiscale, mais surtout sur le plan marketing. Les entreprises estiment réellement avoir une responsabilité vis-à-vis de la société. Il y a un besoin d’être un acteur de son environnement et pas seulement un employeur. L’objectif est de créer un impact favorable sur la communauté, mais surtout en interne, auprès des employés qui sont invités à s’impliquer dans certains projets."

Et il ne faut pas pour cela s’appeler Artemis, Total ou LVMH. Prométhéa décerne chaque année ses Caius qui récompensent les meilleures actions de mécénat culturel de grandes entreprises, mais aussi (et surtout, en Belgique) de PME.

Le mécénat, et d’une manière plus générale la philanthropie, s’il reste discret par nature, ne cesse de se développer en Europe. Le Centre d’Étude et de Recherche sur la Philanthropie dressait en 2015 un panorama de la philanthropie en Europe. Pour les 10 pays analysés, la philanthropie des particuliers s’élève à près de 25 milliards d’euros.

On compte par ailleurs près de 130.000 fondations philanthropiques en Europe, dont les dépenses cumulées, soit les montants injectés dans les projets soutenus, dépassent les 50 milliards d’euros, pour des actifs de plus de 430 milliards d’euros.

©Getty Images

En Belgique, le mécénat culturel ou caritatif est estimé à 344 millions d’euros. Et ces chiffres ne cessent d’augmenter, même à travers les crises. Selon une estimation de Recherche et Solidarité, près de 3 milliards d’euros ont été octroyés par les entreprises à des associations en France. En 1980, les dons aux œuvres caritatives atteignaient un milliard de francs (soit environ 150 millions d’euros). En 2015, ils avoisinaient les… 7,5 milliards d’euros, dont 3 milliards en provenance des entreprises.

Quoi qu’en disent les esprits chagrins jaloux de telles libéralités pour sauver les "vieilles pierres" de Notre-Dame plutôt que de financer des projets à finalité sociale, le mécénat n’est pas que culturel ou patrimonial. Il est aujourd’hui d’ailleurs de plus en plus polymorphe.

En Belgique d’ailleurs, l’accent des philanthropes est d’ailleurs mis essentiellement sur la recherche scientifique et la santé, très loin devant le patrimoine et la culture qui ne viennent qu’au cinquième rang. Et le mécénat n’est pas qu’en numéraire; de plus en plus, les bénévoles mettent la main à la pâte pour aider les associations.

Culture de l’argent

On l’a dit, malgré les montants injectés dans cette économie, les entreprises restent plutôt discrètes sur leur implication philanthropique. En tout cas en Europe latine. Il en va tout autrement dans le monde (anglo-) saxon. "Différence de culture par rapport à l’argent, estime Claverie. Les donations attirent la suspicion, comme on peut le voir dans le cas de Notre-Dame. Par ailleurs, lorsque l’on touche à la souffrance humaine, il vaut mieux rester discret. Peut-on capitaliser sur le fait que nous aidons le Secours populaire français? Maintenant, si les bénéficiaires veulent en parler, libre à eux."

Cela tient aussi au rôle de l’État dans certains domaines, traditionnellement aidés par le mécénat. En Europe, la culture, par exemple, a toujours occupé une place majeure dans les budgets des États. C’est sans doute moins le cas dans les pays germaniques ou anglo-saxons, où l’État central agit peu ou moins en faveur de la culture. "Le mécénat pallie cela. Et le fait de l’affirmer haut et fort y est sans doute plus ancré dans les traditions", poursuit Claverie.

Au lendemain de l’incendie, Jean-Michel Leniaud, président de la Société des Amis de Notre-Dame de Paris, rappelait que la restauration de la flèche en cours avant le drame avait été financée pour une part par des mécènes privés américains. "L’un d’entre eux voulait financer la restauration de telle statue parce qu’elle représentait le saint patron de son petit-fils. Et il ne manquait pas de le faire savoir dans son entourage."

Du coup, les chiffres du mécénat s’en ressentent. On dénombre près de 130.000 fondations caritatives en Europe, pour un peu plus de 100.000 aux Etats-Unis. Par contre, les actifs gérés varient presque du simple au double: 433 milliards en Europe pour 823 milliards de dollars en Amérique. Et si 43% de la population sont des donateurs en Europe, 95% des Américains soutiennent des œuvres pour un montant global de 229 milliards de dollars, près de dix fois plus qu’en Europe.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect